History of the Peloponnesian War

Thucydides

Thucydides. Histoire de la Guerre du Péloponnése. Bétant, Élie-Ami, translator. Paris: Librairie de L. Hachette, 1863.

Là-dessus les Syracusains expédièrent douze vaisseaux , commandés par Agatharchos de Syracuse. Un de ces bâtiments se dirigea vers le Peloponèse; il portait des ambassadeurs qui devaient faire part de leurs nouvelles espérances et presser les Péloponésiens de pousser la guerre avec une nouvelle vigueur. Les onze autres firent voile pour l’Italie au-devant de vaisseaux athéniens richement chargés, dont l’approche était signalée. Ils les rencontrèrent en effet, les détruisirent pour la plupart, et brûlèrent, dans le territoire de Caulon, des bois de construction destinés aux Athéniens. Delà ils passèrent à Locres. Pendant leur séjour en ce lieu, un des transports partis du Péloponèse arriva avec des hoplites de Thespies. Les Syracusains les prirent à bord, et retournèrent chez eux. Les Athéniens les guettaient avec vingt vaisseaux dans les parages de Mégara ; ils enlevèrent un bâtiment avec son équipage ; mais les autres échappèrent et atteignirent Syracuse.

Il y eut aussi une escarmouche dans le port, au sujet de l’estacade que les Syracusains avaient plantée dans la mer, en avant de leurs anciens hangars, pour protéger l’ancrage de leurs vaisseaux et les préserver du choc des navires ennemis. Les Athéniens firent avancer un bâtiment du port de dix milliers [*](C’est-à-dire dix mille talents pesants (le talent valait trente kil.). C’était un fort tonnage, correspondant à trois cents tonneaux. ) , garni de tours en bois et de bastingages. Montés sur des bateaux, ils arrachaient les pieux avec des treuils ou les sciaient en plongeant. Les Syracusains, postés dans les hangars, lançaient des traits contre les Athéniens, qui ripostaient de leur navire. A la fin, les Athéniens enlevèrent la plupart des pieux. La plus grande difficulté venait de la partie sous-marine de l’estacade. Quelques pieux ne s’élevant pas à fleur d’eau, il était dangereux d’en approcher; les vaisseaux risquaient de s’y heurter comme à des récifs. Néanmoins des plongeurs les sciaient sous l'eau moyennant une récompense. Les Syracusains parvinrent à rétablir l’estacade. Enfin, dans ces engagements partiels, les deux partis faisaient assaut de stratagèmes, comme il arrive entre des armées campées à proximité.

Les Syracusains envoyèrent dans les différentes villes des députés corinthiens, ambraciotes et lacédémoniens, pour annoncer la prise du Pleminyrion et pour expliquer leur défaite navale, en l’attribuant à leur propre désordre plutôt qu’à la supériorité de l'ennemi. Ils devaient aussi faire connaître leurs espérances. solliciter l’envoi de secours en vaisseaux et

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en troupes de terre, enfin dire qu’une nouvelle armée était attendue d’Athènes, et que si , avant son arrivée, on pouvait anéantir celle qui était sur les lieux, la guerre serait finie. Telle était la situation des affaires en Sicile.

Quant à Démosthène, dès qu’il eut recueilli les renforts qu’il y devait conduire, il leva l’ancre d’Égine, fit voile pour le Péloponèse et rejoignit Chariclès, ainsi que les trente vaisseaux athéniens. Ils prirent à bord les hoplites d’Argos et cinglèrent vers la Laconie. Après avoir dévasté une partie du territoire d'Épidaure-Liméra, ils allèrent aborder sur la côte de Laconie qui fait face à l’île de Cythère, près du temple d’À-pollpn, et ravagèrent une certaine étendue du pays. Ensuite ils fortifièrent une langue de terre [*](Ce doit être la presqu’île appelée Ὄνου γνάθος (aujourd’hui Elaphonisi). Elle est située un peu àl’O. du cap Malée, à l’entrée du golfe Laconique. Aucun autre auteur n’y place un temple d’Apollon.) pour servir d'asile aux Hilotes fugitifs, et de repaire aux brigands qui sortiraient de là, comme de Pylos, pour commettre des déprédations. Ce point solidement occupé, Démosthène cingla vers Corcyre pour y prendre des auxiliaires et se diriger au plus tôt vers la Sicile. Chariclès demeura jusqu’à ce qu’il eût mis la dernière main aux ouvrages. Il y laissa garnison , et revint à Athènes avec ses trente vaisseaux. Lee Argiens rentrèrent également.

Ce même été , arrivèrent à Athènes treize cents pel-tastes thraces armées d’épées, de la tribu des Diens. Ils auraient dû accompagner Démosthène enSicile; mais, comme üs étaient venus trop tard, on décida de les renvoyer chez eux. Leur paje était d’une drachme par jour et par tête ; or il semblait dispendieux de les garder alors qu’il fallait déjà subvenir aux frais de la guerre de Décélie.

Cette place, fortifiée dans le cours de l’été par toute l’armée, fut ensuite occupée par des garnisons qûe fournissaient les États confédérés, et qui se relevaient alternativement. Rien ne fut plus funeste aux Athéniens, par les pertes énormes, en hommes et en argent, qui en résultèrent. Jusqu’alors les incursions avaient été de courte durée, et n'avaient pas empêché d’exploiter le pays le reste du temps; mais, une fois que l’ennemi se fut établi en permanence, que les campagnes furent dévastées, tantôt par des troupes nombreuses[*](Lorsqu’une troupe de Péioponésiens arrivait pour relever la précédente, la garnison de Décélie se trouvait momentanément doublée. ), tantôt par la garnison ordinaire qui vivait du pillage ; une fois qu’Agis, roi de Lacédémone, constamment sur place, fit de la guerre son unique occupation, alors les Athéniens éprouvèrent des dommages incalculables. Ils perdirent d’un seul coup la jouissance de leurs terres, leurs troupeaux, leurs bêtes de somme; ils virent déserter plus de vingt mille esclaves, artisans pour la

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plupart[*](A Athènes les professions manuelles étaient en général exercées par des esclaves, sous la direction et pour le compte de leurs maîtres. On peut se faire une idée du tort occasionné à ceux-ci par la fuite de leurs ouvriers, .en se rappelant qu’un esclave sans aptitude spéciale valait jusqu’à cinq cents drachmes, et que les artisans devaient avoir beaucoup plus de prix. ); enfin, comme les cavaliers faisaient journellement des patrouilles, soit vers Décélie, soit dans le reste de la contrée, leurs chevaux recevaient des blessures ou s'estropiaient, en parcourant sans relâche un sol hérissé d’aspérités.

D’autre part, le transport des denrées alimentaires fournies par l’Eubée, qui précédemment avait lieu par voie de terre, en suivant la route directe par Oropos et Décélie, dut s'effectuer à grands frais parjner, en doublant le cap Sunion. Athènes tirait absolument tout du dehors ; ce n’était plus une ville, c’était une place de guerre. Le jour, les citoyens à tour de rôle faisaient la garde des créneaux ; la nuit, tous à la fois, hormis les cavaliers , étaient de service, les uns près des armes, les autres sur les remparts. Ces fatigues n’étaient interrompues ni l’été ni l’hiver.

Ce qui mettait le comble à la détresse, c’était d’avoir deux guerres sur les bras. Néanmoins, à cette époque, Athènes déploya une énergie qui auparavant eût semblé incroyable. Presque assiégée par les Péloponésiens, au lieu de rappeler ses soldats de Sicile, elle assiégeait Syracuse, ville qui le disputait avec elle en grandeur. Au début delà guerre, on avait calculé que les Athéniens ne résisteraient qu’une, deux ou tout au plus trois années aux invasions des Péloponésiens ; et voici qu’ils étonnaient les Grecs par un prodigieux déploiement de puissance et d’audace, portant leurs armes en Sicile dix-sept ans après la première invasion de leur pays. Bien qu’à bout de ressources, ils entreprenaient une guerre non moindre que celle des Péloponésiens. Qu’on y joigne les pertes occasionnées par l’occupation de Décélie, les frais qui allaient toujours croissant, et l’on se fera une idée du délabrement des finances. Ce fut alors qu’au tribut payé par les sujets, ils substituèrent un droit du vingtième sur toute espèce de provenances maritimes[*](C’était remplacer un impôt direct par un impôt indirect de cinq pour cent sur les provenances maritimes. Le nom de tribut était devenu odieux. D’ailleurs la perception de cette nouvelle taxe était plus commode pour l’État, parce qu’elle s’affermait à des particuliers ou à des compagnies. ), dans l’espoir que cet impôt serait plus productif. Les dépenses n’étaient plus les mêmes qu’autrefois ; elles grandissaient avec la guerre, tandis que les revenus disparaissaient.

Ce fut donc par mesure d’économie et à cause de la gêne du moment, que les Athéniens renvoyèrent les Thraces arrivés après le départ de Démosthène. On chargea Diitréphès de les emmener ; et, comme il devait traverser l’Euripe, il eut ordre de les employer à faire, pendant ce trajet, tout le mal possible à l’ennemi. Diitréphès les fit descendre sur le territoire de Tanagra, et enleva rapidement quelque butin ; puis il partit de Chalcis en Eubée, traversa l’Euripe sur le soir, débarqua

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les Thraces en Béotie , et les conduisit à Mycalessos. Il passa la nuit près du temple de Mercure, à seize stades de cette ville, sans que son approche eût été signalée ; au point du jour il se précipita dans la place, qui est peu étendue, et s’en empara. Les habitants n’étaient pas sur leurs gardes, et ne s’attendaient guère à être attaqués du côté de la mer, qm est si éloignée ; la muraille était faible, écroulée en certains endroits ou d’une hauteur insuffisante ; enfin les portes étaient ouvertes comme en temps de paix. Entrés dans Mycalessos, les Thraces saccagèrent les maisons et les temples, firent main basse sur toute la population, n’épargnant ni la vieillesse ni l’enfance, et passant au fil de l’épée femmes, enfants, bêtes de somme, en un mot tous les êtres vivants qu’ils rencontraient Il n’y a pas de peuple barbare plus sanguinaire que les Thraces, tant qu’ils sont dans l’ivresse du carnage. La désolation fut immense, et la mort parut sous mille formes. Il y avait à Mycalessos une école très-nombreuse, où les enfants venaient d’entrer : les Thraces y firent irruption, et les égorgèrent tous. Jamais désastre plus imprévu ni plus complet ne frappa une ville entière.

Au premier bruit de cet événement, les Thébains accoururent en armes. Ils atteignirent les Thraces encore peu éloignés, leur arrachèrent leur butin, et les poursuivirent jusqu’à l’Euripe, où les vaisseaux les attendaient. Ils en tuèrent un bon nombre, surtout pendant l’embarquement ; car les Thraces ne savaient pas nager, et les équipages, voyant ce qui se passaient à terre, avaient mouillé hors de la portée des traits. Jusque-là les Thraces s’étaient assez habilement défendus contre la cavalerie thébaine, qui fut la première à les as-saillir. Par une manœuvre particulière à leur nation, ils prenaient les devants à la course, puis se formaient en hérisson pour résister ; aussi leur perte pendant la retraite fut-elle minime. Quelques-uns, attardés au pillage, furent surpris dans la ville et y trouvèrent la mort. Sur treize cents Thraces, il en périt deux cent cinquante ; les Thébains et leurs alliés perdirent une vingtaine d’hommes, cavaliers et hoplites, entre autres le béotarque thébain Scirphondas. Quant aux Mycales-siens, ils furent presque tous exterminés. Telle fut la catastrophe de Mycalessos, catastrophe qui, proportion gardée, ne le céda à aucune autre de cette guerre.

Démosthène, après l’achèvement du fort construit en Laconie, fit tvoile pour Corcyre. En passant à Phéa en Élidé.

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il y trouva à l’ancre un vaisseau de charge, destiné à transporter en Sicile des hoplites corinthiens. Le vaisseau fut coulé; mais les hommes s’échappèrent, et plus tard continuèrent leur ' route sur un autre bâtiment Démosthène toucha ensuite à Zacynthe et à Céphallénie, y prit des hoplites et en demanda aux Mêsséniens de Naupacte. De là il passa sur la côte de l’Acar-nanie, à Alyzia et à Anactorion, que les Athéniens occupaient.

Il était dans ces parages, lorsqu’il rencontra Eurymédon, revenant de Sicile où il avait été envoyé pendant Thiver pour porter des fonds à l’armée [*](On a vu au ch. xvi que la mission d’Eurymédon en Sicile était antérieure à sa nomination comme collègue de Nicias et de Démosthène. Il n’apprit qu’alors cette élection, qui avait eu lieu pendant son absence. ). Ce général lui annonça, entre autres nouvelles, qu’étant déjà en mer il avait su la prise du Plem-myrion par les Syracusains. Gonon, qui commandait à Naupacte, vint trouver les deux généraux, et leur dit que les vingt-cinq vaisseaux corinthiens, en croisière devant cette ville, ne discontinuaient pas les hostilités, et se disposaient à livrer un combat. Il insista pour qu’on lui prêtât quelques navires, les dix-huit qu’il avait sous la main ne pouvant tenir tête aux vingt-cinq de l’ennemi. Démosthène et Eurymédon lui donnèrent dix de leurs bâtiments les plus agiles, afin de renforcer la station de Naupacte ; eux-mêmes s’occupèrent à lever des troupes. Eurymédon, qui avait rebroussé chemin en apprenant son élection comme collègue de Démosthène, se rendit à Gorcyre pour y équiper quinze vaisseaux et y enrôler des hoplites, tandis que Démosthène rassemblait en Acamanie des frondeurs et des gens de trait.