History of the Peloponnesian War
Thucydides
Thucydides. Histoire de la Guerre du Péloponnése. Bétant, Élie-Ami, translator. Paris: Librairie de L. Hachette, 1863.
Les Lacédémoniens préparaient aussi leur invasion en Attique. Ce projet n’était pas nouveau; mais l’exécution en fut accélérée par les instances des Syracusains et des Corinthiens, qui espéraient, par cette diversion, arrêter l’envoi des secours dirigés par les Athéniens sur la Sicile. Alcibiade à son tour pressait pour qu’on fortifiât Décélie et qu’on poussât la guerrè avçp vigueur. Ce qui acheva de déterminer les Lacédémoniens, ce fut l’espoir d’en finir avec Athènes, qui aurait sur les bras une double guerre, contre eux et contre la Sicile; ce fut aussi la pensée que les Athéniens avaient les premiers foulé la trêve aux pieds. Dans la guerre précédente, la rupture avait été leur propre ouvrage ; car les Thébains étaient entrés dans Platée en pleine paix, et, bien que le traité portât qu’on n’aurait pas recours aux armes contre ceux qui se soumettraient à un arbitrage, ils avaient eux-mêmes repoussé les offres de médiation faites par les Athéniens. Aussi regardaient-ils leurs revers, et en particulier le désastre de Pylos, comme le juste châtiment de cette faute. Mais, lorsqu’ils virent les Athéniens ravager, avec leurs trente vaisseaux [*](Les trente vaisseaux envoyés au secours d’Argos et qui avaient dévasté la Laconie. Voyez liv. VI, ch. cv. ), les territoires d’Ëpidaure, de Prasies et d’autres villes, faire de Pylos un foyer de brigandages, enfin, à chaque contestation sur quelque article du traité, refuser l’arbitrage qui leur était offert, alors, persuadés que les Athéniens à leur tour s’exposaient à la peine d’une violation semblable à celle dont eux-mêmes s’étaient naguère rendus coupables, ils se décidèrent avec ardeur à la guerre. Pendant l’hiver, ordre fut donné aux alliés de s’approvisionner de fer et de tous les outils destinés à la construction des forts. En même temps ils se tinrent prêts à envoyer des secours en
Dès les premiers jours du printemps [*](Dix-neuvième année de la guerre, an 443 avant J. C.), les Lacédémoniens et leurs alliés entrèrent en Attique sous la conduite dn roi Agis fils d’Archidamos. Ils ravagèrent d'abord la plaine; puis ils se mirent à fortifier Décélie, en répartissant le travail entre les contingents de chaque nation. Décélie est à cent vingt stades d’Athènes et à la même distance, ou un peu plus, de la Béotie. De cette position culminante, on dominait la plaine et la partie la plus fertile du pays, de manière à y faire tout le mal possible. Les fortifications se voyaient d’Athènes même.
Pendant que les Lacédémoniens et leurs alliés travaillaient à cette construction , les Péloponésiens embarquaient des hoplites sur des transports et les expédiaient en Sicile. Lacédémone avait désigné à cet effet l'élite des Hilotes et des Néoda-modes[*](Nom des affranchis à Lacédémone. Voy. ch Lvm où ce mot est défini. ), au nombre de six cents en tout, avec le Spartiate Eccritos pour chef. Les Béotiens avaient fourni trois cents hoplites, commandés par les Thébains Xénon et Nicon et par le Thespien Hégésandros. Ce premier convoi mit à la voile de Ténare en Laconie ; il fut suivi de près par un second, composé de cinq cents hoplites corinthiens et arcadiens mercenaires , commandés par le Corinthien Alexarçhos, et auxquels les Sicyoniens adjoignirent deux cents hoplites sous les ordres de Sargéus. Les vingt-cinq vaisseaux de Corinthe, équipés pendant l’hiver, tenaient en échec les vingt trirèmes athéniennes de Naupacte, en attendant que les transports chargés d’hoplites eussent quitté le Péloponèse. C’est dans ce but qu'on les avait armés, afin que les Athéniens s’occupassent moins des transports que des vaisseaux de guerre.
Dans le même temps où Ton fortifiait Décélie et au commencement du printemps, les Athéniens envoyèrent trente vaisseaux autour du Péloponèse. Chariclès , fils d’Apollodoros, qui les commandait, eut ordre de toucher à Argos, pour y demander , en vertu de l’alliance, qu'on embarquât des hoplites sur ses bâtiments. Démosthène fut également envoyé en Sicile, comme on l’avait résolu ; il emmenait soixante vaisseaux d'Athènes , cinq de Chios, douze cents hoplites athéniens inscrits au rôle, les insulaires qu’on avait pu ramasser , enfin tout ce
En Sicile, vers la même époque du printemps, Gylippe revint à Syracuse, amenant les renforts qu’il avait obtenus. Il convoqua les Syracusains et leur dit qu’il fallait équiper le plus de vaisseaux possible, pour tenter un combat naval ; que c’était le moyen d’accomplir un glorieux fait d’armes. Hermo-cratès se joignit à lui pour vaincre leur répugnance à se mesurer sur mer avec les Athéniens. Il leur représenta que, chez ces derniers la pratique de la mer n’était pas un héritage de leurs ancêtres ni une possession ancienne ; qu’ils étaient au contraire plus continentaux que les Syracusains; qu’ils n’étaient devenus marins que par circonstance et pour y avoir été forcés par les Mèdes ; que pour des hommes audacieux, comme les Athéniens, les ennemis les plus redoutables étaient ceux qui montraient une pareille audace ; que cette même terreur qu’ils inspiraient aux autres, moins par leurs forces réelles que par la hardiesse de leurs agressions, les Syracusains la leur inspireraient à leur tour ; qu’enfin s’ils avaient le courage d’opposer à la marine ennemie une résistance inattendue, nul doute que la surprise qui en résulterait ne compensât largement leur défaut d’expérience. Il les exhorta donc à faire sans hésiter l’épreuve de leurs forces maritimes.
Ainsi excités par les discours de Gylippe, d’Hermocratès et d’autres orateurs, les Syracusains se décidèrent à livrer une bataille navale, et montèrent sur leurs vaisseaux.
La flotte ainsi préparée, Gylippe fit prendre les armes pendant la nuit à toutes les troupes de terre, et les conduisit à l’attaque des forts du Plemmyrion. En même temps, les trirèmes syracusaines mirent en mer à un signal donné ; trente-cinq sortirent du grand port, quarante-cinq du petit, où se trouvait l’arsenal de la marine. Celles-ci tournèrent l’île pour rejoindre les autres et se porter ensemble contre le Plemmyrion, dans le but de déconcerter les ennemis par cette attaque simultanée. Les Athéniens montèrent à la hâte sur soixante vaisseaux; vingt-cinq s’élancèrent contre les trente-cinq trirèmes syracusaines du grand port ; le reste alla au-devant de celles qui venaient de l’arsenal. L’action s’engagea à l’entrée
Les Athéniens du Plemmyrion étaient descendus va le rivage pour être spectateurs du combat naval. Tout à coup, à la pointe du jour, Gylippe attaque lés forts et enlève d’abord le plus grand, puis les deux autres , que les gardes abandonnèrent quand ils virent avec quelle promptitude le premier avait été pris. Les soldats athéniens qui se sauvèrent du premier fort, surdes barques et sur un bâtiment de charge,n’atteignirent le camp qu’avec peine, car la division syracusaine du grand port, qui se trouvait en oet instant avoir l’avantage, détacha à leur poursuite un vaisseau fin marcheur; au contraire, quand les deux derniers forts furent emportés , la flotte syracusaine venait d’être vaincue , ce qui facilita la retraite des fuyards.
Les vaisseaux syracusains qui combattaient à l’entrée du port forcèrent d'abord la ligne athénienne ; mais ils entrèrent sans ordre, s’embarrassèrent mutuellement, et livrèrent ainsi la victoire aux Athéniens. Ceux-ci les mirent en fuite, et défirent pareillement la division qui avait eu, dans le port, un avantage momentané. Ils coulèrent onze vaisseaux syracusains, et tuèrent la plupart des hommes, excepté les équipages de trois trirèmes, qu’ils firent prisonniers ; eux-mêmes perdirent irois vaisseaux. Ils recueillirent les débris des navires syracusains. dressèrent un trophée sur l’îlot qui est devant le Plemmyrion. et rentrèrent dans leur camp. ^
Les Syracusains avaient perdu la bataille; en revanche ils étaient maîtres des forts de Plemmyrion, pour la prise desquels ils élevèrent trois trophées. Ils rasèrent Vun des deux forts enlevés les derniers ; mais ils réparèrent les autres et y mirent garnison. Dans la prise des forts, beaucoup de leurs défenseurs furent tués ou faits prisonniers. Toutes les riohesses en furent enlevées, ce qui donna un butin considérable ; ces forts servant de magasins à l’armée athénienne, il s’y trouvait quantité d’argent, de provisions et d’effets appartenant aux marchands ou aux triérarques ; on y saisit les voiles de quarante trirèmes, toute sorte d’agrès et trois galères tirées à sec. La perte de Plemmyrion fut un des coups les plus sensibles pour l’armée athénienne. Dès ce moment, l’arrivage des subsistances ne fut plus assuré ; car les Syracusains établirent en ce lieu une croisière pour arrêter les convois, dont l’entrée ne s’effectua plus sans combat. Aussi toute l’armée fut-elle plongée dans la consternation et le découragement.