History of the Peloponnesian War

Thucydides

Thucydides. Histoire de la Guerre du Péloponnése. Bétant, Élie-Ami, translator. Paris: Librairie de L. Hachette, 1863.

Au milieu de l’été suivant [*](Quatrième année de la guerre, an 448 avant J.-C.), les Lacédémoniens, voyant leurs alliés d’Ëpidaure en souffrance,.le reste du Péloponèse ou révolté ou mécontent, se dirent que le mal ne ferait qu’empirer, s’ils ne se bâtaient d’y porter remède. Ils prirent donc les armes, eux et leurs Hilotes en corps de nation, et marchèrent contre Argos sous la conduite de leur roi Agis fila d’Archidamos.

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Avec eux étaient les Tégéates et les autres alliés d’Arcadie ; ceux du reste du Péloponèse et du dehors se rassemblèrent à Phlionte. Les Béotiens avaient fourni cinq mille hoplites, autant de soldats armés à la légère, cinq cents cavaliers avec un pareil nombre à'hamippes[*](Fantassins mêlés à la cavalerie, dette institution était particulière aux Béotiens parmi les Grecs; mais elle existait chez les Germains (César, Guerre des Gaules, liv. I, chap. xLvrn). D’autres l’entendent de soldats instruits à combattre à pied ou à cheval, comme nos dragons. ) ; les Corinthiens deui mille hoplites; les autres à proportion. Les Phliasiens étaient venus en masse, le rassemblement ayant lieu sur leur territoire.

Les Argiens, prévenus d’abord des préparatifs des Lacédémoniens, puis de leur marche sur Phlionte à la rencontre de leurs alliés , se mirent eux-mêmes en campagne. Us étaient soutenus par les Mantinéens et leurs alliés, ainsi que par trois mille hoplites d’fîlis. En s’avançant, ils rencontrèrent les Lacédémoniens à Méthydrion en Arcadie [*](Le chemin direct de Tégée à Phlionle passait par Mantinée; mais cette ville étant au pouvoir des ennemis, les Lacédémoniens la laissèrent à leur droite, et passèrent par Méthydrian, qui est plus au centre de l’Arcadie. ). Chacune des deux armées s’empara d’une hauteur. Les Argiens se disposaient à profiter de l’isolement des Lacédémoniens pour les combattre; mais Argis décampa sans bruit pendant la nuit-, et se porta vers Phlionte pour rejoindre le gros de ses alliés. Aussitôt que les Argiens s’en furent aperçus, ils se mirent.en marche à la pointe du jour et se portèrent premièrement sur Argos, puis sur le chemin de Némée, par où ils présumaient que les Lacédémoniens descendraient avec leurs alliés. Mais, au lieu de suivre cette route, Agis, à la tête de Lacédémoniens, des Arcadiens et des Épidauriens, en prit une autre fort difficile, et descendit dans la plaine d’Argos [*](De Némée à Argos il y a encore aujourd’hui deux routes : l’une, plus longue et meilleure, par le village de Saint-George; l’autre, plus courte et très-mauvaise, par le village de Carvathi, près des ruines de Mycènes. Celle-ci est connue dans le pays sous le nom de Contoporia. Les Àrgiens ne supposaient pas qu’une armée pût passer par ce dernier chemin.). Les Corinthiens, les Pelléniens et les Phliasiens se dirigèrent par d'autres pentes rapides[*](Sur la droite du grand chemin: de Némée, de manière à former la troisième colonne d’attaque. ) ; les Mégariens et les Sicyoniens eurent ordre de descendre par la route de Némée qu’occupaient les Argiens, ann de les prendre à revers avec la cavalerie au premier mouvement qu’ils feraient dans la plaine contre les Lacédémoniens. Cés dispositions arrêtées, Agis déboucha dans la plaine, où il ravagea Saminthos et d’autres localités.

Dès qu’il fit jour, les Argiens mieux renseignés partirent de Némée. Us rencontrèrent le corps des Phliasiens et des Corinthiens, tuèrent quelques hommes aux Phliasiens et en perdirent eux-mêmes à peu près autant, qui tombèrent sous les coups des Corinthiens. Les Béotiens , les Mégariens et les Sicyoniens, d’après l’ordre qu’ils avaient reçu, se portèrent sur Némée, mais sans trouver les Argiens ; ceux-ci étaient descendus en voyant le ravage de leurs terres, et étaient occupés à se ranger en bataille. Les Lacédémoniens s’étaient également déployés. De toutes parts les Argiens étaient environnés d’ennemis:

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du côté de la plaine, les Lacédémoniens et leurs alliés leur barraient le chemin d’Argos ; sur les hauteurs étaient les Corinthiens, les Phliasiens et les Pelléniens ; du côté de Némée, les Béotiens, les Sicyoniens et les Mégariens. Enfin ils n’avaient pas de cavalerie ; car de tous leurs alliés les Athéniens seuls étaient en retard.

Les Argiens et leurs alliés ne jugeaient pas généralement la position si fâcheuse ; au contraire les chances leur paraissaient être en leur faveur ; car ils s'imaginaient tenir les Lacédémoniens enfermés dans leur propre territoire et sous les murs de leur ville. Déjà les deux armées s'ébranlaient pour en venir aux mains, lorsque deux Argiens, savoir Thrasyllos, un des cinq généraux, et Alciphron, proxène des Lacédémoniens, allèrent trouver Agis et le dissuadèrent de livrer bataille, l’assurant que les Argiens étaient prêts à soumettre à un arbitrage leurs différends avec les Lacédémoniens et à faire avec eux un traité de paix pour l’avenir.

Les Argiens qui faisaient cette démarche agissaient de leur chef et sans aucune mission publique. Agis goûta leurs propositions; et seul, sans en délibérer plus amplement, sans en dire mot à personne , si ce n'est à l'un des magistrats qui étaient au camp, il conclut une trêve de quatre mois, pendant laquelle les Argiens devaient accomplir leurs promesses; après quoi il ramena aussitôt l’armée, avant d’avoir pris l’avis d'aucun autre de ses compagnons.

Les Lacédémoniens et leurs alliés obéirent par déférence pour la loi ; mais entre eux il n'y avait qu’un cri contre Agis. On avait, disaient-ils, une occasion unique de livrer bataille; l’ennemi était complètement cerné, soit par la cavalerie, soit par l'infanterie ; et l’on se retirait sans avoir rien fait qui répondît aux forces dont on disposait. Jamais en effet plus belle armée grecque n’avait été réunie; on put s'en convaincre lorsqu’elle fut rassemblée à Némée. C’étaient les Lacédémoniens en masse, les Arcadiens, les Béotiens, les Corinthiens, les Sicyoniens, les Pelléniens , les Phliasiens, les Mégariens, tous gens choisis, l'élite de leurs nations, et qui semblaient faits pour tenir tête, je ne dis pas à la coalition d’Argos, mais à une force double. Ainsi l’armée se retira fort mécontente d’Agis. Elle fut licenciée, et chacun regagna ses foyers.

Les Argiens étaient encore plus irrités contre ceux qui, traitant sans l’aveu de la multitude, leur avaient fait manquer la plus belle occasion qui pût jamais se présenter, et avaient fait

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échapper les Lacédémoniens : en effet, ils allaient combattre sons les murs de leur ville, avec l’assistance d’alliés braves et nombreux. Aussi, à leur retour, se mirent-ils en devoir de lapider Thrasyllos dans le Charadron[*](Torrent près d’Argos (Pausanias, Iiv. Il, ch. xxv), sur le bord duquel se tenaient les assises militaires des Argiens, par la raison qu’une fois rentrés dans la ville les citoyens ressortissaient à la justice civile, qui se serait opposée à des condamnations sommaires. ), endroit où. ils jugent, avant de rentrer, les délits militaires. Thrasyllos se réfugia sur l’autel et échappa ainsi à la mort ; mais ses biens furent confisqués.

Là-dessus il arriva d’Athènes un renfort de mille hoplites et de trois cents cavaliers, commandés par Lâchés et Nicos-tratos. Les Argiens, qui craignaient de rompre la trêve conclue avec Lacédémone, les invitèrent à repartir ; et quoique les Athé-niéns demandassent à parler au peuple, ils refusèrent de leur donner audience. A la fin cependant ils y furent forcés par les instances des Mantinéens et desËléens, qui étaient encore à Argos. Les Athéniens, par l’organe d’Alcibiade leur ambassadeur, soutinrent, en présence des Argiens et de leurs alliés, que l’on avait eu tort de conclure une convention sans lu participation des confédérés, et qu’il fallait profiter de leur arrivée pour entamer les hostilités. Les alliés prêtèrent l'oreille à cet avis; et tous, à l’exception des Argiens, marchèrent aussitôt contre Orchomène d’Arcadie. Les Argiens, tout en partageant l’opinion générale, restèrent néanmoins en arrière et ne rejoignirent que plus tard. Ainsi réunis, ils allèrent mettre le siège devant Orchomène et donnèrent plusieurs assauts. Leur intention était d’attirer à eux cette ville et surtout de délivrer les otages arcadiens que les Lacédémoniens y avaient déposés. Les Orchoméniens, a)armés de la faiblesse de leurs murailles et du nombre des assaillants , ne se voyant d’ailleurs aucunement secourus, craignirent de succomber. Ils capitulèrent donc sous condition d’entrer dans l’alliance , de donner eux-mêmes des otages aux Mantinéens et de livrer ceux que les Lacédémoniens leur avaient confiés.

Maîtres d’Orchomène, les confédérés agitèrent la question de savoir quelle serait celle des autres villes ennemies qu’on attaquerait ensuite. Les Éléens opinaient pour Lépréon, les Mantinéens pour Tégée. Les Argiens et les Athéniens se réunirent à ce dernier avis. Alors les Éléens, irrités de ce qu’on n’avait pas voté pour Lépréon, se retirèrent chez eux· Les autres alliés firent à Mantinée leurs dispositions pour aller attaquer Tégée, qu’une trahison devait leur livrer.

Cependant les Lacédémoniens, après leur retraite d’Argo-s et la conclusion de la trêve de quatre mois, munnnraient

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tout haut contre Agis, qui avait laissé échapper une occasion , unique jusqu’alors, de leur soumettre cette ville ; car il n’était pas facile de réunir une autre fois un si grand nombre de braves alliés. La prise d’Orchomène mit le comble à leur fureur. Obéissant, contre leur coutume, à leur premier mouvement , ils parlaient de raser sa maison et de le condamner à cent mille drachmes d’amende[*](Apparemment des drachmes d’Êgine , soit cent cinquante mille francs. ). Il les conjura de n’en rien faire, assurant qu’à la première .campagne il rachèterait ces reproches par une action d’éclat ; autrement, ils agiraient à leur fantaisie. Les Lacédémoniens ajournèrent l’amende et la démolition; mais ils rendirent alors une loi nouvelle : ce fut d’élire un conseil de Spartiates, sans l’assentiment desquels il ne serait pas maître d’évacuer le territoire ennemi[*](J’ai, suivi la correction de Haase : έκ τής πολέμιας au lieu de πόλεως. Si l’auteur eût voulu dire que le roi ne pouvait pas, sans l’avis des commissaires, faire sortir aucune troupe de Sparte, il eût mis ἐξάγειν, et non ἀπάγειν. D’ailleurs, les Lacédémoniens n’avaient pas de précaution à prendre pour l’entrée en campagne, car c’était eux-mêmes qui la votaient. Ce qui leur importait, c’était de prévenir le retour du fait imputé à Agis, de môme qu’à Plistoanax (liv. V, chap; xvi), de l’évacuation intempestive du territoire ennemi. ).