History of the Peloponnesian War
Thucydides
Thucydides. Histoire de la Guerre du Péloponnése. Bétant, Élie-Ami, translator. Paris: Librairie de L. Hachette, 1863.
Sur ces entrefaites, ils sont avertis par leurs amis de Tégée que, s’ils n’arrivent promptement, cette ville passera dans l’alliance des Argiens, et que sa défection est imminente. A l’instant les Lacédémoniens et les Hilotes en masse prirent les armes et se portèrent, avec une célérité jusqu’alors sans exemple, sur Oresthéon en Ménalie[*](Voyez, liv. IV, chap. cxxxiv, note 1. ). Ordre fut donné aux alliés d’Arcadie de les suivre à Tégée. Arrivés à Oresthéon avec toutes leurs forces, les Lacédémoniens en congédièrent la sixième partie, savoir les plus vieux et les plus jeunes, qu’ils laissèrent à la garde du pays; le reste gagna Tégée, où il fut bientôt rejoint par les Arcadiens alliés. Ils firent aussi demander à Corinthe, en Béotie , en Phocide et en Locride, renvoi de prompts secours à Mantinée. Le délai était bref, et il n’était pas facile aux alliés de traverser isolément, sans s’attendre les uns les autres, le territoire ennemi qui leur fermait le chemin ; cependant ils firent diligence. Quant aux Lacédémoniens, ils prirent avec eux les Arcadiens présents et envahirent le territoire de Mantinée. Ils campèrent près du temple d’Hercule et ravagèrent le pays.
Les A rg i ens et leurs alliés ne les eu rent pas pl u s tôt aperçus qu’ils allèrent occuper une colline de difficile accès et s’y rangèrent en bataille. Les Lacédémoniens s’avancèrent contre eux. Déjà ils n’étaient plus qu’à une portée de pierre ou de javelot, quand un des vieillards, voyant la force de la position prise par l’ennemi, cria au roi qu’il guérissait un mal par un autre ; ce qui voulait dire que son ardeur inconsidérée cherchait à réparer sa malencontreuse retraite d’Argos. Soit qu’il fût frappé de cette remontrance, soit qu’il eût spontanément changé, Agis s’arrêta court avant d’en venir aux mains ; et, se portant
Le lendemain, les Argiens et leurs alliés se mirent dans l’ordre où ils devaient combattre, s’ils en trouvaient l’occasion. Les Lacédémoniens revenaient des bords de l’eau et regagnaient leur position de la veille près du temple d’Hercule, lorsqu’ils aperçurent à courte distance toute l’armée ennemie en ligne devant eux. Jamais, de mémoire d’homme, les Lacédémoniens n'avaient eu si vive alerte ; il n’y avait pas un instant à perdre. Ils prirent leurs rangs en toute hâte, le roi Agis donnant ordre à tout. Ainsi le veut la loi ; lorsque le roi est à l’armée, tout est soumis à son commandement. Il dicte lui-même ses injonctions aux polémarques; ceux-ci les transmettent aux lochages, les lochages aux pentécontères, ceux-ci aux énomotarques, etces derniers à l’énomotie[*](D’après Xénophon, le polémarque était lé chef d’une mora? l’une des six divisions de l’armée lacédémonienne. On n’est pas sûr du rapport qui existait entre la mora de Xénophon et le lochoss de Thucydide- Le lochos ou bataillon se composait de cinq cent douze hommes, et se subdivisait en quatre pentécostys, composées chacune de cent vingt-huit hommes, et commandées par un penté-costère. La pentécostys se divisait à son tour en quatre énomoties, de trente-deux hommes chacune, sous le commandement d’un énomo-tarque. ). Tous les ordres du roi suivent cette marche et parviennent avec rapidité ; car l’armée lacédémonienne, à peu d’exbeptions près, ne contient que des commandants de commandants, ce qui étend à un plus grand nombre la responsabilité de l’exécution.
Dans cette journée, les Scirites [*](Habitants de là Sciritide, district de le Laconie-septentrionale. Ils formaient un corps spécial d’infanterie-légère. On ignore d’où leur venait le privilège d’occuper un poste d’honneur. ) occupèrent l’aile gauche, poste qui leur est exclusivement réservé. Venaient ensuite les soldats qui avaient fait sous Brasidas la campagne de Thrace, et avec eux les Néodamodes; puis les Lacédémoniens proprement dits, rangés par bataillons ; après eux, les Arcadiens d'Héréa, ceux de Ménale; enfin à l’aide droite les Tégéates [*](Lee Tégéates occupaient l’aile droite de L’armée lacédémonienne d’après un privilège qui leur avait été accordé depuis que leur roi Échémos avait] tué en combat singulier Hyllos, fils d’Hercule (Hérodote, liv. IX, chap. xxvi). ), avec quelques Lacédémoniens à l’extrémité. La cavalerie
Dans l’armée opposée, les Mantinéens occupaient la droite, parce que l’affaire avait lieu sur leur territoire [*](C’était une ancienne coutume grecque. Déjà dans Homère le catalogue des vaisseaux commence par les Béotiens, parce que la flotte s’était rassemblée à Aulis en Béotie. ). Immédiatement après étaient les alliés d’Arcadie; puis les mille soldats d'élite, auxquels depuis longtemps la ville d’Argos fournissait à ses frais l’instruction militaire; ensuite les autres Argiens, et après eux leurs alliés de Cléones et d’Ornées [*](Les villes de Cléones el d’Ornées étaient sujettes des Àrgiens. Thucydide les appelle alliées, parce que, pour les Athéniens, ces deux mots étaient ordinairement synonymes. ) ; enfin les Athéniens à l’extrême gauche, soutenus par leurs cavaliers.
Telles furent les dispositions des deux armées. Les Lacédémoniens parurent supérieurs en nombre ; cependant je ne saurais indiquer au juste le chiffre des uns et des autres, ni en détail ni en totalité. Le nombre des Lacédémoniens était ignoré à cause du mystère de leur gouvernement ; d'autre part on ne peut s'en rapporter aux exagérations de l’orgueil national. Toutefois le calcul suivant permet d’évaluer la force numérique de l’armée lacédémonienne. Sept bataillons figurèrent à cette journée, sans compter les Scirites au nombre de six cents. Chaque bataillon contenait quatre pentécostys; chaque pentécostys quatre énomoties. Dans chaque énomotie quatre hommes formaient le premier rang. Ils ne se placèrent pas tous sur la même hauteur, mais au gré de chaque locbage; en général cependant ils étaient sur huit de hauteur. Dans toute la ligne, déduction faite des Scirites, le front se composait de quatre cent quarante-huit combattants [*](Le front de bataille étant composé de quatre cent quarante-huit hommes sur huit de hauteur, donne trois mille cinq cent quatre-vingt-quatre, et avec les six cents Scirites, un total de quatre müle cent quatre-vingt-quatre combattants. Ce chiffre ne comprend que les hoplites, qui seuls se rangeaient en phalange. Il faut y joindre les cavaliers, les troupes légères, très-nombreuses dans l’armée lacédémonienne, et enfin les alliés, car le calcul de Thucydide ne s’applique qu’aux Lacédémoniens proprement dits. ).
Quelques instants avant la rencontre, les généraux des deux armées exhortèrent leurs soldats. Aux Mantinéens ils rappelèrent qu’ils allaient combattre pour la patrie, comme aussi pour l’empire ou pour l’esclavage ; qu’il s'agissait pour eux de conserver la jouissance de l’un et de ne pas retomber dansl’autre. Aux Argiens, qu’ils devaient reprendre leur ancienne suprématie, reconquérir la possession, jadis égale, du Pélopo-nèse, et tirer vengeance de voisins mal intentionnés. Aux Athéniens, qu’ils étaient glorieux, en combattant au milieu de tant et de si braves alliés, de ne le céder à personne en vaillance; qu’une fois vainqueurs des Lacédémoniens dans le Péloponèse, ils étendraient, ils affermiraient leur domination, et n’auraient plus à redouter d’invasion étrangère. Telles furent les exhortations adressées aux Argiens et à leurs alliés. Les Lacédémoniens, en hommes de courage, s’excitaient individuellement et tous ensemble, par des chants guerriers [*](Ces chants de guerre étaient sans doute du genre des anapestes (μέλη ἐμβατήρια) du poète Tyrtée, dont quelques vers nous ont été conservés; mais nullement de ses élégies. ), à se souvenir de l’instruction qu’ils avaient reçue. Ils savaient qu’un
Ensuite les deux armées s’ébramlèrent. Les Argiensd leurs alliés s’avançèrent à pas accélérés et avec véhéraencer tes Lacédémoniens lentement et au son d’un grand nombre de flûtes [*](Les Spartiates étaient les seuls Grecs qui se servissent de flûtes comme musique militaire. Les Crétois marchaient au son des lyres; les autres Grecs avaient généralement des trompettes, dont l’invention est attribuée aux Tyrrhéniens. Ce qui a pu faire naître l’opinion que c’était, chez les Lacédémoniens, un usage religieux, c’est qu’à Sparte les auîètes ou joueurs de flûte formaient une corporation composée de certaines familles, comme les prêtres et les devins. ) ; ce qui n’est point un usage religieux, mais ua moyen de régler leur marche par la cadence et d’éviter que leur ligne ne se rompe, comme il advient fréquemment aux grands corps d’armée allant à l’ennemi.