History of the Peloponnesian War

Thucydides

Thucydides. Histoire de la Guerre du Péloponnése. Bétant, Élie-Ami, translator. Paris: Librairie de L. Hachette, 1863.

Le même été, les Athéniens envoyèrent autour du Pé-loponèse trente vaisseaux commandés par Démosthène fils d’Al-cisthénès et par Proclès fils de Théodoros. Soixante autres vaisseaux et deux mille hoplites furent dirigés contre Mélos, sous les ordres de Nicias fils de Nicératos. Quoique insulaires, les Méliens refusaient obstinément de se soumettre et d’entrer dans l’alliance [*](Les Athéniens, qui étaient maîtres de la mer et qui avaient soumis presque toutes les Iles à leur empire, trouvaient étrange que Mélos fit exception. Or cette île était une colonie des Doriens du Péloponèse; il était donc naturel qu’elle se refusât à-mar-cher contre sa métropole. Mélos ne fut réduite que dix ans plus tard. Voyez liv. V, ch. cxvi. ). Les Athéniens avaient résolu de les y contraindre ; mais ils eurent beau ravager leur territoire, ils ne purent les amener à composition. Ils quittèrent donc Mélos et passèrent à Oropos en Péraïque [*](Voy. liv. II, ch. xxxin, note 2. ). Ils abordèrent de nuit, et les hoplites étant descendus se mirent aussitôt en marche vers Tanagra en Béotie. A un signal donné les Athéniens de la ville, commandés par Hipponicos fils de Gallias et par Eurymédon fils de Thou-clès, vinrent en masse les rejoindre par terre. Ils campèrent ce jour-là dans le territoire de Tanagra, le ravagèrent et y passèrent la nuit. Le lendemain, ils vainquirent en bataille les Tana-gréens, qui avaient fait une sortie avec un certain nombre de Thébains venus à leur secours. Ils enlevèrent des armes, érigèrent un trophée, et se retirèrent les uns à Athènes, les autres sur la flotte. Nicias, avec ses soixante vaisseaux, suivit la côte; et, après avoir dévasté les rivages de la Locride, il effectua son retour.

Vers la même époque, les Lacédémoniens fondèrent la colonie d’Héraclée en Trachinie ; voici à quelle occasion. Les Maliens [*](Peuplade du S. de la Thessalie, entre les monts Œta et Othrys, dans la vallée du Sperchios. Elle a donné son nom au golfe Maliaque. ) sont divisés en trois branches, savoir les Paraliens, les Hiéréens et les Trachiniens. Ceux-ci, écrasés par la guerre que leur faisaient leurs voisins du mont OEta, avaient d’abord songé à se donner aux Athéniens ; mais ensuite, craignant de ne pas trouver auprès d’eux tout l’appui désirable, ils, envoyèrent Tisaménos à Lacédémone en qualité d’ambassadeur. Les Doriens, mère patrie des Lacédémoniens, se joignirent à cette députation pour appuyer la demande ; ils étaient eux-mêmes inquiétés par les OEtéens. En conséquence, les Lacédémoniens résolurent d’envoyer une colonie pour protéger à la fois les Trachiniens et les Doriens. La place leur semblait avantageusement située pour la guerre contre les Athéniens ; on pouvait y construire des vaisseaux et menacer l’Eubée, qui n’est séparée que par un bras de mer ; enfin elle devait leur faciliter le passage en Thrace [*](Il paraît que les Lacédémoniens songeaient déjà à l’expédition qu’ils effectuèrent deux ans plus tard sous la conduite de Brasidas. Voyez liv. IV, ch. lxxviti. ). Pour ces divers motifs, ils entreprirent avec ardeur cet établissement. Ils consultèrent l’oracle de Delphes ; et, sur sa réponse favorable, ils envoyèrent des colons tirés de leur sçin ou de leurs Périèques; ils invitèrent à s’y joindre

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tous ceux des Grecs qui le voudraient, excepté toutefois les Ioniens, les Achéens et quelques autres peuples. Trois Lacédémoniens, Léon, Alcidas et Damagon, eurent la direction de cette colonie. Arrivés sur les lieux, ils rebâtirent les murailles de la ville, qui porte aujourd’hui le nom d’Héraclée. Elle est située à quarante stades des Thermopyles et à vingt de la mer. Ils y construisirent des chantiers, qu’ils commencèrent au défilé même des Thermopyles, afin de pouvoir les protéger plus facilement.

Les Athéniens, voyant s’élever cette nouvelle ville, ne furent pas sans inquiétude ; elle leur semblait menacer essentiellement l’Eubée, car elle n’était séparée du cap Généon[*](Pointe septentrionale de l’Eubée, en face de la Locride. L’Çubée tout entière appartenait alors aux Athéniens. ) que par un canal fort étroit. Cependant ils en furent quittes pour la peur et n’éprouvèrent aucun dommage. La raison fut que les Thessaliens, maîtres du pays où cette vüle était bâtie, craignirent d’avoir des voisins trop puissants et ne cessèrent de harceler ces nouveaux hôtes, jusqu’à ce qu’ils les eussent entièrement affaiblis. Et pourtant la colonie avait commencé par être florissante[*](D’après Diodore de Sicile (XII, lix), la colonie d’Héraclée compta dans l’origine quatre mille Péloponésiens et six mille colons du reste de la Grèce. ) ; car chacun s’engageait hardiment dans une entreprise formée par les Lacédémoniens. Les gouverneurs envoyés de Lacédémone contribuèrent surtout à ruiner les affaires et à éloigner les habitants par l’effroi qu'inspiraient la rudesse et parfois l’injustice de leur conduite. Aussi les voisins prirent-ils plus aisément l’avantage.

Le même été, pendant que les Athéniens séjournaient à Mélps, ceux d’entre eux qui, avec les trente vaisseaux, faisaient le tour du Péloponèse, arrivèrent d’abord à Ellomène, place appartenant aux Leucadiens. Là ils tuèrent, à la faveur d’une embuscade, quelques soldats de la garnison ; ensuite ils se portèrent avec toutes leurs forces contre Leucade elle-même. Ils avaient avec eux la levée en masse des Acarnaniens, sauf les OEniades, un certain nombre de Zacynthiens et de Céphallé-niens, enfin quinze vaisseaux de Corcyre. Levant une agression si formidable, les Leucadiens ne firent aucun mouvement, bien que leurs terres fussent ravagées, soit au delà de l’isthme, soit en deçà, dans la partie où se trouvent la ville de Leucade et le temple d’Apollon. Les Acarnaniens pressaient le général athénien Démosthène d'investir la place, dans l’espoir de la réduire sans peine et d’être ainsi délivrés d’irréconciliables ennemis. Mais quelques Messéniens représentèrent à Démosthène que, disposant de si grandes forces, il serait beau pour lui d’attaquer les Étoliens, peuples ennemis de Naupacte, et dont la'Soumission

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entraînerait celle de tonte cette partie du continent. Les Ëtoliens, disaient-ils, sont une nation brave et nombreuse ; mais, comme ils sont armés à la légère et qu’ils habitent des villages non fortifiés, à une grande distance les uns des autres, il serait aisé de les battre isolément, avant qu’ils fussent parvenus à se rassembler. Ils lui conseillaient d’attaquer en premier lieu les Apodotes, puis les Ophionéens et enfin les Eury-tanes[*](Les trois peuples ici mentionnés faisaient partie de l’Étolie conquise (επίκτητος). Les Apodotes habitaient au S., près de Naupacto; les Ophionéens sur le mont Corax; les barbares Eury- tanes étaient les plus septentrionaux; île s’étendaient jusqu’à la chaîne de TŒta. ). Ceux-ci forment la portiou la plus considérable de l’Étolie, parlent une langue tout à fait ignorée et se nourrissent, dit-on, de chair crue. Ces peuples une fois réduits, le reste suivrait de près.

Démosthène céda aux instances des Messéniens. Π se laissa tenter par la pensée qu’à l’aide des alliés du continent réunis aux Étoliens, il pourrait attaquer par terre la Béotie, sans avoir besoin des armes d’Athènes. Pour cet effet, il n'y avait qu’à traverser le pays des Locriens-Ozoles, marcher sur Cytinion en Doride, et, laissant à droite le Parnasse, descendre chez les Phocéens. La coopération de ceux-ci paraissait assurée, grâce à leur vieille amitié pour les Athéniens ; et d ailleurs on pouvait les contraindre. Or la Phocide touche la Béotie.

Il s’embarqua donc à Leucade avec toute son armée, au grand déplaisir des Acarnaniens, et suivit la côte jusqu’à Sollion. Il avait communiqué son projet aux Acarnaniens ; mais ceux-ci, mécontents de ce qu’il n'avait pas voulu faire le siège de Leucade, avaient refusé de l’accompagner. Ce fut donc avec le reste de ses troupes qu’il alla porter la guerre en Étolie, savoir avec les Céphalléeiens, les Messéniens, les Zacynthiens et trois cents Athéniens, soldats de marine[*](Épibates, soldats de bord ou de marine, semnl comme troupes de débarquement. Ce n’étaient pas toujours des citoyens de la classe inférieure. On voit au chapitre xcvui que ceux-ci étaient des jeunes gens appartenant aux meilleures familles d’Athènes. Peut-être étaient-ce des péripoles. ), montés sur leurs propres bâtiments ; car les quinze vaisseaux de Corcyre s’étaient retirés. îl partit d’OEnéon en Locride[*](Chez les Locriens-Ozoles, près du golfe de Crisa, à TE. de Naupacte. ). Les Locriens-Ozoles, alliés d’Athènes, devaient le rejoindre avec toutes leurs forces dans l'intérieur du pays. Voisins des Étoliens, habitués aux mêmes armes, on comptait qu’ils seraient d’un grand secours contre ces peuples, dont ils connaissaient la tactique et le territoire.

Démosthène passa la nuit avec son armée dans l'enceinte de Jupiter Néméen. C’est là, dit-on, que le poète Hésiode fut tué par les gens de l'endroit, un oracle lui ayant prédit qu’il mourrait à Némée [*](Sur la fin tragique du poète Hésiode, voyez Plutarque (Banquet des sept Sages) et Pausanias (IX, xxxi). L’oracle se vérifia pour lui d’une manière imprévue. Il fuyait Némée du Pélo-ponèse, et vint mourir en Locride dans un endroit du même nom. ). De grand matin, il se mit en marche pour l’Ëtolie. Le premier jour, il prit Potidania, le second Crocylion, le troisième Tichion. Là il fit halte et envoya son butin à Eupa-lion en Locride. Son intention était, quand il aurait achevé de subjuguer le pays, de revenir à Naupacte et de marcher ensuite

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contre les Ophionéens, s'ils refusaient obéissance. Mais ses préparatifs n’avaient pas été tellement secrets que les Ëtoliens nen eussent eu vent dès Torigine. Aussi l’armée avait-elle à peine mis le pied sur leur territoire, qu’ils se portèrent à sa rencontre. Il n’y eut pas jusqu’aux Bomiens et aux Calliens qui, de l’ei-trême frontière des Ophionéens, près du golfe Maliaque, n’am-vassent en armes au-devant de l’invasion[*](, Ces peuplades peu connues habitaient le revers méridional du mont Œta, près des sources de TÉvénos et sur les confins de la Tétra-pole dorienne. Elles ne s’étendaient pas jusqu’au golfe Maliaque, mais elles n’en étaient pas fort éloignées. ).

Les Messéniens donnaient à Démosthène les mêmes conseils que précédemment. Aies entendre, rien n’était plus aisé pour lui que la conquête de l’Étolie, pourvu qu’il allât droit aux villages, sans donner aux Étoliens le temps de se reconnaître, eten s? bornant à occuper la terre qu’il foulait. Démosthène les crut; et, se fiant à la fortune qui ne lui avait jamais fait défaut, il n’attendit pas même l’arrivée du renfort que les Locrienslui ménageaient, renfort qui lui eût été précieux, car il manquait surtout de gens «de trait légèrement armés. Il marcha sur Édition, qu’il enleva d'emblée, les habitants s’étant réfugiés sur les hauteurs voisines. Cette ville est située sur une éminenceï quatre-vingts stades de la mer. Mais bientôt les Ëtoliens se portèrent au secours d’Ëgition. Ils attaquèrent les Athéniens et leurs alliés, fondirent de toutes parts sur eux du haut des collines, et les criblèrent de javelots. Quand l’armée athénienne avançait, ils cédaient le terrain ; reculait-elle, ils revenaient à | la charge. Le combat se prolongea ainsi dans ces alternatives d’attaque et de retraite, espèce de manœuvre où les Athéniens | avaient constamment le dessous.