History of the Peloponnesian War
Thucydides
Thucydides. Histoire de la Guerre du Péloponnése. Bétant, Élie-Ami, translator. Paris: Librairie de L. Hachette, 1863.
Ce fut Corcyre qui donna le signal de ces attentats. On y commit tous les excès qu’on peut attendre d’an peuple longtemps gouverné avec plus de hauteur que de sagesse et qui trouve l'occasion de se venger; toutes les violences suggérées par le désir d’échapper brusquement à une longue misère en s’emparant du bien d’autrui; enfin tontes les cruautés, toutes les barbaries naturelles à des gens qui n'ont pas l’ambition pour mobile, mais qui, poussés par un sentiment aveugle d'égalité , s’acharnent impitoyablement sur des rivaux. En ce temps donc, toutes les lois furent renversées dans cette malheureuse cité ; la nature humaine, secouant le joug du droit qu’elle ne supporte qu’avec impatience, prit plaisir à se montrer docile à la passion, rebelle à la justice, haineuse de toute supériorité. Si l’envie n'avait pas tant de force malfaisante, on n’eût pas préféré la vengeance à la pitié, l’âpreté du gain au respect du droit. C’est que les hommes, sous l’empire d’une colère aveugle, se plaisent à violer les lois tutélaires qui laissent au malheur quelque espoir de salut, an risque de ne pouvoir les invoquer eux-mêmes, si jamais le danger les force d’y avoir recours.
Tels furent les effets des premiers troubles de Cor-cyre [*](Plus tard il y eut à Corcyre une nouvelle sédition non moins cruelle que la première. Voyez liv. IV, ch. xlvi. ). Eurymédon et les Athéniens reprirent la mer. Plus tard les Corcyréens fugitifs, qui, au nombre de cinq cents, avaient échappé au carnage, se saisirent des forts construits sur le continent, ainsi que de la côte située en face de Corcyre et qui lui appartenait. Partant de là, ils pillèrent les habitants de l’île, leur firent beaucoup de mal, et réduisirent la ville à une affreuse disette. En même temps ils députèrent à Lacédémone et à Corinthe pour solliciter leur retour. Comme leurs démarches étaient infructueuses, ils se procurèrent des moyens de transport et des auxiliaires, passèrent dans l’île au nombre de six cents en tout, brûlèrent leurs vaisseaux, afin de se mettre dans la nécessité de vaincre ; puis, s’étant établis sur
Sur la fin du même été, les Athéniens enVoyèrent en Sicile vingt vaisseaux, commandés par Lâchés fils de Méla-nopus et par Charœadès fils d’Euphilétos. Les Syracusains et les Léontins étaient alors en guerre. Les·premiers avaient pour alliées toutes les villes doriennes qui, dès l’origine, s’étaient rangées du côté de Lacédémone, sans toutefois prendre une part active aux hostilités. Camarine seule faisait exception. Les Léontins avaient pour eux les villes chalcidéennes et Camarine. En Italie, les Locriens tenaient pour Syracuse, les Rhégiens pour les LéontiDS, à cause de leur commune origine[*](Ces deux villes étaient des colonies de Chalcis en Eubée, et par conséquent de race ionienne. ). Les alliés des Léontins députèrent à Athènes [*](C’est la célèbre ambassade dont faisait partie l’orateur Gorgias. Son éloquence eut un si grand succès auprès des Athéniens qu’ils l’engagèrent à se fixer dans leur ville. ), où ils firent valoir d'anciens traités et leur qualité d’ioniens. Ils sollicitèrent l’envoi d’une flotte pour les secourir contre les Syracusains, qui leur fermaient la terre et la mer. Les Athéniens accueillirent cette requête sous prétexte de parenté avec les Léontins, mais au fond pour empêcher les Péloponésiens de tirer des grains de Sicile et pour essayer de soumettre cette île à leur domination. Ils allèrent se poster à Rhégion en Italie, d’bù ils firent la guerre conjointement avec leurs alliés. Sur quoi T’été finit.
L’hiver suivant, il y eut à Athènes une recrudescence de peste. Sans avoir complètement disparu, l’épidémie avait laissé quelque relâche. Cette seconde irruption dura toute une année ; la première avait régné deux ans. Rien ne contribua plus à l’affaiblissement d’Athènes. Parmi les citoyens inscrits au rôle[*](Les Athéniens en âge de porter les armes étaient inscrits sur des rôles ou catalogues, tenus par chaque tribu. Ces rôles servaient d’état civil. On n’enregistrait ni les femmes, ni les enfants, ni les esclaves. D’après les données du livre II, ch. un, le nombre total des hoplites athéniens était de vingt-neuf mille, et celui des cavaliers de douze cents. Cela suppose une mortalité très-considérable, à répartir vraisemblablement sur les deux irruptions. Comparez liv. II, ch. lviii. ), il mourut non moins de quatre mille quatre cents hoplite» et de trois cents cavaliers, et sur le reste de la population, une foule incalculable. A cette époque, on ressentit de fréquents tremblements de terre, à Athènes, en Eubée et en Béotie, surtout à Orchomène.
Le même hiver, les Athéniens qui étaient en Sicile dirigèrent, de concert avec les Rhégiens, une expédition de trente vaisseaux contre les îles d’Éole [*](Ainsi appelées comme séjour présumé du dieu des vents (Homère, Odyssée, X, 1) îles Vulcaniennes ou de Lipari. Elles sont au nombre de dix. Thucydide ne cite que les principales ; les autres sont Phénicusa, Ericusa, Evonymos, Hicésia, Basilidia et Ostéodès. ). En été le manque d'eau Tendait impossible une tentative de ce genre. Ces îles appartiennent aux Lipariens, colonie de Cnide. Ils habitent Tune d’elles, qui a peu d’étendue et se nomme Lipara ; ils partent de là pour aller cultiver les autrésj savoir Didyme, Strongyle et Hiéra. Les indigènes croient que c’est dans Hiéra que Vulcain a ses forges, parce qu’il s’en échappe beaucoup de feu pendant la nuit et de fumée pendant le jour. Ces lies sont situées en
L’été suivant [*](Sixième année de la guerre, 426 avant J. C.), les Péloponésiens et leurs alliés, sous la conduite d’Agis fils d’Archidamos, s’avancèrent jusqu’à l’Isthme, dans le dessein d’envahir l’Attique ; mais ils en furent détournés par de nombreux tremblements de terre, et l^mvasion n’eut pas lieu. A l’époque de ces secousses, il se manifesta à Orobies [*](Petite ville sur le golfe d’Oponte en Eubée, vis-à-vis de la ville béotienne d’Anthédon. Sur Plie d’Atalante et sur le fort des Athéniens, voyez liv. II, ch. xxxn. ) en Eubée un phénomène extraordinaire. La mer s’éloigna du rivage ; puis elle revint subitement à flots amoncelés, engloutit une portion de la côte et en abandonna une autre ; en sorte que ce qui jadis était terre fait maintenant partie de la mer. Beaucoup d’hommes y perdirent la vie ; il n'échappa que ceux qui parvinrent à se réfugier sur les hauteurs. L’île d’Ata-lante, voisine des Locriens-Opontiens, éprouva une submersion semblable, qui détruisit une partie du fort des Athéniens. Deui vaisseaux se trouvaient à sec sur la plage ; il y en eut un de fracassé. A Péparéthos[*](Ile nommée aujourd’hui Scopélos, et qui fait partie du groupe situé près de la côte S. E. de la Thessalie. Eile est voisine de Pile d’Halonésos, à qui elle appartenait. ) la mer se retira, mais sans causer d’inondation ; une secousse abattit un pan de la muraille, ainsi que le prytanée et un certain nombre de maisons. La cause de ce fait me paraît être que, là où les commotions furent le pins fortes, la mer fut refoulée, et que, par un retour impétueux, elle submergea le rivage ; sans tremblement de terre, je ne pense pas que rien de pareil puisse arriver.
Durant cet été, la Sicile fut le théâtre de divers combats livrés soit par les Siciliens [*](tes Σικελιῶται sont les Grecs de Sicile, habitants des colonies grecques de cette île, tandis que les Σικελοί ou Sicules étaient un peuple barbare qui occupait l’intérieur et la côte septentrionale de la Sicile. ) entre eux, soit par les Athéniens et leurs alliés. Je me bornerai à citer ce qu’il y eut de plus important dans ces engagements partiels. Après la mort de Cha-rœadès, qui périt dans une rencontre aveo les Syracusains, Lâchés eut seul le commandement de la flotte. Il alla, conjointement avec les alliés, attaquer Mylæ, place dépendante de Messine et gardée par deux tribus de Messiniens. Ces gens dressèrent une embuscade aux Athéniens débarqués ; mais ceux-ci les mirent en déroute et en tuèrent un grand nombre. Ensuite les Athéniens assaillirent la place, et obligèrent les habitants à leur livrer la citadelle et à marcher avec eux contre Messine. A l’approche de cette armée, les Messiniens firent leur soumission, en donnant des otages et toutes les sûretés voulues.