History of the Peloponnesian War
Thucydides
Thucydides. Histoire de la Guerre du Péloponnése. Bétant, Élie-Ami, translator. Paris: Librairie de L. Hachette, 1863.
Ce n’était là qu'une amorce jetée à la multitude ; car les meneurs entendaient bien garder pour eux le gouvernement. Néanmoins le peuple et le conseil élu au scrutin des fèves [*](Le conseil des Cinq-Cents était ainsi appelé à cause de son mode d’élection. Chacune des dix tribus nommait cinquante membres, tirés au sort parmi les citoyens âgés d’au moins trente ans et non récusables. Pour l’élection, on se servait du registre nominatif (ληξιαρχικόν γραμματεΐον) tenu dans chaque tfibu; et, à mesure qu’on lisait les noms (probablement par rang d’âge), on tirait d’une urne des fèves blanches ou noires. Celui dont le nom était accompagné d’une fève b'anche était élu, sous la réserve de Peiamen de vie et de mœurs (δοκιμασία). ) se rassemblaient encore; mais ils ne décidaient rien sans l’agrément des conjurés. Les orateurs mêmes étaient du complot et leurs discours concertés d'avance. Personne n’osait les contredire, tant la faction inspirait de frayeur. Quelqu’un élevait^il la voix, on trouvait bientôt le moyen de s’en défaire. Les meurtriers n’étaient ni recherchés, ni poursuivis lorsqu’on les soupçonnait. Le peuple ne remuait point ; sa terreur était telle que, même en restant muet, il s’estimait heureux d’échapper à la violence. Les esprits étaient subjugués, parce qu’on croyait les conjurés bien plus nombreux qu’ils ne l’étaient. A cet égard, on ne savait à quoi s’en tenir, à cause de la grandeur de la ville [*](D’après un calcul approximatif, on évalue à cent mille âmes le chiffre de la population d’Athènes à cette époque. ) et parce qu’on ne se connaissait pas assez les uns les autres. Aussi, malgré l’indignation qu’on éprouvait, nul n’osait confier à son voisin le secret de ses plaintes ou ses projets de vengeance; il eût fallu pour cela s’ouvrir à des inconnus ou à des suspects. La défiance était générale dans le parti populaire; on se soupçonnait mutuellement de tremper dans le complot, surtout depuis qu’il y était entré des gens qu’on croyait incapables de pactiser avec l’oligarchie. Rien ne contribua davantage à inspirer au peuple de l’inquiétude et aux oligarques delà sécurité, en confirmant la multitude dans cette suspicion envers elle-même.
Telle était la situation d’Athènes, lorsque Pisandros et ses collègues y arrivèrent. A l’instant ils se mirent à l’œuvre pour achever ce qui était si bien commencé. D’abord ils convoquèrent les citoyens et firent décider qu’on nommerait dix commissaires munis de pleins pouvoirs et qu’on les chargerait
Ce fut Pisandros qui ouvrit cet avis et qui en général se montra le plus ardent adversaire de la démocratie. Mais celui qui avait conçu le plan de cette résolution et qui l'avait longuement préparée, fut Antiphon, l’un des hommes les plus vertueux qui fussent alors à Athènes. Penseur profond et non moins habüe orateur, il n’intervenait pas volontiers dans les débats politiques ou judiciaires, car sa réputation d’éloquence prévenait la multitude contre lui; mais c’était l’homme le plus capable de servir par ses conseils ceux qui avaient une lutte à soutenir dans l’assemblée ou dans un tribunal. Lorsque plus tard, après la chute des Quatre-Cents, il fut en butte à l’animosité du peuple pour la part qu’il avait prise à leur établissement, il présenta, contre l’accusation capitale qu’on lui intentait, la plus belle défense qui de mémoire d’homme ait jamais été prononcée [*](On assure que l’orateur Antiphon avait été le maître d’éloquence de Thucydide. On ne peut attribuer qu’à un sentiment de reconnaissance les éloges excessifs donnés par lui à un homme qui, de son aveu, était le principal auteur d’une révolution attentatoire à la liberté d’Athènes, et blâmée par Thucydide lui-même. Après la chute des Quatre-Cents, Antiphon paya de sa vie la part qu’il avait prise à leur établissement. Il fut condamné à mort cette même année. Le discours qu’il prononça en cette occasion, et dont Thucydide fait un si bel éloge, ne s’est pas conservé. Il ne reste d’Antiphon que dix-sept plaidoyers ou fragments de plaidoyers, insérés dans la collection des orateurs athéniens. ). Phrynichos fut aussi Tua des plus fougueux partisans de l’oligarchie. Il craignait Alcibiade, qu’il savait instruit de toutes ses intrigues de Samos auprès d'Astyochos, et il ne croyait pas son rappel possible sous un régime oligarchique. Une fois compromis, il fit preuve d’une fermeté peu commune. Enfin, au premier rang des ennemis de la démocratie, on doit encore placer Théraménès fils d’Qagnon, homme qui ne manquait ni d’éloquence ni de génie. Faut-il done s’étonner qu’une affaire, conduite par tant de gens habiles, ait réussi malgré son extrême difficulté ? Ce n’était pas chose aisée en effet, cent ans après l’expulsion des tyrans d’Athènes[*](L’expulsion des Pisistratides eut lieu en 510 av. J. C. Il y avait donc précisément un siècle à cette époque. ), que d’arracher au peuple sa liberté; d’ao-tant plus que, durant plus de la moitié de oette période, loir.
L’assemblée dissoute et ces divers articles sanctionnés, sans opposition, il fut immédiatement procédé à l’installation des Quatre-Cents dans la salle du conseil. Les Athéniens étaient continuellement en armes, ou sur les murailles ou dans les corps de réserve, depuis que les ennemis occupaient Décélie. Ce jour-là on licencia, comme dé coutume, ceux qui n’étaient pas du complot; les autres eurent pour consigne d’attendre paisiblement, non sur la place d’armes, mais à une certaine distance, prêts à donner main-forte en cas d’obstacle. C’étaient des gens d’Andros, de Ténos, trois cents Carystiens, quelques Athéniens de la colonie d’Égine, venus tout armés dans ce but [*](Sans doute les hoplites que Pisandros avait ra- massés pendant sa traversée (ch. lxv). Sur la colonie athénienne d’Ëgine, voyez liv. II, ch. xxvn. ). Ces mesures prises, les Quatre-Cents, munis de poignards sous leurs vêtements et accompagnés des cent vingt jeunes Grecs [*](Cette désignation, regardée par quelques éditeurs comme superflue, est ajoutée par opposition au corps ordinaire des soldats de police (archers scythes), composé d’étrangers. ) qui les servaient dans les coups de main, se présentèrent à la porte du conseil élu au scrutin des fèves [*](Voyez ch. lxvi, note 1. ). Ils sommèrent les membres de se retirer en recevant leur indemnité. Ils avaient apporté eux-mêmes la somme nécessaire pour le reste du temps à courir, et ils la leur distribuèrent à leur sortie [*](L’indemnité ou droit de présence des membres du conseil des Cinq-Cents était d’une drachme par jour de séance. L’année civile athénienne commençant au moisHécatombéon (juillet-août), il restait encore à l’ancien conseil environ quatre mois jusqu’à l’expiration de ses fonctions. ).