History of the Peloponnesian War
Thucydides
Thucydides. Histoire de la Guerre du Péloponnése. Bétant, Élie-Ami, translator. Paris: Librairie de L. Hachette, 1863.
Les Athéniens. Puisqu’on ne nous permet pas de nous faire entendre de la multitude, mais qu’on nous introduit seulement auprès d’un petit nombre d’auditeurs, de peur sans doute qu’un discours soutenu, persuasif et sans réplique immédiate n’induise votre peuple en erreur, vous qui siégez ici, procédez plus sûrement encore. Laissez là les discours suivis, et examinez les questions au fur et à mesure qu’elles vous seront soumises. Quand nous aurons énoncé une opinion, si elle vous paraît inadmissible, réfutez-la sur-le-champ; et, pour commencer, dites si cette proposition vous agrée.
Les Méliens. Nous n’avons rien à objecter contre cette manière calme et modérée de s’éclairer mutuellement; cependant elle nous semble s’accorder mal avec la guerre qui nous menace, non dans un avenir éloigné, mais à l’instant même. Nous le voyons : vous vous posez en juges de nos paroles ; et l’issue probable de cette discussion sera pour nous la guerre, si, fondés sur le droit, nous refusons de céder, ou, dans le cas contraire, l’esclavage.
Les Athéniens. Si vous êtes réunis pour calculer les chances d’un avenir incertain, au lieu d’aviser au salut immédiat de votre patrie, nous garderons le silence ; autrement nous parlerons.
Les Méliens. Il est naturel et pardonnable, dans la situation où nous sommes, de s’écarter parfois, et en pfensée et en paroles, de la question proposée. Nous reconnaissons que cette réunion a pour objet notre salut. Rien ne s’oppose donc à ce que la discussion reste dans les termes où vous voulez la maintenir.
Les Athéniens. Nous n’irons point chercher de belles phrases; et nous n’entreprendrons pas de démontrer, par de longs discours qui ne convaincraient personne, que notre domination se justifie par nos triomphes sur les Mèdes, et notre agression actuelle par vos torts envers nous. Mais de votre côté, ne venez pas non plus nous dire que c’est en qualité de colons de Lacédémone que vous avez refusé de vous joindre à nous, et quà cet égard vous êtes sans reproche. Il faut se tenir dans les limites du possible, et partir d’un principe universellement admis : c’est que, dans les affaires humaines, on se règle sur la justice quand de part et d’autre on
Les Méliens. Eh bien, pour nous placer sut le ternis de l’intérêt — nous y sommes obligés, puisque vous ériges en principe l'utile plutôt que le juste, — selon nous cet intérêt exige que vous ne fassiez pas abstraction de l’utilité commune, mais qu’il soit bien entendu que, pour quiconque se trouve es danger, la convenance se substitue au droit, et que, n’eét-il à alléguer que les raisons les plus faibles, il doit être admis iles faire valoir. Cette manière de poser la question est aussi bien dans votre sens que dans le nôtre; car, si vous poussiez à l’excès l’esprit de vengeance et que vous vinssiez à éprouver des revers, on ne manquerait pas de rétorquer contre vous l’exemple que vous auriez donné.
Les Athéniens. Si notre domination doit avoir un terme, nous sommes loin de nous en alarmer. Ce ne sont pas les peuples possesseurs d’un empire, tels que les Lacédémoniens, qui sont redoutables aux vaincus: d’ailleurs il n’est pas question des Lacédémoniens ; ce sont les sujets, lorsqu’il leur arrive d’attaquer et de vaincre leurs anciens maîtres. Mais ceci nofcs concerne à nos risques et périls. Ce que nous tenons à établir, c’est que nous sommes ici pour le bien de notre empire et que nous parlons en vue de votre salut, notre désir étant de vous commander sans obstacle et de vous voir sauvés dans l’intérêt des deux partis.