History of the Peloponnesian War

Thucydides

Thucydides. Histoire de la Guerre du Péloponnése. Bétant, Élie-Ami, translator. Paris: Librairie de L. Hachette, 1863.

Profitant de ces altercations, ceux des Athéniens qui désiraient la rupture du traité se mirent aussitôt à l’œuvre. De ce nombre était Alcibiade fils de Clinias, personnage qui eût alors passé pour un jeune homme dans toute autre ville[*](A cette époque, Alcibiade n’avait que vingt-sept ans. Or, dans la plupart des villes grecques, notamment à Sparte, l’exercice des droits politiques ne commençait qu’à trente ans. A Athènes, les citoyens faisaient partie de l’assemblée du peuple dès l’âge de vingt ans; mais pour être éligible aux charges, au conseil, aux tribunaux, il fallait avoir trente ans. ), mais à qui des ancêtres illustres avaient légué un immense crédit. Au fond; il ôtait convaincu que l’alliance d’Argos· valait mieux pour Athènes ; mais son opposition aux Lacédémoniens venait surtout d’un orgueil froissé. Il ne leur pardonnait pas d’avoir négocié la paix par l’entremise de Nicias et deLachès, de l’avoir dédaigné lui-même à cause de sa jeunesse et frustré d’un honneur qu’il croyait lui être dû ; il est vrai que son aïeul avait jadis renoncé à la proxénie de Lacédémone[*](Sur les proxènes, voyez liv. II, ch. xxix, note 1. Legrand-père maternel d’Alcibiade s'appelait comme lui. Ce nom, d’origine laco-nienne, indique les relations qui existaient entre cette famille athénienne et les Lacédémoniens. Comparez liv. VII, ch. lxxxix, et liv. VIII, ch. vi. ), mais lui-même avait'travaillé à la renouer par ses prévenances pour les prisonniers de l’île. Se tenant donc pour offensé à tous égards, il avait dès l’origine témoigné son éloignement; pour les Lacédémoniens , en les représentant comme des gens peu sûrs, qui

288
cherchaient à écraser les Argiens pour attaquer ensuite les Athéniens isolés. Dans la circonstance présente, il fît dire aui Argiens de venir au plus tôt, avec les Mantinéens et lesËléens pour solliciter ralliance d’Athènes. L'instant, selon lui, était propice, et lui-même les seconderait de tout son pouvoir.

Sur ce message d’Alcibiade, les Argiens, informés d’ailleurs que l’alliance avec les Béotiens avait eu lieu en dépit des Athéniens, et que ceux-ci étaient en pleine brouille avec les Lacédémoniens, ne s’inquiétèrent plus des députés qui étaient partis pour traiter en leur nom à Lacédémone, et ne songèrent qu’à se rapprocher d’Athènes. Ils voyaient en elle une ville dès longtemps leur amie, gouvernée démocratiquement comme eux, et maîtresse d’une marine qui, en cas de guerre, leur serait d’un puissant secours. Ils s’empressèrent donc de faire partir pour Athènes une députation, à laquelle s’adjoignirent les Mantinéens et les Elécns. De leur côté les Lacédémoniens envoyèrent en toute hâte aux Athéniens des ambassadeurs qu’ils croyaient leur être agréables, savoir Phi-locharidas, Léon et Endios. Ils craignaient que les Athéniens, n’écoutant que leur colère, ne s’alliassent avec les Argiens. Ils voulaient par la même occasion réclamer Pylos en échange de Panacton et juetifier leur alliance avec les Béotiens, en la représentant comme tout à fait inoffensive pour Athènes.

Ces députés exposèrent dans le conseil l’objet de leur mission [*](Les ambassadeurs étrangers étaient introduits par leurs proxènes dans le conseil, qui devait ensuite les présenter dans l’assemblée du peuple, avec son avis préalable sur l’objet de leur mission. ) et se déclarèrent munis de pleins pouvoirs pour régler tous les différends. Là-dessus Alcibiade craignit que. s’ils tenaient le même langage devant le peuple, ils n’entraînassent la multitude et ne fissent repousser l’alliance d’Argos. Il imagina donc de leur tendre un piège. Il leur insinua que. s’ils dissimulaient dans rassemblée les pleins pouvoirs dont ils étaient porteurs, il se faisait fort de terminer leurs litiges et de leur faire obtenir la restitution de Pylos, qu’il appuierait à ce prix comme il l’avait jusqu’alors combattue. C’était une manière de les détacher de Nicias[*](En leur faisant croire que sa propre influence était supérieure à , celle de ce général. ), de les discréditer auprès du peuple comme coupables de perfidie et de duplicité, enfin de pousser les Athéniens dans l’alliance des Argiens, des Éléens et des Mantinéens. Alcibiade y réussit. Quand les députés lacédémoniens parurent dans l’assemblée, et qu’aux questions qui leur furent faites ils ne répondirent plus, comme devant le conseil, qu’ils venaient munis de pleins pouvoirs, les Athéniens éclatèrent. Alcibiade se déchaîna de plus belle contre les Lacédémoniens et

289
entraîna les suffrages. Déjà même on se disposait à introduire les Argiens et les autres députés pour conclure avec eux l’alliance, lorsqu’un tremblement deterre, survenu avant le vote, fit ajourner l’assemblée[*](Un tremblement de terre, une éclipse de soleil, un coup de tonnerre, des gouttes de pluie par un temps serein, en un mot tous les signes célestes (διοσημίαι), suffisaient pour faire lever la séance dans les assemblées du peuple. Comparez livre V, ch. l , et liv. VIII, chap. vi. ).

Dans la séance suivante, Nicias, malgré le piège où Ton avait fait tomber les Lacédémoniens et lui-même, en les engageant à taire leurs pleins pouvoirs, ne laissa pas d’insister pour qu’on s’en tînt à l’alliance de Lacédémone, qu’on suspendît les négociations avec Argos, èt qu’on envoyât aux Lacédémoniens une nouvelle ambassade pour s’assurer de leurs intentions. Il représenta que c’était un honneur pour Athènes et un abaissement pour Lacédémone d’éviter la guerre; que cette prospérité dont on jouissait présentement, il fallait la conserver le plus longtemps possible, tandis que les Lacédémoniens humiliés avaient tout intérêt à recommencer au plus tôt la lutte. Il obtint qu’on enverrait une députation, dont lui-même ferait partie, pour sommer les Lacédémoniens, si leurs intentions étaient droites, de rendre Panacton intact, ainsi qu’Amphipolis, et de renoncer à l'alliance des Béotiens, à moins que ceux-ci n’adhérassent au traité, qui interdisait toute alliance séparée. Les députés avaient ordre de dire que, si les Athéniens avaient voulu déroger à la justice, ils auraient pu, eux aussi, s’allier avec les Argiens, venus dans ce but à Athènes. Nicias et ses collègues reçurent des instructions sur. les autres points en litige et partirent.

A peine arrivés, ils firent connaître leur mandat et déclarèrent que, si les Lacédémoniens persistaient dans leur alliance avec les Béotiens et ceux-ci dans leur refus d’accéder au traité, les Athéniens à leur tour s’allieraient avec les Argiens et leurs amis. Les Lacédémoniens, influencés par l’éphore Xénarès et par ses adhérents, refusèrent de rompre avec les Béotiens ; toutefois, à la sollicitation de Nicias, ils consentirent à renouveler les serments. Nicias craignait, s’il revenait sans avoir absolument rien fait, d’être en butte aux reproches, comme il arriva en effet, d’autant plus que le traité passait pour être son ouvrage. A son retour, lorsque les Athéniens apprirent qu’on n’avait rien obtenu, ils entrèrent en courroux; et aussitôt se croyant lésés, ils conclurent avec les Argiens et leurs alliés, qui se trouvaient présents et qu’Alcibiade introduisit, un traité de paix et d’alliance dans les termes suivants :

« La paix a été faite pour cent ans entre les Athéniens d’une part, les Argiens, les Mantinéens et les Ëléens

290
d’autre part, soit pour eux, soit pour leurs alliés, sans dol ai fraude, sur terre et sur mer.

« Tout acte d’hostilité est interdit aux Argiens, aux Ëléens, aux Mantinéens et à leurs alliés envers les Athéniens et les alliés de la dépendance d’Athènes, ainsi qu’aux Athéniens et à leurs alliés envers les Argiens, les Éléens, les Mantinéens et leurs alliés.

« Les Athéniens, les Argiens, les Éléens et les Mantinéens seront alliés pour cent ans aux conditions indiquées ci-après.

« Si quelque agresseur entre à main armée sur les terres des Athéniens, les Argiens, les Éléens et les Mantinéens iront au secours d’Athènes , suivant qu’ils en seront requis par les Athéniens, avec toutes leurs forces et par tous les moyens possibles.

« S’il se retire après avoir dévasté la campagne, les Argiens, les Mantinéens, les Éléens et les Athéèiens le tiendront pour ennemi, lui feront la guerre, et ne la termineront que d’un commun accord.

« Si quelque agresseur entre à main armée sur les terres des Éléens, des Mantinéens et des Argiens, les Athéniens iront au secours d’Argos, de Mantinée ou d’Élis, suivant qu’ils en seront requis par ces villes, avec toutes leurs forces et par tous les moyens possibles.

« S’il se retire après avoir dévasté la campagne, les Athéniens , les Argiens, les Mantinéens et les Éléens le tiendront pour ennemi, lui feront la guerre, et ne la termineront que d’un commun accord.

« Les villes contractantes empêcheront tout passage de troupes λ travers leur domaine ou celui des alliés de leur ressort, par voie de mer aussi bien que par voie de terre, à moins que l’autorisation n’en ait été accordée par les villes réunies d’Athènes, d’Argos, de Mantinée et d’Élis.

« La ville qui enverra des troupes auxiliaires leur fournira des vivres pour trente jours, à dater de leur arrivée dans la ville qui les aura appelées, et pourvoira de même à leur retour. Si le séjour de ces troupes se prolonge, la ville qui les anra mandées donnera ponr son ordinaire à chaque hoplite, peltaste ou archer, trois oboles d’Égine par jour, et à chaque cavalier une drachme d’Êgine [*](Voyez livre I, chap, xxvii, note 2. ).

« La ville qui aura, mandé les troupes auxiliaires aura le commandement, tant que la guerre se fera sur son territoire. Si les villes contractantes jugent à propos de faire quelque

291
expédition en commun, chacune d’elles aura une part égale dans Le commandement.

« La paix sera jurée par les Athéniens, tant pour eux-mêmes qœ pour leurs alliés. Les Argiens, les Mantinéens, les Éléens et leurs alliés jureront ville, par ville. On prêtera le serment réputé le plus solennel dans chacun des États, en immolant des victimes parfaites. La formule sera conçue en ces termes :

« Je serai fidèle à l’alliance telle qu'elle est convenue, en c toute droiture, sans dol ni fraude. Je n’y contreviendrai en « aucune manière ni par quelque moyen que ce soit. »

« Le serment sera prêté, à Athènes par le conseil et les autorités locales, entre les mains des prytanes ; à Argos par le conseil, les Quatre-Vingts et les Artynes[*](Ces noms et les suivants désignent des magistratures locales, dont les attributions sont peu connues ou même ne le sont pas. ),entre les mains des Quatre-Vingts; à Mantinée par les Démiurges, le conseil et les autres autorités, entre les mains des théores et des polé-marques ; à Élis, par les démiurges , les magistrats suprêmes et les six Cents, entre les mains des démiurges et des thesmo-phylaques.

« Les serments seront renouvelés, par les Athéniens en se rendant à Élis, à Mantinée et à Argos trente jours avant les jeux olympiques ; par les Argiens, les Éléens et les Mantinéens en se rendant à Athènes dix jours avant les grandes Panathénées[*](Le délai assigné au voyage des députés athéniens est plus long, parce qu’ils devaient aller successivement dans les trois villes, tandis que les députés péloponésiens n’avaient à se rendre qu’à Athènes. Ce serment se renouvelait tous les quatre ans. Les grandes Panathénées se célébraient la troisième année de chaque olympiade; les jeux Olympiques tous les quatre ans, et ils commençaient le 11 du mois Hécatombéon (juin-juillet). ).

« Les conventions relatives à la paix, aux serments et à l’al-lianoe seront inscrites sur une colonne de marbre, à Athènes dans l'acropole; à Argos sur lagora dans le temple d’Apollon; à Mantinée dans le temple de Jupiter sur l’agora[*](La ville d’Êlis n’est pas mentionnée, parce qu’il suffisait pour elle de la colonne d’Olympie. ). On placera aussi à frais communs une colonne d’airain à Olympie pendant les jeux olympiques prochains.

« Si les villes contractantes jugent à propos de faire quelque addition aux présentes conventions, elles le pourront pourvu que ce Soit d’un commun accord; et les additions ainsi consenties auront force de loi. »

Ainsi fut conclu ce traité de paix et d’alliance. Quant à celui qui existait entre les Athéniens et les Lacédémoniens, ce ne fut ni pour les uns ni pour les autres un motif de le rompre. Les Corinthiens, quoique alliés d’Argos, n’adhérèrent pas à ce nouveau traité, non plus qu’au précédent, par lequel les Éléens, les Argiens et les Mantinéens s’étaient engagés à ne faire la paix ou la guerre que d’un commun accord. Ils déclarèrent s’en tenir à l’ancieime alliance défensive, en vertu de laquelle on devait se prêter mutuellement secours, saps s’unir

292
pour attaquer presonne. C’est ainsi que les Corinthiens se séparèrent de leurs alliés et inclinèrent derechef vers Lacédémone.

Pendant cet été, on célébra les jeux olympiques, où l’Arcadien Androsthénès fut pour la première fois vainqueur au pancrace[*](Olympiade XC, quatre cent vingt ans av. J. C. Thucydide désigne ordinairement les olympiades par le nom du vainqueur à la course du stade ; ici l’exception est motivée par la célébrité de l’athlète victorieux. Le pancrace était une combinaison de pugilat et de lutte, dans laquelle toutes les forces du corps trouvaient leur emploi. Ce genre de combat fut introduit pour la première fois à la trente-troisième olympiade. ). Les Lacédémoniens se virent fermer par les Eléens l’accès du temple, des sacrifices et des jeux. Ils n’avaient pas payé l’amende à laquelle, d’après la loi d’Olympie, les Eléens les avaient condamnés pour avoir porté les armes contre leur fort de Phyrcos[*](Probablement situé en Triphylie. ) et envoyé des hoplites à Lépréon pendant la trêve olympique [*](Voy. chap. xxxi. On sait qu’il y avait, pour le temps des jeux Olympiques, une trêve sacrée dans tout le Péloponèse, afin d’assurer la libre fréquentation de ces jeux. Les Êléens. en qualité de présidents des jeux Olympiques, faisaient publier cette trêve dans tous les États. ). L’amende était de deux mille mines[*](C’est-à-dire trois cent mille francs. La somme doit être calculée en monnaie d’Égine, puisqu’il s’agit d’un État péloponésien. Or, la drachme éginétique était à la drachme attique dans le rapport de dix à six. ), à raison de deux mines par hoplite, conformément à la loi. Les Lacédémoniens réclamèrent par ambassade contre cette sentence ; suivant eux, la trêve n’était pas encore publiée à Lacédémone quand ils avaient envoyé leurs gens. Les Eléens répondirent qu'elle existait pour eux-mêmes,—en effet ils la proclamèrent d’abord chez eux;— et que, se reposant sur la foi publique , ils avaient été pris au dépourvu. A quoi les Lacédémoniens répliquèrent que si, à cette époque, les Eléens s’étaient crus offensés, ils n’auraient pas proclamé liai trêve à Lacédémone; puisqu’ils l’avaient fait, c’est qu’ils étaient loin de cette pensée ; enfin, depuis ce moment, eux-mêmes s’étaient abstenus de toute agression. Les Eléens ne voulurent rien entendre. Jamais, dirent-ils, on ne leur ferait croire que les Lacédémoniens ne fussent pas dans leur tort; si pourtant ceux-ci voulaient rendre Lépréon , ils renonceraient à leur part de l’amende et payeraient pour les Lacédémoniens celle qui revenait au dieu.