History of the Peloponnesian War
Thucydides
Thucydides. Histoire de la Guerre du Péloponnése. Bétant, Élie-Ami, translator. Paris: Librairie de L. Hachette, 1863.
Du côté des Athéniens, sur toute la ligne, les hoplites, égaux en nombre à ceux de l’ennemi, se rangèrent sur huit de hauteur. La cavalerie flanquait les ailes. Quant aux troupes légères, il n’y en avait point alors de régulièrement armées; les Athéniens n’en eurent jamais[*](L’armement des psiles athéniens ne fut régularisé que par Iphicrate, postérieurement à la guerre du Péloponèse. Il leur donna un petit bouclier ou rondelle (πέλτη), une lance plus longue et une épée plus forte que celle des hoplites, une cuirasse de lin et une chaussure commode, à laquelle son nom demeura attaché. Voyez liv. I, ch. lx, note 1. ). Il en était bien parti d’Athènes, et même en plus grand nombre que celles de l’ennemi ; mais c’étaient pour la plupart des hommes sans armes, composant la levée en masse des étrangers et des citoyens. Or, comme ils avaient pris les devants pour retourner au pays, il ne s’en trouva que fort peu à cette journée. Lorsque les troupes furent en bataille et l’action près de commencer, Hippocratès parcourut le front de son armée et la harangua en ces termes :
« Athéniens, mon exhortation sera brève ; mais qu’importe à des gens de cœur? Mon but n’est pas de relever votre courage, mais de vous en faire souvenir. Que nul de vous ne s’imagine que nous affrontons le péril sur une terre et pour une cause qui nous sont étrangères. C'est sur leur territoire, mais c’est pour le nôtre que nous allons combattre. Si nous sommes vainqueurs, jamais les Péloponésiens, dépourvus de la cavalerie béotienne, n’oseront envahir l’Àttique. Un seul combat nous rendra maîtres de ce pays et mettra le nôtre à l’abri du danger. Marchez donc avec une bravoure digne de la première des villes grecques, digne de cette patrie dont chacun
En prononçant cette harangue, Hippocrates était parvenu jusqu’à la moitié de la ligne, sans avoir eu le temps d’atteindre l’extrémité, .lorsque les Béotiens, après une courte allocution de Pagondas, entonnèrent le péan et descendirent la colline. Les Athéniens à leur tour s’ébranlèrent, et l’on s’aborda au pas de course. De part et d’autre les extrémités ne donnèrent pas; elles furent arrêtées par des torrents. Le reste se joignit avec une telle furie que les boucliers se heurtèrent et qu’on se battit corps à corps. L’aile gauche des Béotiens jusqu’à la moitié de leur ligne fut défaite par les Athéniens, qui la poussèrent vigoureusement. Les Thespiens eurent surtout à souffrir. Découverts par la retraite de leurs voisins, ils furent enveloppés par les Athéniens et taillés en pièces après une lutte acharnée. Quelques Athéniens, dans le désordre qui suivit leur mouvement de conversion, ne se reconnurent pas et s’entre-tuèrent. Ainsi de ce côté les Béotiens eurent le dessous et se replièrent vers ceux qui tenaient encore. L’aile droite an contraire, où se trouvaient les Thébains, défit les Athéniens, les culbuta et les poursuivit d’abord assez lentement; mais Pagondas ayant envoyé au secours de sa gauche deux escadrons de cavalerie qui devaient tourne^ la colline sans être aperçus, leur apparition soudaine sema l’effroi dans l’aile des Athéniens jusqu’alors victorieuse ; elle les prit pour une nouvelle armée en mouvement contre elle. Pressés d’un côté par cette cavalerie, de l’autre par les Thébains qui les serraient de près et qui étaient parvenus à les rompre, les Athéniens s’enfuirent à la débandade, les uns vers Délion et la mer, ceux-ci vers Oropos, ceux-là vers le mont Parnès, chacun enfin où il entrevoyait quelque chance de salut. Les fuyards tombaient sous les coups des Béotiens, surtout de leur cavalerie et de la cavalerie locrienne, arrivée au moment de la déroute. La nuit qui survint favorisa la fuite du plus grand nombre.
Le lendemain, ceux qui avaient trouvé un asile à Oropos et à Délion laissèrent garnison dans cette dernière place qu’ils occupaient encore, et se retirèrent par mer dans leur pays. Les Béotiens érigèrent un trophée, recueillirent leurs morts et dépouillèrent ceux de l’ennemi ; après quoi, laissant une garde suffisante [*](Sur le champ de bataille, afin d’empêcher les Athéniens d’enlever leurs morts sans en avoir préalablement demandé l’autorisation. ), ils se retirèrent à Tanagra et préparèrent l’attaque de Délion. Un héraut envoyé par les Athéniens pour
Sur ce message, les Athéniens à leur tour envoyèrent aux Béotiens un héraut pour leur dire qu’ils n’avaient fait aucun mal au temple et n’en feraient volontairement aucun ; qu’ils n’étaient point venus dans cette intention, mais pour s’y établir afin de repousser d’injustes agresseurs; que, d’après l’usage constant de la Grèce, la conquête d’un territoire grand ou petit donnait droit sur les temples qui s’y trouvaient, à la charge de les honorer selon les rites accoutumés et par tous les moyens possibles ; que les Béotiens eux-mêmes et tous ceux qui, à leur exemple, s’étaient établis sur une terre étrangère en expulsant les anciens possesseurs, avaient trouvé des temples qui appartenaient originairement à d'autres, mais qui étaient passés entre leurs mains; que si les Athéniens avaient pu occuper une plus grande partie de la contrée, ils l’auraient fait; mais qu’ils n’abandonneraient pas de plein gré celle où ils étaient et qu’ils considéraient comme à eux. Quant à l’eau, s’ils en avaient fait usage, c’était non dans un but sacrilège, mais par l’obligation où les Béotiens les avaient mis de se défendre en venant les attaquer sur leur propre terrain; que le dieu aurait sans doute de l’indulgence pour un fait qui était la suite inévitable des nécessités de la guerre ; que les fautes involontaires avaient pour refuge les autels; qu’on appelait crime le mal commis sans contrainte et non celui qui résulte des calamités; qu’en prétendant échanger des cadavres contre des temples, les Béotiens commettaient un plus grand sacrilège qu’eux-mêmes en refusant de souscrire à cette impie transaction; qu’enfin ils les sommaient de leur permettre d’enlever leurs morts sous la foi d’un traité, conformément aux lois nationales,
Les Béotiens répondirent que si les Athéniens étaient en Béotie, ils eussent à se retirer en emportant ce qui était à eux; mais que s’ils se croyaient dans leur pays, c’était à eui d’aviser à ce qu’ils devaient faire. Ils regardaient bien le territoire d’Oropos, sur les limites duquel s’éiait donnée la bataille, comme faisant partie de la domination des Athéniens; néanmoins ils ne croyaient pas que les Athéniens pussent enlever les morts malgré eux. Aussi ne voulaient-ils pas traiter pour un territoire dépendant d’Athènes; ils préféraient répondre évasivement qu’ils eussent à sé retirer en emportant ce qu’ils réclamaient. Sur cette réponse, le héraut athénien s’en retourna sans avoir rien conclu.
Aussitôt les Béotiens firent venir du golfe Maliaque des gens de trait et des frondeurs[*](Probablement des Trachiniens et des Etoliens auxiliaires, qui sont mentionnés (liv. III, ch. xcvii et xcviii) comme d’habiles gens de trait. Les Bomiens et les Calliens, peuplades éto-liennes, habitaient dans le voisinage du golfe Maliaque (liv. III, ch. xcvi). ). Depuis la bataille, ils avaient été renforcés par deux mille hoplites de Corinthe, par la garnison péloponésienne sortie de Niséa [*](Il paraît qu’un petit nombre seulement des Péloponésiens enfermés à Niséa avaient été livrés aux Athéniens lors de la capitulation de celte place (ch. lxix), et qua la majeure partie avait réussi à s’échapper. ), enfin par un certain nombre de Mégariens. Avec ces forces ils marchèrent à l’attaque de Délion. Entre autres moyens, ils dirigèrent contre le rempart une machine qui les en rendit maîtres et dont voici la description. Ils prirent une grande poutre, qu’ils scièrent en long et qu’ils creusèrent d’un bout à l’autre ; puis ils en ajustèrent exactement les deux moitiés pour former une espèce dt tube. A l’une des extrémités ils suspendirent avec des chaînez un bassin, où venait aboutir en se courbant un bec de fer. Toute la partie antérieure de la poutre était recouverte du même métal. Cette machine fut amenée de loin sur des chariots jusqu’au pied du retranchement, à l’endroit où se trouvait le plus de sarments et de bois. Lorsqu’elle fut proche, ils adaptèrent à l’extrémité tournée vers eux de grands soufflets qu’ils firent jouer. L’air comprimé, pénétrant par le tube dans le bassin rempli de charbons ardents, de soufre et de poix, produisit une flamme tellement intense que toute la palissade fut embrasée et que personne n’y put demeurer. Les assiégés abandonnèrent leur poste et la place fut prise. Une partie de la garnison périt; deux cents hommes furent faits prisonniers; le reste delà troupe monta sur les vaisseaux et réussit à s’échapper.