History of the Peloponnesian War
Thucydides
Thucydides. Histoire de la Guerre du Péloponnése. Bétant, Élie-Ami, translator. Paris: Librairie de L. Hachette, 1863.
La circonvallation consistait en une double enceinte. L’une de ses faces regardait Platée, l’autre était tournée vers l’extérieur, pour s’opposer aux secours qui pouvaient venir d’Athènes. Entre les deux revers s’étendait un espace de seize pieds, distribué en logements pour l’armée de siège. Ces logements étaient contigus, de telle sorte que le tout ensemble présentait l’apparence d’un gros mur unique, crénelé des deux côtés. De dix en dix créneaux s’élevaient de grandes tours, d’une largeur égale à celle du mur et occupant tout l’intervalle compris entre les deux faces. On n’avait point réservé de chemin de ronde en dehors des tours [*](C’était une faute de la construction, puisque les assiégeants ne pouvaient, en cas d’alarme, se porter sur le mur que par les étroits passages des tours., et que les ennemis, en -s’emparant de ceux-ci, devenaient maîtres de la plate-forme. ) ; celles-ci communiquaient par des ouvertures pratiquées dans leur centre. La nuit, parles temps pluvieux, les sentinelles abandonnaient la garde des créneaux et se retiraient dans les tours, qui étaient couvertes
Quand tout fut prêt, les assiégés attendirent une nuit orageuset où la pluie, le vent et l’absence de lune favorisassent leur évasion. A leur tête marchaient les auteurs de l’entreprise. Ils franchirent premièrement le fossé qui les environnait[*](La circonvallation était bordée de deux fossés, l’un à l’extérieur, l’autre du côté de la ville (II, Lxxvm). La place elle-même de Platée ne parait pas avoir eu de fossé. ); puis ils atteignirent la circonvallation, sans être découverts par les sentinelles, qui ne pouvaient les apercevoir dans les ténèbres, ni les entendre à cause des mugissements du vent. D’ailleurs ils marchaient fort écartés les uns des autres, de peur que le choc de leurs armes ne les trahît. Ils étaient lestement équipés, et chaussés du pied gauche seulement, pour affermir leurs pas dans la glaise. Ils se dirigèrent vers une des courtines crénelées qui séparaient les tours et qu’ils savaient n’être pas gardées. D’abordceux qui portaient les échelles les dressèrent contre la muraille ; ensuite montèrent douze hommes armés à la légère, avec l’épée et la cuirasse, conduits par Amméas fils de Corébos, qui escalada le premier. Après lui montèrent ses douze compagnons, six vers chacune des deux tours. Ils étaient suivis par d’autres soldats armés à la légère et munis simplement de lances,% afin de ne pas être gênés dans leur marche. D’autres, placés derrière eux, portaient leurs boucliers, qu’ils devaient leur passer lorsqu’on serait près de l’ennemi.
La plupart étaient déjà parvenus sur la muraille, lorsqu’ils furent découverts par les sentinelles retirées dans les tours. Un Platéen, en saisissant un créneau, avait détaché une brique. Au bruit de la chute, un cri s’élève; en un clin d’œil les assiégeants se précipitent sur le mur, sans savoir, dans cette nuit sombre et orageuse, d’où provenait l’alarme. En même temps, les Pla-téens demeurés dans la ville font une fausse attaque contre la partie du mur opposée à celle par où leurs gens montaient. Les Péloponésiens déconcertés restent immobiles, nul n’osant quitter son poste dans l’ignorance de ce qui se passait. Cependant les trois cents hommes qui avaient ordre d’accourir en cas d’alerte, s’avancent en dehors du mur vers l’endroit d’où partent les cris. Des signaux sont élevés pour donner l’éveil à Thèbes ; mais les Platéens de la ville élèvent sur leurs murailles un grand nombre d’autres signaux préparés dans ce but. Ils voulaient donner le change à l’ennemi et prévenir son arrivée, jusqu’à ce que leurs gens eussent effectué leur sortie et gagné un lieu de sûreté.
Pendant ce temps, les Platée ns exécutaient leur escalade. Les premiers arrivés au sommet s’emparèrent des deux tours en massacrant les sentinelles, et occupèrent les passages pour les intercepter à l'ennemi. Ensuite ils appliquèrent des échelles de la plate-forme contre les tours et y firent monter quelques-uns des leurs, afin d'écarter à coups de traits, d’en haut comme d’en bas, les adversaires qui s’approchaient. An même instant le reste des Platéens dresse à la fois beaucoup d’échelles, arrache les créneaux et franchit la plate-forme. A mesure qu’ils traversaient, ils s’arrêtaient sur le bord du fossé[*](Ici, comme dans la phrase suivante, il est question du fossé extérieur de la circonvallation. ), d’où ils lançaient des flèches et des javelots contre les ennemis 1 qui longeaient le mur pour s’opposer à leur passage. Quand tous eurent traversé, ceux qui étaient dans les tours descendirent les derniers, non sans peine, et gagnèrent le fossé. En ce moment les trois cents s’avançaient contre eux avec des torches. Mais les Platéens, qui se trouvaient dans Tobscurite, les discernaient mieux, et, du bord du fossé, les perçaient de flèches et de javelots, en visant aux endroits découverts[*](Le flanc droit, non protégé par le bouclier, ), tandis que l’ennemi, ébloui par la lueur des flambeaux, avait peine à les distinguer eux-mêmes au milieu des ténèbres. Ainsi tous les Platéens jusqu’au dernier parvinrent à franchir le fossé. Ce ne fut pas sans difficulté ni sans efforts ; car il s’y était formé une glace mince et sans consistance, comme il arrive par un vent d’est plutôt que de nord. La neige tombée pendant la nuit avait tellement rempli d’eau le fossé qu'ils en eurent jusqu’aux aisselles. Au reste, la violence de l’orage facilita leur évasion.
A partir du fossé, les Platéens en colonne serrée prirent le chemin de Thèbes, en laissant à main droite le monument du héros Andocratès [*](Ancien héros platéen, dont le sanctuaire était au pied du Cithéron, dans le voisinage du champ de bataille de Platée. Hérodoto, IX, xxvn; Plutarque, Aristide, il ). Ils pensaient bien qu’on ne les soupçonnerait pas de tenir la route qui menait chez leurs ennemis. Cependant ils voyaient les Péloponésiens les poursuivre avec des flambeaux sur le chemin qui conduit à Athènes par le Cithéron et les Dryoscéphales [*](Les Tètes de chêne. C’était le nom d’un des principaux passages du Cithéron, conduisant d’Hysies à Éleuthères. ). Durant six ou sept stades, les Platéens suivirent la route de Thèbes ; ensuite ils la quittèrent pour se jeter dans la montagne du côté d’Érythres et d’Hysies[*](Deux petites villes du pays de Platée, au pied septentrional du Cithéron. Hysies était à vingt-six stades de Platée, firythres À trente stades ). Une fois sur les hauteurs, ils gagnèrent Athènes, où ils arrivèrent au nombre de deux cent douze. Ils étaient partis plus nombreux ; mais quelques-uns étaient rentrés dans la ville avant l’escalade, et un archer avait été pris sur le bord du fossé extérieur. Après une poursuite mutile, les Péloponésiens reprirent leurs positions. Les Platéens restés dans la ville
Sur la fin du même hiver, le Lacédémonien Saléthos fut envoyé de Sparte à Mytilène sur une trirème. Il alla aborder à Pyrrha[*](Voyez liv. III, ch. xvm, note 1. ), d’où, continuant sa route par terre, il parvint à s’introduire dans Mytilène en franchissant par un ravin la circonvallation. Il apportait aux magistrats la double assurance d’une prochaine invasion en Attique et de renvoi de quarante vaisseaux à leur secours. Il ajoutait qu’il avait pris les devants pour le leur annoncer et pour s’occuper des autres dispositions. Les Mytiléniens reprirent courage et ne songèrent plus à traiter avec les Athéniens. Là-dessus l’hiver se termina, et avec lui la quatrième année de la guerre que Thucydide a racontée.
L’été suivant (a), les Péloponésiens expédièrent leurs quarante-deux vaisseaux à Mytilène, sous les ordres du na-varque Alcidas, tandis qu’eux-mêmes et leurs alliés envahissaient l’Attique. Ils voulaient que les Athéniens, doublement menacés, fussent moins en état d’attaquer la flotte qui cinglait vers Mytilène. L’invasion fut commandée par Cléoménès, oncle et tuteur de Pausanias fils de Plistoanax, qui était roi, mais encore enfant [*](Cléomènes exerçait.la tutelle parce que son frère, le roiPlistoanax, était alors en exil (II, χχι; V, xvi). Cléomènes et Plistoanax étaient fils de Pausanias., qui commandait à la bataille de Platée. Suivant l’usage des Grecs, le petit-fils portait le même nom que son aïeul. ). Ils détruisirent tout ce qui avait reverdi dans les cantons de l’Attique antérieurement ravagés et tout ce qu’avaient épargné les invasions précédentes. Celle-ci fut, après la seconde, la plus désastreuse pour les Athéniens ; car les ennemis, s’attendant de jour en jour à apprendre de Lesbos quelques grandes nouvelles de leur flotte qu’ils croyaient déjà arrivée, étendirent leurs ravages sur la majeure partie du pays. Comme leurs espérances ne se. réalisaient pas et que leurs provisions étaient épuisées, l’armée fut dissoute et chacun regagna ses foyers.
Cependant les vaisseaux péloponésiens n’arrivaient pas à Mytilène et les vivres commençaient à y manquer. Une circonstance particulière hâta la capitulation. Saléthos, qui lui-même ne comptait plus sur l’arrivée de la flcitte et qui voulait faire une sortie contre les Athéniens, donna des armes aux (a) Cinquième année de la guerre, 427 av. J. C.