History of the Peloponnesian War
Thucydides
Thucydides. Histoire de la Guerre du Péloponnése. Bétant, Élie-Ami, translator. Paris: Librairie de L. Hachette, 1863.
t Respectez donc les espérances que les Grecs ont placées en vous. Respectez ce Jupiter Olympien, dans le temple duquel nous sommes assis comme des suppliants. Secourez les Mytiléniens en les recevant dans votre alliance. N’abandonnez pas un peuple qui s’expose seul au danger, mais dont les succès et plus encore les revers rejailliront sur tous les Grecs, suivant que vous accueillerez ou rejetterez sa demande. Montrez-vous tels que la Grèce l’attend et que nos craintes le réclament. »
Ainsi parlèrent les Mytiléniens. Les Lacédémoniens et leurs alliés, après les avoir entendus, agréèrent leur proposition et admirent les Lesbiens dans leur alliance. Une invasion en Attique fut résolue. Les alliés présents furent invités à envoyer promptement à l’Isthme les deux tiers de leurs contingents. Les Lacédémoniens s’y rendirent les premiers et préparèrent des appareils pour traîner les vaisseaux par-dessus l’isthme [*](Manœuvre usitée chez les Grecs, et consistant à faire glisser sur des rouleaux, et à force de bras, les vaisseaux par-dessus une langue de terre. L’endroit où l’isthme de Corinthe est le plus étroit (δίολκος), n’a que six milles de largeur et n’offre que des collines peu élevées. La même opération est répétée liv. VIII, ch. vii, et pour l’isthme de Leucade, liv. III, ch. lxxxi et liv. IV, ch. vin. ), du golfe de Corinthe dans celui d’Athènes ; car ils avaient l’intention d’agir à la fois sur terre et sur mer. Iis mettaient beaucoup d’ardeur à ces travaux; mais les alliés, occupés de leurs récoltes et déjà,las de la guerre, ne se rassemblaient qu'avec lenteur.
Les Athéniens sentirent que ces préparatifs étaient inspirés par l’opinion qu’on avait de leur faiblesse. Aussi voulurent-ils prouver qu’on s’était mépris, et que, sans rappeler leur flotte de Lesbos, ils pouvaient aisément repousser celle dont les menaçait le Péloponèse. Ils armèrent donc cent vaisseaux, qu’ils montèrent eux-mêmes avec les métèques[*](Voyez liv. I, ch. cxliii, note 1. ) ; les chevaliers et les pentacosiomédimnes [*](Les Athéniens étaient divisés, sous le rapport du cens, en quant classes : 1° les pentacosiomédimnes, c’est-à-dire ceux qui avaient «a revenu d’au moins cinq cents boisseaux provenant de leurs propriétés; 2° les chevaliers, de trois cents; 3° les zeugites, de cent cinquante; 4° les thètes, qui ne possédaient pas de biens-fonds.— Les pentacosiomédimnes fournissaient les triérarques ; les chevaliers devaient recruter la cavalerie. ) furent seuls exemptés. Ils cinglèrent le long de l’Isthme, firent montre de leurs forces et opérèrent des descentes sur tous les points du Péloponèse où bon leur sembla. Les Lacédémoniens, déconcertés à cet aspect, se crurent trompés par les Lesbiens et jugèrent l’entreprise inexécutable. D’ailleurs ils ne voyaient point venir leurs alliés, et ils apprenaient que leur territoire était ravagé par les trente vaisseaux en croisière autour du Péloponèse [*](Voyez II, ch. lxvi et lxxx. ). Ils prirent donc le parti de se retirer. Plus tard ils équioèrent une flotte à destination
Jamais, depuis le début de cette guerre, les Athéniens n’avaient eu à la fois en activité une flotte plus magnifique et plus nombreuse. Cent vaisseaux gardaient l’Attique, l’Eubée et Salamine; cent autres croisaient autour du Péloponèse, sans compter ceux qui étaient à Potidée ou ailleurs ; de sorte que, dans ce seul été, Athènes eut à flot deux cent cinquante navires. Les irais nécessités par leur entretien, de même que par le siège de Potidée, contribuèrent surtout à épuiser le trésor. Chacun des hoplites qui assiégeaient Potidée recevait, pour lui et son valet, deux drachmes par jour[*](Cette solde était supérieure à la .paye ordinaire, qui, pour un hoplite athénien, était de quatre oboles ou soixante centimes par jour. L’augmentation était motivée par la rigueur de l’hiver dans le climat de Thrace. Voyez liv. II, ch. lxx. ). Ils étaient trois mille dès l'origine, nombre qui fut maintenu pendant toute la durée du siège (!e renfort amené par Phormion était de seize cents hommes, mais ils repartirent avant la fin). Cette même solde était payée à tous les vaisseaux [*](C’est-à-dire la même que les hoplites, savoir une drachme par jour, le matelot n’ayant pas de valet. La paye ordinaire des matelots n’était que de trois oboles ou demi-drachmes (VIII, slxv); mais en certains cas elle était augmentée. Ainsi, dans l’expédition de Sicile, elle était d’une drachme par jour (VI, xxxi). ). Telle fut la grandeur de cet armement naval, cause première de rembarras des finances.
Pendant le temps que les Lacédémoniens passèrent à l’Isthme, les Mytiléniens et leurs alliés firent par terre une expédition contre Méthymne, dont ils comptaient s’emparer par trahison. Ils assaillirent la place ; mais, n’ayant pas trouvé les facilités qu’ils attendaient, ils se retirèrent par Antissa, Pyrrha et Érésos [*](Trois petites villes qui, avec Mytûène et Mé-thymne, complétaient la population de Lesbos. Antissa et Érésos étaient situées sur la côte occidentale de ille ; Pyrrha sur un golfe au S. ). Ils mirent ces villes en meilleur état de défense et regagnèrent promptement leurs foyers. Après leur retraite, les Méthymniens firent à leur tour une expédition contre Antissa; mais, dans une sortie, ils furent battus par les Antisséens et par leurs auxiliaires. Ils perdirent beaucoup de monde ; le reste se retira précipitamment.
Quand les Athéniens apprirent que les Mytiléniens étaient maîtres de la terre et que l’armée de siège était insuffisante pour les tenir bloqués, ils envoyèrent, dès les premiers jours de l’automne, mille de leurs hoplites, commandés par Pachès fils d’Épicouros. Ces soldats se rendirent à Mytilène en faisant eux-mêmes l’office de rameurs. Dès leur arrivée, ils investirent la ville d’un mur simple [*](Les assiégeants avaient peu à redouter du dehors, la majeure partie des Lesbiens étant concentrée à Mytilène. Une double circonvallation était donc superflue. ) et élevèrent des forts sur divers points des hauteurs. Mytilène se trouva ainsi étroitement cernée par terre et par mer. Là-dessus l’hiver commença.
Le besoin d’argent pour ce siège força les Athéniens à s’imposer alors pour la première fois une contribution de deux
Le même hiver, les Platéens, toujours assiégés par les Péloponésiens et par les Béotiens, pressés d’ailleurs par la famine et sans espoir de secours ni d’Athènes ni d’autre part, formèrent, de concert avec les Athéniens enfermés dans Platée, le projet de sortir tous ensemble en franchissant de force, s’il était possible, la muraille des ennemis. Ce plan fut conçu par le devin Théénétos fils de Tolmidas et par le général Eumolpidas fils de Daïmachos. Plus tard la moitié d’entre eux y renoncèrent, intimidés par la grandeur du danger. Deux cent vingt volontaires persistèrent seuls dans ce projet d'évasion, qu’ils exécutèrent de la manière suivante.
Ils firent des échelles de la hauteur du mur obsidional. La mesure en fut prise d’après le nombre des couches de briques çlacées dans la partie qui les regardait, et qu’on avait néglige de crépir. Plusieurs à la fois comptaient ces couches; si quelques-uns se trompaient, la plupart devaient rencontrer juste. D’ailleurs ils répétaient souvent l’opération, et la distance n’était pas si grande qu’on ne pût apercevoir distinctement la partie du mur qu’il s’agissait d’examiner. C’est ainsi qu’ils mesurèrent la hauteur des échelles, en la calculant d’après l’épaisseur d’une brique.