History of the Peloponnesian War
Thucydides
Thucydides. Histoire de la Guerre du Péloponnése. Bétant, Élie-Ami, translator. Paris: Librairie de L. Hachette, 1863.
Si Agamemnon parvint à rassembler une flotte, ce fut bien plutôt, à mon avis, grâce à la supériorité de ses forces qu’en vertu des serments prêtés à Tyndare par les prétendants d’Hélène[*](Une ancienne légende, inconnue cependant à Homère, portait que Tyndare, père d’Hélène, craignant que la beauté de sa fille n’attirât des ennemis à celui qu’il lui aurait donné pour époux, rassembla, avant de faire connaître son choix, tous les prétendants, et leur fit solennellement jurer qu’ils prendraient tous la défense du futur époux d’Hélène, dans le cas où il serait outragé dans son hymen; serment en vertu duquel Agamemnon et Ménélas leur firent ensuite prendre les armes, pour venger l’attentat de Pâris. ). Ceux qui ont recueilli sur le Péloponèse les traditions les plus vraisemblables assurent que ce fut au moyen des trésors apportés d’Asie chez des populations indigentes, que Pélops établit son autorité parmi elles et, quoique étranger, donna son nom au pays[*](Pélops, fils de Tantale qui régnait à Sipyle en Phrygie, chassé d’Asie Mineure probablement par les armes des Troyens, se réfugia en Grèce, où il épousa Hippodamie, fille d’Œnomaos, roi de Pise en Élide. Les fils de Pélops (Atrée, Thyeste, Pitthée) obtinrent, par des alliances matrimoniales, la royauté des principales villes de la péninsule, qui, du nom de leur père, fut ensuite appelée Péloponèse ou île. de Pélops. On peut présumer que le motif de la guerre de Troie fut le désir que les Pélopides, devenus puissants, eurent de se venger des Troyens, qui avaient détrôné leurs ancêtres. ). Ses fils virent encore s’acçroître leur puissance. Avant de partir pour l’Attique, où il fut tué par les Héraclides[*](Il s’agit ici de l’expédition qu’Eurysthée, roi de Mycènes, fils de Sthénélos et petit-fils de Persée, fit contre les Athéniens pour les forcer à lui livrer les fils d’Heccule réfugiés à Athènes. Le combat eut lieu à l’isthme de Corinthe, jusqu’où l’Attique s’étendait alors. Eurysthée fut tué, les uns disent par Hyllos, fils aîné d’Hercule, les autres pâr Iolas, ami et compagnon de ce héros. ), Eurysthée avait confié le gouvernement de Mycènes et tout son royaume à son oncle maternel Atrée, exilé par son père à cause du meurtre de Chrysippos [*](Atrée et Thyeste, fils de Pélops et d’Hippodamie, avaient tué Chrysippos leur frère, que Pélops avait eu d’une autre femme. Ce meurtre les fit exiler de Pise par leur père. C’est alors qu’ils se retiré-x rent à Mycènes, auprès d’Eurysthée, qui était leur neveu, puisqu’il avait pour mère Astydamie, fille de Pélops. ). Comme Eurysthée
Héritier de cet empire et possesseur d’une marine plus considérable que celle des autres princes, Agamemnon dut à la crainte, plutôt qu’à la complaisance, de pouvoir rassembler l’expédition. C’est lui qui arma le plus grand nombre de navires; il en fournit même aux Arcadiens, s’il faut s’en rapporter au témoignage d’Homère [*](Iliade, II.76 et II.612.). Dans la transmission du sceptre, ce poëte dit encore de lui:
Homère, Iliad II, 408
- Il régnait sur des îles nombreuses et sur tout le pays d’Argos.
Habitant le continent, s’il n’avait pas eu de marine, les seules îles sur lesquelles il aurait pu régner eussent été celles de son voisinage, naturellement peu nombreuses. Cette expédition de Troie suffît pour donner une idée des temps antérieurs.
De ce que Mycènes on telle autre des villes d’alors paraît peu considérable aujourd’hui, il ne s’ensuit pas qu’on doive révoquer en doute l’importance attachée à la guerre de Troie par les poètes et par la tradition. Supposé que Lacédémone devînt déserte et qu’il n’en restât d’autres vestiges que les temples et les fondements des édifices publics, la postérité, je pense, aurait bien de la peine à se persuader que la puissance de cette ville ait été à la hauteur de sa réputation. Et pourtant Lacédémone possède les deux cinquièmes du Péloponèse[*](D’autres entendent que des cinq provinces dans lesquelles on divise communément le Péloponèse, les Lacédémoniens en possédaient deux (la Laconie et la Messénie). 11 vaut mieux, d’après l’usage ordinaire de la langue grecque, entendre ici la division en surface carrée. ); elle commande au reste, ainsi qu’à un grand nombre d’alliés au dehors; mais, comme elle ne forme pas un ensemble, qu’elle ne brille pas par l’éclat de ses temples ou de ses monuments, qu’elle est composée d’un amas de villages à la manière des anciennes cités grecques[*](La ville de Sparte était bâtie sur plusieurs collines et comprenait quatre quartiers (Limnæ, Messoa, Cynosoura, Pitane). Du temps de Thueydide, elle n’était pas entourée de murailles; elle ne fut fortifiée que par le tyran Nabis (190 ans av. J. C.) ), elle paraîtrait bien inférieure à sa renommée. Si au contraire le même sort atteignait la ville d’Athènes, le seul aspect de ses ruines ferait présumer que sa puissance était double de ce qu’elle est effectivement. Le doute serait donc mal fondé. On doit envisager, non pas tant l’apparence des villes que leurs forces réelles, et penser que l’expédition de Troie, bien qu’au-dessous des entreprises qui ont eu lieu par la
S’il faut encore s’en référer sur ce point aux vers d’Homère, qui, en sa qualité de poète, a dû nécessairement amplifier et embellir, l’infériorité dont je parle n’en demeure pas moins démontrée. H compte douze cents vaisseaux, montés, ceux des Béotiens par cent vingt hommes, ceux de Philoctète par cinquante : ce qui est apparemment une manière d’indiquer les plus grands et les plus petits ; car ce sont les seuls dont il mentionne la force dans le Catalogue des navires [*](Le catalogue des navires dans l'Iliade est l’énumération détaillée des divers contingents qui composaient la Hotte des Grecs devant Troie. Ce catalogue, appelé aussi Βοιωτία parce qu’il commence par les vaisseaux des Béotiens, oecupe toute la dernière partie du II· chant de l’Iliade, depuis le vers 494. Le nombre total des vaisseaux n’est pas de 1200, mais de 1186. Ceux des Béotiens sont cités au vers 510, ceux de Philoctète au vers 719. ). Tous les hommes d’équipage étaient à la fois soldats et matelots; c’est du moins ce qu’il donne à entendre en parlant des vaisseaux de Philoctète, dont il représente les rameurs comme autant d’archers; d’ailleurs il n’est pas vraisemblable qu’à part les rois et les principaux personnages, il y eût à bord beaucoup de gens inoccupés, surtout quand on se disposait à traverser la grande mer, avec un attirail de guerre , sur des bâtiments non pontés et construits d’après l’ancien système, comme des barques armées en course. Si donc on prend une moyenne entre les plus grands vaisseaux et les plus petits, on reconnaît que le nombre des troupes réunies n’était pas fort considérable, pour une entreprise formée par le concours de la Grèce entière[*](Si Fon prend le nombre rond de 1200 vaisseaux, nombre indiqné par Thucydide, la moyenne serait de 85 hommes par vaisseau, c’est-à-dire 102 000 hommes pour la totalité de l’armée. ).
C’était moins le manque d’hommes que le manque d’argent qui en était la cause. Faute d’approvisionnements, on n’amena qu’une armée médiocre, proportionnée aux ressources que Ton espérait trouver sur le territoire ennemi. Arrivés devant Troie et vainqueurs dans un premier combat[*](Ce premier combat livré sur le rivage de la Troade, Homère n’en fait aucune mention, à moins que ce ne soit celui o4 périt le héros Protésilas (Iliade, II, 695). Mais il dut nécessairement avoir lieu ; car lee Troyens ne pouvaient manquer de s’opposer an débarquement des Grecs, avant de leur permettre.de tirer leurs vaisseaux à terre et de s’entourer d’un retranchement. ) (autrement ils n’auraient pu s’établir dans un camp retranché), les Grecs n’usèrent pas même alors de la totalité de leurs forces; mais la nécessité de se procurer des vivres les contraignit de cultiver la Chersonêse et de courir le pays. Leur dispersion permit aux Troyens de tenir tête à ceux qui se succédaient autour de leurs murs et d’endurer un siège de dix années. Si au contraire les Grecs fussent partis bien approvisionnés, et que, sans recourir au brigandage et à l’agriculture, ils eussent poussé la guerre avec vigueur, nul doute qu’ils n’eussent emporté la ville, puisque, tout disséminés qu’ils étaient et n’ayant devant Troie qu’une partie de leur monde, ils ne laissèrent pas de se maintenir. En l’assiégeant avec plus de suite,.ils l’auraient prise en moins de temps et avec moins de difficulté.
C’est ainsi que, faute d’argent, les entreprises antérieures à cette expédition n’eurent qu’une faible importance, et que, à
Même après la guerre de Troie, la Grèce vit encore des déplacements et des migrations qui, en lui ôtant le repos, firent obstacle à son accroissement. Le retour des Grecs après leur longue absence occasionna dans beaucoup de villes des troubles 'et des séditions. Ceux qui en furent victimes allèrent s’établir ailleurs. Ainsi les‘Béotiens d’aujourd'hui, chassés d’Arné par les Thessaliens soixante ans après la prise de Troie [*](La ville d’Arné, métropole des Béotiens, était, à ce qu’on croit, située dans la partie centrale de la Thessalie, entre les fleuves Énipée et Apidanos. Cette ville disparut dans la suite; mais U en resta un temple de Minerve Itonienne, divinité nationale des Béotiens, et à laquelle ils en élevèrent un nouveau près de Coronée en Béotie. ), se fixèrent dans le pays appelé maintenant Béotie et jadis Cadméïde : il y avait déjà dans ce pays une fraction du même peuple, qui envoya des guerriers au siège d’Ilion[*](Thucydide va au-devant d’une objection que les Grecs n’auraient pas manqué de lui faire. Dans le catalogue des navires, Homère cite en première ligne les Béotiens. Suivant l’usage, il leur assigne Fex-trême droite, parce que l’armée avait été rassemblée dans le port d’Aulis, sur leur territoire. Il fallait donc qu’à cette époque il y eût déjà des Béotiens en Béotie. ). Quatre-vingts ans après la prise de Troie, les Doriens s’emparèrent du Péloponèse sous la conduite des Héraclides[*](La conquête du Péloponèse par les Doriens, ayant à leur tête les Héraclides ou descendants d’Hercule, eut lieu, selon les calculs les plus probables, 1104 ans av. J. G.; ce qui reporte la date de la prise de Troie à 1184 av. J. C. Hérodote parle incidemment (IX, 26) de la tentative faite par Hyllos, fils d’Hercule, pour rentrer en possession du royaume de Mycènes; mais il ne raconte pas la grande expédition des Doriens. On peut consulter sur ce sujet l’ouvrage classique d’O. Muller [Die Dorier), ouvrage qui attend toujours une traduction française. ). Enfin, lorsqu’après un long intervalle la Grèce, délivrée des migrations, jouit d’un repos assuré, elle forma des établissements au dehors; les Athéniens colonisèrent l’Ionie nt la plupart des fies, et les Pélo-ponésiens, la majeure partie de l’Italie et de la Sicile, sans compter quelques établissements dans le reste de la Grèce. Toutes ces colonies sont postérieures à la guerre de Troie.
Cependant la puissance et la richesse de la Grèce grandissaient de jour en jour. A la faveur de cette prospérité croissante, on vit dans la plupart des villes s’élever des tyrannies[*](La tyrannie chez les Grecs était une autorité illégitime que s’arrogeait un citoyen dans un Etat ayant une constitution républicaine. C’était un retour extralégal à l’ancienne royauté. Presque partout les tyrans avaient commencé par être les chefs du parti populaire dans la lutte de celui-ci contre l’aristoeratie, on des classes indigènes contre la noblesse dorienne dans les Etats fondés par les Doriens. C’est pourquoi Lacédémone fit partout la guerre aux tyrans, jusqu’à ce qu’elle les eût renversés. Le sixième et le septième siècles avant notre ère sont, pour la majeure partie de la Grèce, l’époque des tyrannies. ) à la place des anciennes royautés héréditaires, dont les privilèges étaient déterminés[*](Les privilèges des rois dans les temps héroïques consistaient à rendre la justice, à commander l’armée, à présider les assemblées (sans cependant rien décider que de l’aveu des vieillards ou du peuple), à faire fonctions de sacrificateurs dans les sacrifices publics. Ils avaieat un domaine réservé, une double portion des victimes, des présents nombreux et une part prélevée sur le butin. La royauté était héréditaire, mais toujours avec l’agrément de la multitude.). En même temps les Grecs formaient leur marine et s’adonnaient de plus en plus à la navigation. Les Corinthiens furent, dit-on, les premiers qui, pour les constructions navales, adoptèrent un système analogue à celui d’aujourd’hui. C’est à Corinthe que furent construites les premières trirèmes grecques[*](La trirème (τριήρης) était une galère à trois rangs de rames et à 200 hommes d’équipage. C’était lemodèle uniforme des vaisseaux de guerre grecs à l’époque de Thucydide. ). On sait aussi que le constructeur corinthien Amino-clès fit pour les Samiens quatre vaisseaux de guerre ; or l’arrivée d’Aminoclès à Samos eut lieu précisément trois cents ans avant la fin de la guerre actuelle [*]( L’an 704 av. J. C.). Le plus ancien combat naval dont nous ayons conservé le souvenir est celui que les Corinthiens livrèrent aux Corcyréens[*](On ignore le sujet de cette ancienne guerre de Corinthe contre sa colonie. Le scholiaste prétend qu’elle eut lieu à la suite du meurtre de Lycophron, fils de Périandre, tyran de Corinthe (Hérodote ΙΠ, 50). Mais Wesseling et Larcher ont prouvé que ce serait reculer de plus d’un siècle la date fournie par Thucydide. Au surplus Homère ne fait jamais mention de bataille navale. De son temps, les vaisseaux ne servaient qu’au transport des guerriers, sans qu’on eût l’idée de se battre sur mer. ) deux cent soixante ans avant la même époque [*](664 av. J. C.).
Corinthe, par sa position sur l’isthme, fut de bonne heure une place de commerce. Comme autrefois les Grecs communiquaient entre eux plutôt par terre que par mer, c’était cette
La marine des Ioniens se forma plus tard, sous le règne de Cyrus, premier roi des Perses, et sous celui de son fils Cambyse. Durant la guerre qu'ils soutinrent contre Cyrus, ils eurent un moment l’empire de la mer qui les avoisine ; et du temps de Cainbyse, Polycrate, tyran de Samos, fut assez fort sur mer pour soumettre plusieurs îles, notamment Rhénéa, qu’il prit et consacra au dieu de Délos[*](Ceux des Ioniens d’Asie Mineure qui eurent le plus de vaisseaux furent les Milésiens, les Phocéens, les Chiotes et les Samiens. Leur marine était déjà considérable du temps de Crésus, roi de Lydie (Hérod. I, 27 et 163). Sous le règne de Cambyse, une flotte ionienne prit part à l’expédition de ce prince contre l’Égypte. A lui Seul Polycrate, tyran de Samos, y envoya 40 trirèmes (Hérod. III, 44). Sur l’empire maritime de Polycrate, voy. encore Hérodote, III, 122 et 39, où il est dit qu’il possédait 100 pentécontores ou bâtiments à 50 rames. Sur Rhénéa, voy. III, 104. ); enfin les Phocéens, à l’époque où ils fondaient Marseille, remportèrent sur les Carthaginois une victoire navale[*](La fondation de Marseille par une colonie de Phocéens est placée communément 600 ans av. J. C. Hérodote (1,166) parie bien d’un combat naval entre les Carthaginois et les Phocéens, dans lequel ces derniers eurent le dessous; mais il ne dit mot de la fondation de Marseille. Cette fondation est indiquée par Isocrate (Archid., p. 149) , par Athénée (ΧIII, v), par Justin (XLIII, ni) et par Agathias (I, p. 12). ).
Telles furent les marines les plus puissantes de la Grèce; or toutes, comme on le voit, sont postérieures de plusieurs générations à la guerre de Troie. Elles n’avaient qu’un petit nombre de trirèmes et se composaient, comme dans l’ancien temps, de pentécontores et de vaisseaux longs[*](Les pentécontores étaient des vaisseaux de guerre à 50 rames, disposées sur un seul rang, 25 de chaque côté. Les premiers bâtiments de ce genre qui servirent en Grèce furent ceux sur lesquels arrivèrent à Argos les Egyptiens de Danaüs (Pline, Nat. Hist., VU, 57). C’est probablement à cette circonstance qu’il faut rapporter 1e nombre légendaire des 50 filles de ce prince et des 50 fils de son frère Ægyptus (Sésostris). Plus tard, le navire Argo fut construit sur ee modèle. Le nom de vaisseaux longs est un terme générique, désignant les vaisseaux de guerre, par opposition aux vaisseaux ronds ou bâtiments marchands. ). Peu avant les guerres Médiques et la mort du roi des Perses Darius, successeur de Cambyse, les tyrans de Sicile eurent beaucoup de trirèmes, de même que les Corcyréens [*](Gélon, tyran de Syracuse, offrit aux Grecs menacés par les Perses, 200 trirèmes, à condition qu’il aurait le commandement en chef des alliés; ce qui ne fut pas accepté. Les Corcyréens envoyèrent 60 vaisseaux qui ne rejoignirent pas la flotte grecque (Hérod.,VU, 158 et 166). ). Ce sont les dernières marines considérables que la Grèce ait possédées, avant l’invasion de Xerxês : celles des Ëginètes, des Athéniens et de quelques autres peuples étaient sans importance et presque uniquement .composées de pentécontores. Ce fut assez tard que, sur le conseil de Thémistocle, les Athéniens, alors en guerre avec les Ëginètes et dans l’attente de l'invasion barbare, firent construire les vaisseaux sur lesquels ils combattirent[*](A Salamine. Peu avant la guerre, Thémistocle avait persuadé aux Athéniens de consacrer à l’augmentation de leur flotte les revenus des mines d’argent de Laurion (Plutarq., Thém., 4). ); et encore ces vaisseaux n’étaient-ils pas tous pontés.