History of the Peloponnesian War
Thucydides
Thucydides. Histoire de la Guerre du Péloponnése. Bétant, Élie-Ami, translator. Paris: Librairie de L. Hachette, 1863.
Telle était la marine des Grecs dans l’antiquité et à des époques plus rapprochées de nous. Néanmoins les villes qui avaient des flottes se rendirent doublement puissantes, et par les revenus qu’elles en tiraient, et par leur supériorité sur les autres cités; au moyen de leurs vaisseaux, elles subjuguaient les îles, surtout quand leur propre territoire ne suffisait pas à leurs besoins. Sur terre il ne s’alluma aucune guerre d’où pût résulter quelque agrandissement. Parfois des voisins en vinrent aux mains les uns avec les autres ; mais les Grecs ne formèrent aucune expédition lointaine dans un esprit de conquête. On ne
Quelques États rencontrèrent des obstacles à leur développement. Les Ioniens, par exemple, étaient parvenus à un degré éminent de prospérité, lorsque Cyrus, à la tête des Perses, après avoir renversé Crésus et soumis toute la contrée comprise entre le fleuve Halys et la mer, attaqua et réduisit en esclavage les villes du continent[*](Les villes grecques d’Asie Mineure. Le fleuve Halys (Kisil-Irmak) formait la limite orientale de l’empire de Crésus. Il sort du mont Antitaurus, coule au nord et se jette dans le Pont-Euiin, en séparant là Paphlagonie et le Pont. ). Ensuite Darius, à la faveur de la marine phénicienne, subjugua pareillement les îles.
Les tyrans établis dans les cités grecques, uniquement occupés de leurs intérêts, de leur sûfeté personnelle et de l’agrandissement de leur maison, se contentaient de vivre en sécurité dans l’enceinte de leurs villes. A part quelques entreprises contre leurs voisins, aucun d’eux ne fit rien de remarquable ; j’excepte les tyrans de Sicile, qui élevèrent très-haut leur puissance [*](Le plus puissant des anciens tyrans de la Sicile fut Gélon de Syracuse, qui remporta sur les Carthaginois une grande victoire près de la ville d’Himéra en Sicile, le même jour, dit-on, que fut gagnée par les Grecs la bataille de Salamine (30 septembre 480 av. J. C.). ). Ainsi,pendant uneloDgue suite d’années,tout concourut à mettre la Grèce dans l’impossibilité de réunir ses forces pour quelque grande opération; l’isolement empêchait l’esprit de conquête.
Mais enfin les tyrans d’Athènes et ceux qui avaient si longtemps opprimé presque toute la Grèce furent tous renversés par les Lacédémoniens, à l'exception des tyrans de la Sicile [*](Les Lacédémoniens expulsèrent les Cypsélides de Corinthe, Lygdamis de Naxos, Eschînes de Sicyone, Symmachos de Thasos, Aulis de Phocide, Aristogénès de Milet, enfin les Pisistratides d’Athènes. ). Quant à Lacédémone, depuis sa fondation par les Do-riens qui l’habitent[*](Thucydide parle encore, au livre V, 16, de la fondation de Lacédémone par les Doriens. Il veut dire leur établissement dans cette ville; car elle existait longtemps avant l’invasion dorienne; mais elle était peu considérable, tandis que les Doriens en firent la capitale du pays. ), elle fut travaillée de dissensions plus qu’aucune autre ville à nous connue ; ce qui ne l’empêcha pas de se donner de bonnes lois et de se préserver de la tyranuie, et cela dès les temps les plus anciens: car plus de quatre cents ans se sont écoulés jusqu’à la fin de la guerre actuelle, depuis que cette ville est régie par la même constitution [*](On fixe communément à 885 av. J. C. l’époque de la législation de Lycurgue. La guerre du Péloponèse finit en 404. Donc Thucydide rapproche de 81 ans la date de Lycurgue. ). C’est là le secret de son ascendant et de sa force. t
Il s’était passé peu d’années depuis l’extinction de la tyrannie en Grèce, quand se livra la bataille de Marathon entre les Mèdes et les Athéniens [*](L’expulsion des Pisistratides eut lieu en 510 av. J. C. ; la bataille de Marathon en 490. ). Dix ans après, le Barbare s’avança de nouveau avec sa grande armée pour asservir la Grèce. Devant l’imminence du danger, les Lacédémoniens, alors les plus puissants des Grecs, se mirent à la tête des peuples qui s'armèrent pour la défense commune ; tandis que les Athéniens, à
Lorsque le Barbare eut été repoussé par les forces combinées de la Grèce, ceux des Grecs qui avaient secoué le joug des Perses ou pris part à la lutte ne tardèrent pas à se diviser entre Athènes et Lacédémone, les deux États qui avaient déployé le plus de forces, l’un sur terre, l'autre sur mer. Pendant quelque temps ces deux puissances marchèrent d’accord; mais ensuite elles se brouillèrent; et, soutenues par leurs alliés respectifs, elles en vinrent à des hostilités déclarées. Dès lors le reste des Grecs, au moindre différend qui éclatait entre eux, venaient se ranger dans l’un ou l’autre parti. De cette façon, tout l’intervalle compris entre les guerres médiques et la guerre actuelle, les Lacédémoniens et les Athéniens le passèrent dans une continuelle alternative de trêves et de combats, soit entre eux, soit avec les alliés qui les abandonnaient. Aussi acquirent-ils une parfaite expérience des armes en se formant à l’école des dangers.
Les Lacédémoniens n’exigeaient de leurs alliés aucun tribut; ils se contentaient de veiller à ce qu’ils eussent toujours un gouvernement oligarchique en harmonie avec le leur. Les Athéniens, avec le temps, prirent les vaisseaux des villes alliées, excepté ceux de Chios et de Lesbos, et ils imposèrent à toutes une contribution d’argent[*](Les-conditions primitives de Taliiance d’Athènes sont indiquées aux chap. xcxvi et xcvii. Au commencement de la guerre du Péloponèse, il ne restait plus que les îles de Chios et de Lesbos à qui elles s’appliquassent encore. Toutes les autres villes alliées, après avoir voulu secouer le joug, avaient été successivement désarmées et soumises à une aggravation de tribut. ). C’est là ce qui leur a permis de déployer à eux seuls, dans la présente guerre, des forces plus imposantes qu’à l’époque de leur plus grande prospérité, alors que leur alliance n’avait encore souffert aucune atteinte.
Voilà ce que j’ai découtert sur l’antiquité. Au surplus, il est dangereux d’accueillir sans examen toute espèce de témoignage : car les hommes se transmettent de main en main, sans jamais les vérifier, les traditions des anciens, même celles qui concernent leur patrie. C’est ainsi que les Athéniens sont persuadés qu’Hipparque exerçait la tyrannie lorsqu’il fut tué par Harmodios et Aristogiton, ils ignorent que c’était Hippias qui avait succédé à Pisistrate son père, comme plus âgé que ses frères Hipparque et Thessalos ; qu’au jour et à l’instant marqués pour l'exécution de leur complot, Harmodios et Aristogiton [*](Comparez VI, 54-59. Ce préjugé populaire, déjà combattu par Hérodote (VI, lv), se trouve reproduit dans l'hymne patriotique d’Harmodios et d’Aristogiton, ainsi que dans le dialogue d’Hipparque, attribué au philosophe Platon. ) s’imaginant qu’Hippias avait été averti par un de leurs affidés et se tenait sur ses gardes, renoncèrent à le frapper, mais voulurent au moins faire quelque coup d’éclat avant d’être saisis ; et
Sans remonter à des temps effacés de la mémoire, on peut citer plusieurs faits rapprochés, sur lesquels la Grèce entière s’est formé les idées les plus fausses; par exemple que les rois de Lacédémone donnent chacun deux suffrages au lieu d’un et que les Lacédémoniens ont un bataillon nommé Pitanatès, lequel n’a jamais existé[*](Allusion dirigée, à ce qu’il paraît, contre l’historien Hérodote, auquel appartiennent ces deux opinions (VI, lvii, et IX, liii). ) : tant la plupart des hommes se montrent insouciants dans la recherche de la vérité et disposés à recevoir les opinions toutes faites.