History of the Peloponnesian War

Thucydides

Thucydides. Histoire de la Guerre du Péloponnése. Bétant, Élie-Ami, translator. Paris: Librairie de L. Hachette, 1863.

Informés de sa conduite, les Lacédémoniens l'avaient, pour cette raison, rappelé une première fois. Lorsque, sans leur aveu, il fut reparti sur un vaisseau d’Hermione, et qu'on le vit persévérer dans la même conduite; lorsque, chassé de Byzance par les armes d’Athènes, au lieu de retourner à Sparte, il s’établit à Colones en Troade, d’où l’on sut qu’il intriguait avec les Barbares, prolongeant son séjour à mauvaise fin ; alors, sans plus tarder, les éphores lui dépêchèrent un héraut porteur d’une scytale[*](Message officiel. La scytale était un bâton rond et allongé, que les magistrats de Lacédémone remettaient à chaque général en missiôn. Ils en gardaient eux-mêmes un pareil, et* lorsqu’ils avaient à envoyer quelque dépêche secrète, ils enroulaient autour de ce bâton une bande de cuir, sur laquelle ils écrivaient dans le sens de la longueur du bâton; puis ils déroulaient la bande, en sorte que les caractères n’étaient intelligibles que pour le général, qui en rétablissait l’ordre à l’aide de son propre bâton. ), et lui enjoignirent de revenir avec le héraut, s’il ne voulait pas que les Spartiates lui déclarassent la guerre. Pausanias, désirant dissiper les soupçons et se flattant de se tirer d’affaire avec de l’argent, retourna une seconde fois à Sparte. D’abord il fut incarcéré par les éphores, qui ont ce pouvoir sur le roi ; ensuite il obtint son élargissement et provoqua lui-même un jugement, offrant de répondre à qui voudrait l’accuser.

Ni les Spartiates ni les ennemis de Pausanias n’avaient de preuve assez convaincante pour sévir contre un homme du sang royal et qui occupait alors un poste éminent ; car il était tuteur du jeune roi Plistarchos, fils de Léonidas et son cousin germain [*](Cléombrotos, père de Pausanias, et Léonidas, père de Plistarchos, étaient frères. ). Cependant sa tendance à se placer au-dessus des lois et à imiter les Barbares le faisait grandement suspecter de vouloir atteindre plus haut que sa fortune présente. On scrutait sa conduite passée pour découvrir les abus qu’il s’était permis. On se rappelait qu’autrefois, sur le trépied que les

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Grecs avaient consacré à Delphes des prémices du butin enlevé aux Mèdes[*](Voyez Hérodote, IX, lxxxi. La base de ce trépied, formée par un enroulement de trois serpents de bronze , a été retrouvée en 1856, sur la place de l’Atméidàn (.Hippodrome) â Constantinople. ), il avait pris sur lui de faire inscrire le distique suivant :
Pausanias, général des Grecs, après avoir anéanti l’armée des Mèdes, a Consacré à Phébus ce monument.

Les Lacédémoniens avaient fait aussitôt disparaître du trépied cette inscription, et graver à sa place les noms de toutes les villes qui avaient concouru à,la défaite des Barbares et consacré cette offrande. On n’en persistait pas moins à regarder cette action de Pausanias comme répréhensible ; et, depuis les dernières circonstances, elle venait à l’appui des soupçons excités contre lui. On parlait aussi de ses intrigues auprès des Hilotes, et rien n’était plus vrai ; il leur promettait la liberté et la bourgeoisie , s’ils voulaient s’insurger avec lui et seconder tous ses desseins. Malgré ces indices et nonobstant les révélations faites par quelques Hilotes, les Lacédémoniens ne voulurent point innover à son égard, et restèrent fidèles à leur coutume de ne pas se hâter, à moins de preuves sans réplique, quand il s’agissait de prononcer contre un Spartiate un irrévocable arrêt. Mais enfin le messager qui avait dû porter à Artabaze la dernière lettre de Pausanias au roi, et qui était un Argilien[*](Argilos, ville grecque en Macédoine, située à ΓΟ. d’Ampbipolis et colonie d’Andros. ), jadis fort aimé de Pausanias et revêtu de toute sa confiance, devint, dit-on, son dénonciateur. Cet homme, faisant réflexion qu’aucun des précédents messagers n’était revenu, conçut des craintes; et, après avoir contrefait le cachet, de peur d’être découvert si sa défiance était mal fondée ou si Pausanias redemandait sa lettre pour y faire des changements, il ouvrit la missive ; et, comme il l’avait soupçonné, il y trouva la recommandation expresse de se défaire du porteur.

Quand il eut mis cette lettre sous les yeux des éphores, leurs doutes commencèrent à se dissiper ; toutefois ils voulurent encore entendre quelque aveu de la bouche même de Pausanias. D’accord avec eux, Γ Argilien s’en alla au Ténare comme suppliant [*](Sur le cap Ténare, pointe méridionale de la Laconie, était un sanctuaire de Neptune, asile particulièrement révéré des Lacédémoniens. Voyez liv. I, ch. cxxviil ), et construisit une cabane à double cloison, dans l’intérieur de laquelle il cacha quelques-uns des éphores. Aussi, lorsque Pausanias fut venu lui demander le motif de sa démarche, il's ne perdirent pas un mot de la conversation. D’abord l’Argilien reprocha à Pausanias ce qu’il avait écrit sur son compte; puis il énonça tout le reste de point en point, et finit par lui dire qu’il ne l’avait jamais desservi dans ses messages auprès du roi, et qu’il se voyait en récompense condamné à mourir

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comme le dernier des serviteurs. Pausanias convint de tout, essaya d’adoucir son ressentiment, lui donna sa foi pour qu’il sortît du sanctuaire, et le pressa de partir au plus tôt, afin de ne pas entraver les négociations.

Après avoir entendu tout au long cet entretien, les éphores se retirèrent; dès lors, pleinement convaincus, ils préparèrent dans la ville l’arrestation de Pausanias. On raconte qu’au moment d’être saisi dans la rue, il comprit à l’air d’un des éphores qui s’avançaient quel était leur dessein ; et que, sur un signe imperceptible que lui fit par affection un autre de ces magistrats, il courut vers le temple de la déesse à la maison d’airain, dont l’enceinte était voisine, et parvint à s’y réfugier. Pour ne pas être exposé aux injures du temps, il entra dans une cellule attenante au temple et y resta en repos. Au premier instant, les éphores ne purent l'atteindre; mais ensuite, l’ayant découvert dans ce réduit, ils enlevèrent le toit et les portes, l’enfermèrent dans l’intérieur, l’y murèrent, et le tinrent assiégé par la faim. Lorsqu’ils virent qu’il était près de mourir dans le lieu sacré, ils l’en retirèrent avant qu’il eût rendu le dernier eoupir ; et à peine fut-il dehors, qu’il expira. On fut sur le point de le jeter dans le Céade[*](C’était la roche Tarpéienne de Sparte, comme à Athènes le Bâpoàpov, et à Delphes les roches Phédriades. ), comme on fait pour les malfaiteurs ; ensuite on résolut de l’enterrer dans le voisinage. Plus tard, le dieu de Delphes ordonna aux Lacédémoniens de transférer sa sépulture à l’endroit même où il était mort; et maintenant elle se voit à l’entrée de l’enceinte, comme l’indique l’inscription gravée sur les colonnes ; le dieu déclara aussi qu’ils avaient commis un sacrilège, et enjoignit aux Lacédémoniens de rendre à la déesse deux corps pour un. Ils firent faire deux statues d’airain, qu’ils consacrèrent au lieu et place de Pausanias; mais, comme le dieu avait jugé qu’il y avait eu un sacrilège, les Athéniens sommèrent les Lacédémoniens de l’expier/

Les Lacédémoniens députèrent de leur côté à Athènes, pour accuser Thémistocle du même crime de médisme que Pausanias. Ils prétendaient en avoir trouvé la preuve dans l’enquête relative à ce dernier, et demandaient que Thémistocle subît la même peine. Thémistocle, alors banni par l’ostracisme[*](Vostracisme était une sentence de l’assemblée du peuple à Athènes, par laquelle on bannissait pour un temps, sans accusation formelle ni débats publics, le citoyen dont la présence paraissait dangereuse pour l’égalité républicaine. C’était une précaution introduite, dit-on, par Clisthénès, après l’expulsion des Pisis-tratides (509 av. J. C.) pour prévenir le retour de la tyrannie. La durée de cet exil fut d’abord de dix ans, puis de cinq. Il n’entraînait ni confiscation ni infamie. Le bannissement de Thémistocle remonte à l’an 473 av. J. C. ), avait son domicile à Argos, d'où il faisait des excursions dans le reste du Péloponèse. Les Athéniens consentirent à se joindre aux Lacédémoniens pour le poursuivre, et envoyèrent avec eux des gens qui avaient ordre de l’amener, en quelque lieu qu’ils le trouvassent.

Thémistocle, prévenu à temps, s’enfuit du Péloponèse,

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et se réfugia chez les Corcyréens, qui lui avaient des obligations. Ceux-ci, craignant, s’ils le gardaient chez eux, de s’attirer l'inimitié de Lacédémone et d’Athènes, le firent passer sur le continent qui fait face à leur île. Suivi à la piste, il se vit contraint, dans un moment de détresse, de demander l’hospitalité chez Admète, roi des Molosses, qui n'était pas son ami. Ce prince était absent. Thémistocle se constitua le suppliant de sa femme, qui lui conseilla de s’asseoir près du foyer en tenant leur enfant dans ses bras. Admète arriva bientôt ; Thémistocle se fit connaître, et lui représenta que, malgré l’opposition qu’il avait faite aux demandes adressées par Admète aux Athéniens, il serait peu généreux de frapper un banni, un homme maintenant beaucoup plus faible que lui; qu’il y avait de la grandeur d’âme à ne se venger que d’un égal ;qu'enfm les requêtes d’Admète auxquelles il s’était opposé, n'avaient qu’un intérêt secondaire, tandis qu’il y allait pour lui de la vie, s’il était livré à ses persécuteurs. Il ajouta quels étaient leurs noms et leurs motifs.

Admète releva Thémistocle, avec l’enfant qu'il continuait à tenir dans ses bras, ce qui était la supplication la plus éloquente. Bientôt survinrent les députés d’Athènes et de Lacédémone; mais malgré leurs instances, le roi refusa de le leur livrer; et, comme Thémistocle témoignait le désir de se rpndre auprès du roi de Perse, Admète le fit conduire par terre jusqu'à Pydna, ville d’Alexandre, située sur l’autre mer[*](Pydna était en Macédoine, sur le golfe Ther-maïque. La Molosside, d’où vepait Thémistocle, est la portion méridionale de l’Êpire, conséquemment sur la mer Ionienne. Alexandre est le fils d’Amyntas et le prédécesseur de Perdiccas sur le trône de Macédoine. ). Là, trouvant un vaisseau marchand en partance pour l’Ionie, Thémistocle s’y embarqua, et fut porté par une tempête vers le camp des Athéniens qui assiégeaient Naxos[*](A l’occasion de la révolte de cette île contre les Athéniens. Voyez liv. I, ch. xcm. ). Craignant de tomber entre leurs mains, et inconnu de l’équipage, il découvrit au patron du navire son nom et la cause de son exil; ajoutant que, s’il ne le sauvait pas, il l’accuserait de le conduire à prix d’argent; que le plus sûr était de ne laisser personne sortir du vaisseau jusqu’à ce qu’on pût reprendre la mer; qu’enfin, s’il consentait à le servir, il serait dignement récompensé. Le patron fit ce' que Thémistocle lui demandait, mouilla un jour et une nuit au-dessus du camp des Athéniens, après quoi il atteignit Ëphèse. Thémistocle le gratifia d’une somme d’argent; car il en reçut d’Athènes, d’où ses amis lui en firent passer, et d’Argos où il en avait en dépôt.

Après avoir gagné la haute Asie avec un des Perses de la côte, il écrivit au roi Artaxerxès, fils de Xerxès, monté depuis peu sur le trône, une lettre ainsi conçue :

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«Mon nom est Thémistocle. Je viens à toi, après avoir fait plus de mal qu’aucun des Grecs à votre maison, aussi longtemps que j’ai dû repousser les attaques de ton père ; mais je lui ai fait encore plus de bien, lorsque je n’eus plus rien à craindre et qu’il fut lui-même en péril pour sa retraite. Aussi ai-je droit à quelque reconnaissance (c’était une allusion à l’avertissement qu’il avait donné au roi sur le départ des Grecs de Salamine, et au service qu’il lui avait soi-disant rendu en empêchant la rupture des ponts). C’est avec le pouvoir de te servir plus efficacement encore que je viens ici. victime de mon amitié pour toi. Je désire attendre un an pour te communiquer de vive voix les motifs de ma venue. »

Le roi admira, dit-on, la résolution de Thémistocle, et l’invita à donner suite à son dessein. Dans l’intervalle, Thémistocle apprit autant qu’il put la langue et les usages du pays; puis, l’année révolue, il se présenta au roi, qui l’éleva plus haut que pas un des Grecs venus auprès de lui. Il dut ces honneurs à l’estime qu’il s’était acquise, à l’espérance qu’il suggérait au roi de lui assujettir la Grèce, enfin à la haute intelligence dont il avait donné des preuves. Thémistocle avait montré de la manière la plus frappante ce que peut la nature ; à cefr égard, nul plus que lui ne méritait l'admiration. Grâce à la seule force de son génie, sans étude préalable ou subséquente, il jugeait par intuition des affaires présentes, et prévoyait avec une rare sagacité les événements futurs. Les questions qui lui étaient familières, il savait les mettre dans tout leur jour; celles qui étaient neuves pour lui, il ne laissait pas de les résoudre. Il discernait du premier coup d’œil les chances bonnes ou mauvaises des affaires encore obscures; en un mot, par son inspiration naturelle et sans aucun effort d’esprit, il excellait à trouver sur-le-champ les meilleures résolutions.

Il mourut de maladie ; quelques personnes prétendent qu’il s’empoisonna volontairement, lorsqu’il eut reconnu l’impossibilité de tenir les promesses qu’il avait faites au roi. Son tombeau est à Magnésie d’Asie sur la place publique. Il était gouverneur de cette contrée, le roi lui ayant donné pour son pain Magnésie, qui rapportait cinquante talents de revenu annuel ; pour son vin Lampsaque, le premier vignoble d'alors; enfin Myonte pour sa cuisine[*](Formule employée pour désigner les pensions allouées par les rois de Perse. Ainsi, selon Hérodote (I, xvcn), quatre villages de la Babylonie étaient affectés à l’entretien de la meute du satrape de la province. Ainsi encore Xénophon (Snobas*, 1. iv) parle de vidages donnés pour sa ceinture, c’est-à-dire pour sa toilette, à Parysatis, mère d’Artaxerxès. Platon (Alcibiade, I, p. lia) fait aussi allusion à cette coutume des rois de Perse. Cinquante talents valaient environ deux cent soixante-quinze mille francs. ). Ses parents assurent que, selon son désir, ses restes furent rapportés dans sa patrie et déposés en Attique à l’insu des Athéniens; car il n’était pas permis d’en terrer un homme banni pour trahison.

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Ainsi finirent le Lacédémonien Pausanias et l’Athénien Thé-mistocle, les deux Grecs les plus illustres de leur temps.

Telles avaient été, lors de la première ambassade, les sommations faites et reçues par les Lacédémoniens, relativement aux sacrilèges. Une seconde députation vint à Athènes pour dem Aider la levée du siège de Potidée et l’affranchissement d’Égine, enfin — comme condition absolue du maintien de la paix — l’abrogation du décret qui fermait aux Mégariens les ports de la domination athénienne et le marché d’Athènes. Les Athéniens ne voulurent rien entendre et ne rapportèrent point le décret. Ils accusaient les Mégariens de cultiver la terre sacrée et celle qui n’avait point de limites[*](Deux territoires distincts, situés sur les confins de l’Attique et de la Mégaride. Le premier était consacré à Cérès et à Proserpine, comme dépendance du temple d’Éleusis. Le second avait été longtemps un sujet de litige entre les deux peuples voisins, mais enfin il avait été convenu que ni l’un ni l’autre ne le cultiverait ), comme aussi d’accueillir les esclaves fugitifs. Les derniers députés qui vinrent de Lacédémone, savoir Ramphias, Mélésippos et Âgésan-dros, n’articulèrent aucune des réclamations précédentes, mais le bornèrent à présenter l’ultimatura suivant : « Les Lacédé-noniens désirent la paix ; elle subsisterait si vous laissiez les Grecs indépendants. » Là-dessus les Athéniens se formèrent en assemblée, et la discussion s'engagea. On convint de délibérer une fois pour toutes et de donner une réponse définitive. Divers orateurs se firent entendre, et les deux opinions trouvèrent des défenseurs ; les uns soutenant que la guerre était nécessaire, les autres que le décret ne devait pas être un obstacle à la paix et qu’il fallait le rapporter. A la fin, Périclès, fils de Xan-thippos, qui était alors le citoyen le plus éminent d’Athènes, le plus habile dans la parole et dans l’action, parut à la tribune et s’exprima en ces termes :

« Je persiste toujours dans la pensée qu’il ne faut pas céder aux Péloponésiens, quoique je sache que les hommes ne mettent pas à poursuivre la guerre la même ardeur qu’à la décréter, et que leurs opinions varient au gré des circonstances. Je suis donc obligé de vous répéter encore une fois les mêmes conseils; et j’espère que ceux de vous que j’aurai persuadés, maintiendront, en cas de revers, nos résolutions communes, à moins qu’en cas de succès ils ne s’abstiennent de s’en attribuer la gloire. Les événements, ainsi que les pensées de l’homme, ne suivent pas toujours une marche rationnelle; c’est pour cela que nous imputons à la fortune tous les mécomptes qu’il nous arrive d’éprouver.

« Le mauvais vouloir dont les Lacédémoniens nous ont précédemment donné des preuves est plus évident aujourd’hui que jamais. Bien que le traité porte qu’on réglera les différends à

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l’amiable, chacun demeurant en possession de ses droits, ils n’ont point encore demandé d’arbitrage, et ils refusent celui que nous offrons; ils préfèrent vider la querelle parles armes et nous apportent, non plus des réclamations, mais des ordres. Ils nous enjoignent de lever le siège de Potidée, de rendre à Égine son indépendance, de retirer le décret relatif à Mégare ; enfin leurs derniers ambassadeurs nous somment de laisser les Grecs indépendants.

« N'allez pas vous imaginer que, si nous faisons la guerre, ce sera pour une cause aussi légère que le maintien du décret contre Mégare, ce qui est leur éternel refrain, et qu’il suffirait de rapporter ce décret pour éviter une rupture. Ne conservez pas l’arrière-pensée d’avoir pris les armes pour si peu. Cette prétention, minime en apparence, n’est au fond qu’un moyen de vous sonder et de reconnaître vos dispositions. Si vous cédez aujourd’hui, demain vous recevrez quelque injonction plus forte; car ils attribueront votre condescendance à la peur; tandis qu’en tenant ferme, vous leur ferez clairement entendre qu’ils doivent traiter avec vous d'égal à. égal.

« Cela étant, disposez-vous ou bien à obtempérer avant d’àvoir souffert aucun dommage, ou bien — si vous prenez le bon parti, celui de la guerre — à ne fléchir sous aucun prétexte, afin de ne pas éprouver des craintes continuelles au sujet de vos possessions, car c’est toujours se laisser asservir que de subir une prétention exorbitante ou légère, imposée avant jugement par des égaux.

« Quant à ce qui concerne cette guerre et les ressources des deux partis, apprenez, par le détail que je vais vous faire, que nous n’aurons pas l’infériorité. Les Péloponésiens cultivent eux-mêmes leurs terres ; ils ne possèdent ni richesses privées ni richesses publiques ; ils n’ont pas l’expérience dés guerres longues et transmarines, parce que leurs luttes entre eux sont de courte durée à raison de leur pauvreté. De tels peuples ne peuvent ni équiper des flottes, ni expédier fréquemment des armées de terre, parce‘qu’ils se trouvent dans la double obligation de s’éloigner de leurs champs et de vivre de leurs récoltes, sans compter que la mer leur sera fermée. Or ce sont les trésors amassés qui soutiennent la guerre, bien plus que les contributions forcées. Les hommes qui travaillent de leurs mains sont plus disposés à payer de leur personne que de leurs deniers; car ils ont au moins l’espérance d’échapper aux périls,tandis qu’ils ne sont pas sûrs ,de ne pas voir leurs

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ressources prématurément épuisées, surtout si la guerre, comme il est probable, se prolonge au delà de leurs prévisions.

« Dans un seul combat, les Péloponésiens et leurs alliés sont en état de faire tête au reste de la Grèce ; mais ils ne sauraient soutenir la guerre contre une puissance qui la fait autrement qu’eux. L’absence d’un conseil unique les empêche de rien exécuter avec célérité. Égaux par le droit fie suffrage, mais différents d’origine, ils poursuivent chacun leur avantage particulier. Il en résulte que rien ne s’achève; car les uns veulent avant tout satisfaire leur vengeance, les autres nuire le moins possible à leurs propriétés. Assemblés avec lenteur, ils donnent peu de temps aux affaires générales et beaucoup aux intérêts locaux ; chacun se figure que sa propre négligence est sans inconvénient, qu’un autre avisera à sa place ; et comme ils font tous le même calcul, il s'ensuit que, sans qu’on s’en doute, l’utilité commune ést sacrifiée.

« Mais rien ne les arrêtera plus que le manque d’argent et le temps qu’ils perdront à s’en procurer; or, à la guerre, les occasions n’attendent pas. Les fortifications dont ils nous menacent sont aussi peu redoutables que leur marine. Il est difficile, même en temps de paix, à une ville puissante, de construire de semblables fortifications ; à plus forte raison en pays ennemi et quand nous leur opposerons la même tactique. S’ils bâtissent un fort, ils pourront bien, par des incursions, ravager une partie de nos terres, et provoquer des désertions[*](Désertions d’esclaves fugitifs, telles qu’Àthènes en éprouva un si grand nombre pendant l’occupation de Décélie par les Lacédémoniens. Voyez liv. VII, ch. xxvii. ) ; mais ils ne nous empêcheront pas de cingler contre leur territoire pour y élever des forts à notre tour, et de diriger contre eux cette marine qui fait notre force. L’habitude de la mer nous assure plus d’habileté sur terre que leur expérience continentale ne leur en donne pour la navigation.

« Quant à la science navale, il ne leur sera pas facile de l’acquérir. Vous-mêmes, qui vous y êtes appliqués depuis les guerres médiques, vous ne l’avez pas encore portée à sa perfection; comment donc des peuples agrjcoleset nullement maritimes, qui d’ailleurs, toujours maintenus en respect par nos escadres, n’auront pas la liberté de s’exercer, obtiendraient-ils quelque résultat? S’ils n’avaient affaire qu’à de faibles croisières, peut-être, le nombre enhardissant leur ignorance, se hasarderaient-ils à livrer bataille; mais, bloqués par des forces supérieures, ils resteront en repos ; dès lors le défaut d'exercice augmentera leur maladresse, et conséquemment leur timidité. Or la marine est un ait tout comme, un autre : elle ne

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souffre pas qu’on la cultive accidentellement et comme un accessoire; c’est elle au contraire qui ne comporte aucun accèssoire.

« Supposons qu’ils mettent la main sur les trésors de Delphes et d’Olympie, et qu’à l'aide d’une forte solde ils cherchent à débaucher nos matelots étrangers : si, nous embarquant nous et nos métèques [*](Les métèques étaient leS étrangers domiciliés à Athènes. Ils formaient près du quart de la population libre. Entre autres obligations, ils étaient astreints au service utilitaire. Les plus aisés faisaient fonction d’hoplites; les autres servaient comme troupes légères ou comme rameurs sur les vaisseaux de l’État. ), nous n’étions pas capables de leur tenir tête, nous serions bien malheureux. C’est là un avantage qu’on ne saurait nous ravir ; et puis — ce qui est capital — nous avons des pilotes citoyens, des équipages plus nombreux et meilleurs que n’en possède tout le reste de la Grèce; sans compter qu’au moment du péril aucun étranger ne voudra, pour quelques jours de haute paye, se joindre à eux, avec moins d’espérance et au risque de se voir exilé de son pays[*](Parce que ces matelots devaient, pour la plupart, appartenir aux lies et aux villes maritimes de l’empire d’Athènes, et que les Athéniens puniraient de bannissement ceux de leurs ressortissants qui auraient pris du service dans la marine ennemie. ).

« Telle me paraît être, ou à peu près,, la situation des Pélo-ponésiens; la nôtre, loin de donner prise aux mêmes critiques, se trouve infiniment préférable. S’ils attaquent notre pays par terre, nous ferons voile contre le leur, et le ravage de l’Attique entière sera plus que compensé par celui d’une partie du Pélo-ponèse. Ils n’auront pas la ressource d’occuper un autre territoire sans combat, tandis que nous, nous possédons beaucoup de terres, soit dans les îles soit sur le continent; çar c’est une grande force que l’empire de la mer. Je vous le demande, si nous étions insulaires, quel peuple serait plus inexpugnable que nous? Eh bien! il faut nous rapprocher le plus possible de cette hypothèse, en abandonnant nos campagnes et nos habitations, pour nous borner à la défense de la mer et de notre ville, sans que la perte du reste nous inspire assez de colère pour nous faire livrer bataille aux forces supérieures des Pé-loponésiens. Vainqueurs, nous ne les empêcherions pas de revenir en aussi grand nombre; vaincus, nous perdrions du même coup ce qui constitue notre force, je veux dire nos alliés, qui ne se tiendraient pas en repos du moment où ils nous verraient hors d’état de marcher contre eux. Ce qu’il faut déplorer, ce n’est pas la perte des maisons ni des terres, mais celle des hommes ; car ce ne spnt p^s ces choses-là qui acquièrent les hommes, mais les hommes qui les acquièrent. Si je me flattais de vous persuader, je vous dirais : sortez et ravagez vous-mêmes vos campagnes, montrez aux Péloponésiens que ce n’est pas pour de tels objets que vous vous humilierez devant eux.

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