History of the Peloponnesian War
Thucydides
Thucydides. Histoire de la Guerre du Péloponnése. Bétant, Élie-Ami, translator. Paris: Librairie de L. Hachette, 1863.
Peu d’années s’écoulèrent ensuite jusqu’aux événements que j’ai racontés plus haut, savoir l’affaire de Corcyre, ; celle de Potidée, et tout ce qui servit d’avant-coureur à la guerre actuelle. Cette lutte des Grecs, soit entre eux soit avec les Barbares, occupa une période de cinquante ans, à dater de la retraite de Xerxès jusqu’au commencement de la guerre du Péloponèse[*](A la rigueur, il ne s’écoula que quarante-neuf ans entré la fuite de Xerxès, 480, et le commencement de la guerre du Péloponèse, 331 av. J. C. Mais d’une date à une autre, les Grecs avaient coutume de compter le point de départ et celui d’arrivée. Il n’y a donc rien à changer ni à l’expression ni à la chronologie. ). Durant cet intervalle, les Athéniens affermirent leur domination et parvinrent au plus haut degré de puissance. Les Lacédémoniens le virent et ne s’y opposèrent pas ; à pârt quelques efforts passagers, ils se tinrent généralement dans l’inaction. Toujours lents à prendre les armes, à moins d’y être forcés, ils étaient d’ailleurs entravés par des guerres intestines; mais enfin les progrès incessants de la puissance athénienne, qui déjà touchait à leurs alliés, les poussèrent à bout ; ils crurent qu’il fallait réunir toutes leurs forces, afin de renverser, s’il se pouvait, cet empire, et ils se résolurent à la guerre.
Les Lacédémoniens eux-mêmes avaient déjà décidé qu'ils regardaient la paix comme rompue et les Athéniens comme coupables. Ils avaient envoyé à l’oracle de Delphes pour demander si l’issue de cette guerre leur serait favorable. Le dieu leur avait répondu, à ce qu’on prétend, que s’ils combattaient à outrance, ils auraient la victoire, et que lui-même les seconderait, qu’ils l’en priassent ou non.
Us résolurent de convoquer une seconde fois leurs alliés et de les consulter sur l’opportunité de la guerre. Les députés des villes alliées étant donc réunis et l’assemblée constituée, chacun d’eux énonça son avis. La plupart se plaignirent des Athéniens et se prononcèrent pour la guerre. Les Corinthiens n’avaient pas attendu jusqu’alors pour solliciter chaque État en particulier de voter dans ce sens, à cause des craintes qu’ils avaient au sujet de Potidée ; en cette occasion ils s’avancèrent les derniers et s’exprimèrent ainsi :
« Nous ne pouvons plus reprocher aux Lacédémoniens de n’avoir pas eux-mêmes décrété la guerre, puisqu’ils nous
« Ceux d’entre nous qui ont eu quelque démêlé avec les Athéniens n’ont pas besoin d’avertissement pour se tenir en garde contre eux. Quant à ceux qui habitent dans l’intérieur et loin des communications maritimes, ils peuvent être certains que, s’ils ne soutiennent pas les habitants des côtes, ils rencontreront plus de difficultés, soit pour l’exportation de leurs denrées, soit pour l’échange des produits que la mer fournit au continent. Ils jugeraient donc, bien mal de la question proposée, s’ils croyaient qu’elle ne les intéresse pas; ils doivent songer que, s’ils abandonnent les villes maritimes, le danger s’étendra jusqu’à eux, et qu’en ce moment ils ne délibèrent pas moins sur leur cause que sur la nôtre.
« Pourquoi donc appréhenderaient-ils de faire succéder la guerre à la paix? Sans doute il est de la prudence de rester en repos tant que nul ne vous outrage ; mais, quand on les offense, les .hommes de cœur n’hésitent pas à courir aux armes, sauf à les déposer en temps opportun ; ils ne se laissent ni éblouir par les triomphes, ni charmer par les douceurs de la paix au point de dévorer une injure. Tel qui redoute la guerre par amour du repos risque de se voir bientôt ravir, par l’effet de son inertie, la jouissance de ce bien-être qu’il craint de perdre ; tel au contraire qui s’acharne à la guerre à cause de ses succès, obéit sans s’en douter à l’entraînement d’une confiance aveugle. Souvent des entreprises mal conçues réussissent grâce à l’imprévoyance des ennemis ; souvent aussi celles qui semblaient le mieux concertées n’aboutissent qu’à un résultat désastreux. C’est que personne ne met à poursuivre ses projets la même ardeur qu’à les former; on se décide avec sécurité ; puis le moment d’agir une fois venu, on est retenu par la crainte.
« Quant à nous, c’est parce qu’on nous offense, c’est pour redresser dejustes griefs, qu'aujourd’hui nous tirons l’épée; quand nous nous serons vengés des Athéniens, il sera temps de la remettre au fourreau.
« Plusieurs motifs nous promettent la victoire. Nous avons pour nous le nombre, l’expérience militaire, l’esprit de subordination. Quant à la marine qui fait leur force, nous en formerons
« Nous avons encore d’autres armes à opposer aux Athéniens, par exemple la défection de leurs alliés, excellent moyen de tarir les revenus qui alimentent leur puissance; la construction de forts sur leur territoire, et diverses mesures qu’on ne saurait préciser dès à présent ; car la guerre ne suit pas une marche déterminée; elle se fournit à elle-même des ressources nouvelles d’après les circonstances. L’entreprendre avec calme, c’est se ménager le succès ; s’y jeter tête baissée, c’est courir au-devant des revers.
« S’il ne s’agissait pour nous que de contestations de détail avec nos égaux pour des limites territoriales, on pourrait s’y résigner; mais aujourd’hui nous avons affaire aux Athéniens, qui sont à même de lutter contre nos forces réunies, à plus forte raison contre chacun de nous isolément. Si donc, nations et villes, nous ne concentrons pas contre eux tous les efforts, nous trouvant désunis ils nous terrasseront sans peine. Or, sachez-le bien, quelque dur qu’il soit de l’entendre : pour nous, la défaite c’est l’esclavage. Et quand ce ne serait qu’un simple doute, il suffirait de l’énoncer pour couvrir de confusion le Péloponèse, à la pensée que tant et tant de villes auraient à subir l,e joug d’une seule. Nous semblerions avoir mérité une telle ignominie ou la souffrir par lâcheté. Ce serait nous montrer moins courageux que nos pères, qui affranchirent
« Mais à quoi bon récriminer sur le passé sans profit pour les circonstances actuelles? C’est en faveur de l’avenir qu’il faut s’émouvoir en venant en aide au présent. Nos pères nous ont appris à conquérir par des travaux la bonne renommée. Si vous leur êtes un peu supérieurs en richesse et en puissance, ce n’est pas. une raison pour vous départir de leurs louables maximes; ü serait impardonnable de perdre par l’opulence ce qui fut acquis par la pauvreté.
« Entreprenez donc cette guerre avec confiance, et cela pour plus d’un motif: d’abord à cause de l’oracle du dieu qui nous promet son assistance ; ensuite parce que le reste de la Grèce combattra pour nous, moitié par crainte, moitié par intérêt. Enfin vous ne serez pas les premiers à rompre une paix que le dieu lui-même, en nous excitant à la guerre, estime avoir été violée ; vous en vengerez plutôt la violation, car la rupture ne vient pas de ceux qui se défendent, mais de ceux qui commettent la première agression.
« Ainsi, de quelque part qu’on l’envisage, la guerre se présente à vous sous un aspect favorable, et nous sommes unanimes à vous la conseiller. Or, s’il est vrai que, pour les Etats comme pour les individus, l’identité des intérêts[*](Je lis ταύτά, eadem, au lieude ταυτα, hæc, et cela à cause du sens, qui me paraît être le même que cette phrase de Salluste (Catilina, xx) : Idem velle atque nolle, ea demum firma ami~ citia est. Comparez Cicéron, pro Plano, II, et Tite Live, XXXVI, vu. ) soit la plus sûre garantie, ne tardez pas à secourir les Potidéates, ces Doriens assiégés par des Ioniens (c’était l’inverse jadis), et à sauver la liberté du reste des Grecs. On ne peut plus accepter l’idée que, par l’effet de nos irrésolutions, les uns soient déjà maltraités, les autres sur le point de l’être ; et c’est ce qui ne peut manquer d’arriver, si l’on apprend que nous nous sommes assemblés et n’avons pas eu le courage de porter secours à nos alliés. Songez-y bien, la guerre est pour nous une nécessité autant qu’un acte de sagesse. Sachez la voter sans craindre le danger prochain, et par le désir d’une paix durable. C’est par la guerre que la paix s’affermit, tandis que le repos ne préserve pas de la guerre. Etant donc persuadés que la ville qui s’érige
Ainsi parlèrent les Corinthiens. Quand tous les alliés eurent dit ce qu’ils avaient à dire, les Lacédémoniens prirent successivement l'avis de chacun des assistants, quelle que fût l’importance de la ville qu’il représentait. La grande majorité fut pour la guerre. Cette résolution arrêtée, il n’était pas possible de l'exécuter sur-le-champ, car rien n’était prêt encore. Chaque État dut se mettre en mesure dans le plus bref délai, toutefois une année n’était pas révolue, que les préparatifs se trouvèrent terminés, l’Attique envahie et les hostilités commencées.
Pendant l’intervalle, ils envoyèrent à Athènes des députés porteurs de leurs griefs, afin d’avoir un bon prétexte de guerre, si l’on refusait d’y faire droit. Dans une première ambassade, les Lacédémoniens demandèrent aux Athéniens d’expier le sacrilège commis envers la déesse ; voici en quoi il consistait.
Il y avait jadis à Athènes un homme appelé Cylon, vainqueur aux jeux Olympiques[*](La tentative de Cylon pour s’emparer de la tyrannie d’Athènes eut lieu en 612 av. J.C., cinquante-deux ans avant l’époque où Pisistrate exécuta le même projet. On n’est pas d’accord sût l’olympiade où Cylon avait été vainqueur. ); il était d’une famille ancienne, noble et puissante, et il avait épousé la fille de Théagénès, tyran de Mégare. Un jour que ce Cylon consultait l’oracle de Delphes, le dieu lui répondit de s’emparer de l’acropole d’Athènes pendant la plus grande fête de Jupiter. En conséquence Cylon emprunta des soldats à Théagénès, s’assura du concours de ses amis ; et, quand vinrent les fêtes Olympiques du Péloponèse, il se saisit de l’acropole dans le but d’usurper la tyrannie. Il pensa que c’était la plus grande fête de Jupiter, et qu’elle le concernait lui-même, en sa qualité de vainqueur à Olympie. Était-ce en Attique ou ailleurs qu’avait lieu la grande fête dont parlait l’oracle, c’est ce qui ne vint point à l’esprit de Cylon et ce que le dieu n’avait point indiqué. Or il existe à Athènes une fête de Jupiter Milichios, surnommée la grande ; elle se célèbre hors de la ville, et le peuple entier y fait des sacrifices où plusieurs, en place de victimes, présentent des offrandes en usage dans le pays [*](D’après le scholiaste, les pauvres offraient des gâteaux de farine qui avaient la forme d’animaux, tandis que les riches offraient des victimes proprement dites. ). Cylon, croyant bien comprendre l'oracle, exécuta son dessein; mais les Athéniens n’en eurent pas plus tôt connaissance qu’ils accoururent en masse de la campagne, cernèrent l'acropole et en firent le siège. Comme il traînait en longueur,
En réclamant cette expiation, les Lacédémoniens avaient l’air de venger la majesté des dieux ; mais ils n’ignoraient pas que Périclès, fils de Xanthippos, était impliqué dans ce sacrilège par sa mère[*](Agariste, mèredePériclès, était nièce de l’Alc-méonide Mégaclès. ); et ils pensaient que, s’ils parvenaient à le faire bannir, ils trouveraient les Athéniens plus traitables. Cependant ils espéraient moins obtenir ce résultat que discréditer Périclès auprès de ses concitoyens, comme étant, par sa naissance, une des causes de la guerre. Périclès était alors l’homme le plus influent d’Athènes ; il dirigeait la république, et faisait une opposition constante aux Lacédémoniens, en empêchant qu’on ne leur cédât et en soufflant le feu de la guerre.
Les Athéniens demandèrent en revanche l’expiation du sacrilège de Ténare. Il faut savoir que les Lacédémoniens avaient jadis fait lever de l’autel de Neptune, à Ténare, des Hi-lotes suppliants, et les avaient mis à mort. C’est à cette raison qu’ils attribuent le grand tremblement de terre de Sparte[*](Comme étant l’effetde la vengeance de Neptune. Ce dieu était considéré comme l’auteur des tremblements de terre. ).
Les Athéniens leur demandèrent aussi d’expier le sacrilège commis envers la déesse à maison d’airain[*](Minerve, protectrice de Sparte. Le surnom de χαλκοῖκος donné à cette divinité vient de ce que son temple avait des portes d’airain et un revêtement intérieur de plaques de ce métal. Ce temple était situé au sommet de l’acropole, c’est-à-dire de la plus haute des collines sur lesquelles Sparte était bâtie. ). Je vais dire quelle avait été l’occasion de ce sacrilège.
Quand le lacédémonien Pausanias, rappelé une première fois par les Spartiates du commandement qu’il avait dans PHellespont, eut été jugé par eux et absous, on ne lui confia plus de mission publique ; mais lui-même affréta une trirème d’Hermione; et, sans l’aveu des Lacédémoniens, il retourna dans l’Hellespont, prétextant la guerre de Grèce, mais au fond pour continuer les intrigues qu’il avait nouées avec le roi dans le but de s’établir une domination sur les Grecs. L’origine de toute cette affaire fut un service qu’il avait eu l’adresse de rendre au roi. Lorsque, dans sa première expédition, après sa retraite de Cypre, il eut pris sur les Mèdes la ville de Byzance, on trouva, parmi les prisonniers, quelques parents et alliés du roi. Pausanias les lui renvoya à l’insu des confédérés, en laissant croire qu’ils s’étaient évadés. En cela il agissait de connivence avec Gongylos d’Ërétrie, auquel il avait confié le gouvernement de Byzance et la garde des captifs. Il envoya même ce Gongylos auprès du roi, avec une lettre ainsi conçue, compae on le découvrit dans la suite :
«Pausanias, général de Sparte, désirant t’être agréable, te renvoie ces hommes que sa lance a faits prisonniers. Mon intention est, si tu l’approuves, d’épouser ta fille et de réduire sous ton obéissance Sparte et le reste de la Grèce. Je crois être en mesure d’exécuter ce projet en me concertant avec toi. Si donc quelqu’une de mes propositions t’agrée, envoie vers la mer un homme de confiance, par l’entremise duquel nous communiquerons à l’avenir. »
Tel était le contenu de ce message. Xerxès en fut ravi, et délégua vers la mer Artabaze, fils de Pharnacès, avec ordre de prendre le gouvernement de la satrapie Dascylitide [*](Cette préfecture de l’empire des Perses tirait son nom de la ville de Dascylion, située sur la Propontide, à l’embouchure du Bhyndacos. Cette ville était la résidence du satrape de la province. ), en remplacement de Mégabatès qui en était gouverneur. Il le chargea d’une lettre en réponse à celle de Pausanias. Artabaze devait au plus tôt la faire passer à Byzance en montrant le sceau royal ; et, si Pausanias lui adressait quelque demande relative à ses propres affaires, y satisfaire de son mieux et en toute fidélité. Dès son arrivée, Artabaze exécuta ces ordres et transmit la lettre dont voici la teneur :
« Ainsi dit le roi Xerxès à Pausanias. La conservation des hommes pris à Byzance et que tu m’as renvoyés d’outre-mer est un bienfait qui demeure à jamais inscrit dans notre maison[*](Les rois de Perse regardaient comme un devoir sacré de témoigner une reconnaissance royale pour les moindres services qu’ils avaient reçus. On tenait pour cet effet un registre officiel·, où étaient inscrits les bienfaiteurs du roi (en langue perse Orosang es, Hérodote, VIII, lxxxv). On voit dans l’histoire d’Esther que les rois se faisaient lire de temps en temps ce registre. ). Je me plais aux paroles qui viennent de toi. Que ni la nuit ni le jour ne t’arrêtent dans l’accomplissement de tes promesses. Ne sois retenu ni par la dépense de l’or et de l’argent, ni par le nombre
A la réception de cette lettre, Pausanias, déjà en grand renom parmi les Grecs à cause du commandement qu'il avait exercé à Platée, ne mit plus de bornes à son orgueil. Renonçant aux coutumes nationales, il sortit de Byzance en costume médique, et parcourut la Thrace avec une escorte de Mèdes et d’Égyptiens. Sa table était servie à la manière des Perses. Il n’avait plus la force de dissimuler ; mais, dans les choses de peu d’importance, il laissait entrevoir les grands desseins qu’il avait l’intention d’exécutçr dans la suite. Il se rendait inabordable, et affichait tant de hauteur et d’emportement que nul n’osait plus l’approcher. Ce ne fut pas un des moindres motifs qui déterminèrent les alliés à passer du côté des Athéniens.