History of the Peloponnesian War
Thucydides
Thucydides. Histoire de la Guerre du Péloponnése. Bétant, Élie-Ami, translator. Paris: Librairie de L. Hachette, 1863.
Déjà s’opérait à Samos, contre l’oligarchie, une réaction, dont l’origine datait de l’établissement des Quatre-Cents. Ceux des Samiens qui formaient le parti populaire et qui, dans le temps[*](Voyez ch. xxi. ), s’étaient soulevés contre les riches, avaient modifié leurs opinions. Sollicités par Pisandros pendant son séjour à Samos et par les conjurés athéniens qui étaient dans cette ville, trois cents d'entre eux avaient ourdi une conspiration dans le but d’attaquer les citoyens restés fidèles à la démocratie. Il y avait alors à Samos un Athénien nommé Hyper-bolos, homme pervers , qui avait été banni par l'ostracisme [*](Selon Plutarque (Alcibiade, ch. xm), le bannissement d’Hy-perbolos fut le résultat d'une coalition entre Nicias, Phéax et Alcibiade, lesquels se voyant menacés d’ôtre bannis eux-mêmes, s’entendirent ensemble pour faire tomber la sentence sur cet homme mal famé. La condamnation d’Hyperbolos fut le dernier exemple d’ostracisme à Athènes (quatre cent seize ans av. J. C.). ), non pas qu’on redoutât son pouvoir et son crédit, mais pour sa méchanceté et pour son infamie. Les conjurés l’assassinèrent, d’accord en cela avec Charminos, l’un des généraux, et
Les Samiens et les soldats, qui ne savaient pas encore les Quatre-Cents au pouvoir, firent promptement partir pour Athènes la Paralienne avec l’Athénien Chéréas, fils d'Ar-chestratos,l’un des principaux acteurs des derniers événements. Il devait annoncer ce qui venait de se passer. Mais à peine la Paralienne fût-ello arrivée, que les Quatre-Cents mirent aux fers deux ou trois de ses matelots, ôtèrent aux autres leur vaisseau, et les transférèrent sur un bâtiment de charge destiné à croiser autour de l’Eubée. Chéréas trouva moyen de s’évader; et, sitôt qu’il eut vu ce qui se passait à Athènes, il revint à Samos, apportant aux soldats des nouvelles étrangement exagérées. Il leur dit que les citoyens étaient battus de verges ; que nul ne pouvait ouvrir la bouche devant les maîtres de l’État; que ceux-ci outrageaient leurs femmes et leurs enfants ; qu’ils songeaient à saisir et à emprisonner les parents de tous ceux qui, dans l’armée de Samos, ne leur étaient pas favorables, afin de les mettre à mort si l’on refusait de leur obéir. Il ajouta encore beaucoup d’autres détails aussi peu véridiques.
À ce récit, les soldats faillirent lapider les principaux fauteurs de l'oligarchie et leurs adhérents. A la fin cependant ils se calmèrent, grâce à Γintervention des gens modérés, qui leur firent comprendre qu'en présence de la flotte ennemie, c’était le moyen de tout perdre. Alors voulant asseoir solidement la démocratie à Samos, Thrasybulos fils de Lycos, et Thrasylos, qui étaient à la tète du mouvement, firent prêter à tous les soldats, surtout à ceux qui avaient trempé dans l’oligarchie, les plus terribles serments de maintenir le régime démocratique, de vivre en bonne harmonie, de poursuivre avec ardeur la guerre contre les Péloponésiens , d’être ennemis des Quatre-Cents et de n’entretenir avec eux aucune relation quelconque. Tous les Samiens en âge de porter les armes se lièrent par le même serment. Les soldats mirent en commun avec eux tous leurs intérêts, toutes les éventualités, tous les périls, persuadés que c’était l’unique chance de salut pour les uns comme pour les autres, et qu’ils seraient perdus sans retour siles Quatre-Cents ou les ennemis postés à Milet prenaient le dessus.
Il y eut alors une scission bien prononcée, les uns voulant ramener la ville à la démocratie , les autres faire prévaloir l’oligarchie dans le camp. Aussitôt les soldats se formèrent en assemblée. Ils déposèrent les précédents généraux et tous ceux des triérarques qui leur étaient suspects ; à leur place ils en élurent d’autres, notamment Thrasybulos et Thrasylos. Les soldats se levaient pour s’adresser des exhortations mutuelles. Il ne fallait pas, disaient-ils, se laisser abattre parce que la ville avait fait divorce avec eux ; c’était la minorité qui s’était séparée d’une majorité bien plus puissante. Maîtres de toutes les forces navales, ils obligeraient les villes de leur dépendance à leur payer tribut, aussi bien qu’ils l’auraient fait en partant d’Athènes. Ils avaient dans Samos une cité considérable, qui, lors de sa guerre avec Athènes, avait failli lui enlever l’empire de la mer [*](Allusion à la guerre soutenue par Samos coptre Athènes du temps de Périclès. Voyez liv. I, ch. cxv. ). Elle leur servirait, comme auparavant, de point d'appui contre l’ennemi. Grâce à leurs vaisseaux, ils étaient mieux en état que les citoyens de la ville de se procurer des subsistances. C’était la flotte qui, de Samos oomme d’un poste avancé, avait jusqu’alors assuré les communications du Pirée. Dorénavant, si la ville leur déniait leurs droits, il ne tiendrait qu’à eux de lui fermer la mer , ce qu’ils n’avaient pas à craindre d’elle. Les secours à attendre d’Athènes pour la continuation de la guerre étaient nuis ou à peu
Tout en s’excitant de la sorte, les soldats n’en continuaient pas moins leurs préparatifs de guerre. Quant aux dix députés que les Quatre-Cents avaient envoyés à Samos, ils étaient déjà à Délos lorsqu’ils apprirent ces nouvelles ; ils ne poussèrent pas plus loin.
A cette même époque , les Péloponésiens de l’armée de Milet murmuraient tout haut contre Astyochos et Tissapherne qui, disaient-ils, ruinaient leurs affaires. Ils accusaient le premier de s’être refusé à livrer un combat naval, lorsque leur flotte était au grand complet et celle des Athéniens peu nombreuse ; de différer maintenant encore, quoique l’ennemi fût en dissension et n’eût pas concentré tous ses moyens; d’attendre indéfiniment, et au risque de tout compromettre, la flotte phénicienne, dont on parlait toujours et qui ne paraissait jamais. A Tissapherne ils reprochaient de ne point amener cette flotte et de paralyser leur marine en ne fournissant la solde ni régulièrement ni en son entier. Il fallait, selon eux, ne pas rester plus longtemps dans l’inaction, mais livrer une bataille décisive. Les Syracusains surtout se montraient exaspérés.
Les alliés et Astyochos, instruits de ces murmures et de l’agitation qui régnait à Samos, tinrent conseil et résolurent d’engager une action générale. En conséquence, ils se mirent en mer avec tous leurs bâtiments au nombre de cent douze, prescrivirent aux Milésiens de se rendre par terre au Mycale, et firent voile pour la même destination. Les Athéniens , avec quatre-vingt-deux vaisseaux, étaient alors en station à Glaucé près du Mycale, en face et à peu de distance de Samos. Dès qu’ils virent la flotte péloponésienne en marche contre eux, ils se retirèrent à Samos , car ils ne se croyaient
Le même été, peu de temps après ces événements, les Péloponésiens qui, malgré la concentration de leurs forces, ne s’étaient pas crus en état de se mesurer contre les Athéniens, se trouvèrent fort embarrassés pour l’entretien d'une flotte si considérable, surtout avec le peu de régularité que Tissapherne mettait dans ses payements. Ils songèrent donc à exécuter les instructions qu’ils avaient reçues à leur départ du Péloponèse, en envoyant vers Pharnabaze, Cléarchos fils de Ramphias avec quarante vaisseaux. Pharnabaze les appelait en leur offrant des subsides, et Byzance manifestait l’intention de se révolter. Ces vaisseaux prirent le large pour dérober leur marche aux Athéniens ; mais ils furent assaillis par une tempête : la plupart, avec Cléarchos, gagnèrent Délos et revinrent à Milet, d’où Cléarchos se rendit ensuite par terre dans l’Hel-lespont pour y prendre le commandement. Dix vaisseaux, conduits par Hélixos de Mégare, parvinrent heureusement dans l’Hellespont et firent soulever Byzance. A cette nouvelle, les Athéniens envoyèrent de Samos dans l’Hellespont un renfort de vaisseaux et de troupes. Il y eut même devant Byzance un léger engagement de huit vaisseaux contre huit.
Cependant Thrasybulos, qui depuis la révolution opérée à Samos n’avait pas cessé de travailler au rappel d'Alcibiade, parvint enfin, de concert avec les meneurs, à obtenir l’assentiment des soldats assemblés. Dès qu’il eut fait voter par eux son rappel et sa grâce, il se rendit auprès de Tissapherne et ramena Alcibiade à Samos ; car à ses yeux le seul moyen de salut était de s’attacher Tissapherne en l’enlevant ani Péloponésiens.
Une assemblée fut convoquée. Alcibiade commença par déplorer les malheurs de son exil ; puis il s’étendit sur les affaires publiques et fit briller les plus belles perspectives pour l’avenir ; enfin il exagéra démesurément son crédit auprès de Tissapherne. Par là il voulait intimider les chefs de l'oligarchie d’Athènes, dissoudre les associations [*](Voyez ch. liv, note 1. Quoique ces associations eussent été travaillées dans le sens de son rappel (ch. xlviii), Alcibiade aspirait à les dissoudre à cause de la froideur que l’aristocratie avait montrée envers lui (ch. lxiii). ), inspirer à ceux de Samos plus de respect pour lui et de confiance en eux-mêmes, enfin brouiller toujours plus les ennemis avec Tissapherne, en faisant évanouir les espérances qu’ils avaient mises en lui. Alcibiade étala donc les promesses les plus pompeuses, affirmant que Tissapherne lui avait donné sa parole que, s’il pouvait se fier aux Athéniens, l’argent ne leur manquerait pas, tant qu’il lui resterait quelque ressource, dût-il faire monnayer son propre lit; qu’il amènerait pour eux, et non pour les Péloponésiens, la flotte phénicienne déjà arrivée à Aspendos ; mais qu’il ne se fierait aux Athéniens que lorsque Alcibiade rappçlé lui répondrait de leurs sentiments.
Après avoir entendu ces promesses et d’autres semblables, ils l’élurent aussitôt général, conjointement avec ceux qu’ils avaient déjà nommés, et lui remirent la direction des affaires. Dès lors chacun se crut tellement assuré de son salut et de la punition des Quatre-Cents, qu’il n’eût échangé cet espoir contre rien au monde. Déjà même, sur la foi de ce qu’ils venaient d’entendre, ils étaient tout disposés à cingler immédiatement contre le Pirée, sans s’inquiéter des ennemis qu’ils avaient devant eux. Mais Alcibiade, malgré leurs instances, s'opposa formellement à ce qu’ils prissent un tel parti en laissant des adversaires qu’ils avaient plus près d'eux. Il dit que, étant nommé général, son premier soin était d’aller trouver Tissapherne pour concerter un plan de guerre ; et en effet, au sortir de l’assemblée, il partit sur-le-champ. Il voulait d’une part faire croire à une entente complète entre lui et ce satrape, de l’autre se grandir à ses yeux en se montrant investi du commandement et désormais en mesure de lui faire ou du bien ou du mal. Alcibiade avait ainsi l’avantage d’effrayer les Athéniens par Tissapherne et Tissapherne par les Athéniens.
Quand les Péloponésiens de Milet connurent le rappel d’Alcibiade, la méfiance qu’ils avaient déjà pour Tissapherne s’accrut considérablement. Il s’y joignait encore un autre motif de haine, provenant de la négligence avec laquelle Tissapherne servait la solde depuis la démonstration faite par les Athéniens contre Milet, lorsque les Péloponésiens avaient refusé
Pendant qu’ils se livraient à ces réflexions, il s’éleva tout à coup une mutinerie contre Astyochos. Les matelots syracusains et thuriens, d’autant plus arrogants qu’ils étaient de condition libre, se portèrent en masse auprès de lui en réclamant la solde. Astyochos répondit avec hauteur ; il alla même jusqu’à lever son bâton sur Doriéus[*](Voyez ch. xxxv. Les chefs lacédémoniens portaient habituellement une canne, et s’en servaient pour se faire obéir. Cette rudesse leur est souvent reprochée par les Athéniens. Du reste, il ne faut pas conclure que le port d'un bâton Tût un insigne distinctif de leur charge; car à Lacédémone cet usage était général. ), qui s’était fait l’organe de son équipage. A cette vue, la foule des soldats, en véritables gens de mer, éclate avec furie contre Astyochos et s’apprête à le lapider. Il prévint le danger en se réfugiant près d’un autel. Il en fut quitte pour la peur, et la foule se dissipa.
Les Milésiens s’emparèrent par surprise du château que Tissapherne avait fait construire dans leur ville [*](Il paraît de là, quoique l’auteur n’en ait pas fait mention, qu’à la suite de l’accord fait avec les Milésiens (ch. lviii), Tissapherne avait élevé un château fort à Milet ), et en chassèrent la garnison. Cette action fut bien vue par les alliés, surtout par les Syracusains ; mais elle n'eut pas l’approbation de Lâchas. Selon lui, les Milésiens et tous les autres habitants du pays du roi devaient se soumettre à une servitude modérée et ménager Tissapherne jusqu’à ce que la guerre eût pris une heureuse fin. Ce propos et d’autres analogues indisposèrent contre lui les Milésiens ; aussi lorsque plus tard il fut mort de maladie, ils ne permirent pas qu’on l’enterrât à l’endroit qu’avaient choisi les Lacédémoniens présents.
Les choses en étaient là et l’irritation contre Astyochos et Tissapherne était parvenue à son comble, lorsque Min-daros arriva de Lacédémone pour remplacer Astyochos dans les fonctions de navarque [*](La charge de navarque était annuelle. ). Astyochos lui remit le commandement et s’embarqua. Il était accompagné par un ambassadeur de Tissapherne, leCarien Gaulitès, qui parlait les deux langues. Ce dernier était chargé de se plaindre des Milésiens au sujet du fort et de disculper Tissapherne ; car celui-ci n’ignorait pas que les Milésiens étaient partis dans l’intention de l’accusçr et qu’avec eux se trouvait Hermocratès, qui devait le représenter comme ruinant, de concert avec Alcibiade, les affaires des Pélo-ponésiens par ses fluctuations. Tissapherne ne lui avait pas
Là-dessus arrivèrent de Délos les députés envoyés dans le temps par les Quatre-Cents pour tranquilliser l’armée et lui faire entëndre raison. Alcibiade était alors à Samos. Une assemblée fut convoquée ; mais lorsque les députés voulurent prendre la parole, les soldats refusèrent de les écouter et s’écrièrent qu’il fallait tuer ces destructeurs de la démocratie. A la fin cependant ils se calmèrent, non sans peine, et consentirent à les laisser parler.
Les députés déclarèrent que la révolution avait eu pour but, non pas la ruine, mais le salut de la ville ; qu’on ne songeait aucunement à la livrer aux ennemis : et la preuve, c’est que rien n’était plus facile à faire lors de l’incursion des Péloponésiens, quand on était déjà, au pouvoir ; que tous les citoyens à tour de rôle feraient partie des Cinq-Mille ; que les familles des soldats n’étaient point outragées, comme Chéréas l’avait faussement annoncé ; qu’on ne leur faisait aucun mal et qu’elles vaquaient paisiblement à leurs affaires. Ils eurent beau répéter ces assertions, les soldats ne voulurent rien entendre ; la colère leur suggé-raittoute sorte d’avis, surtout celui d’aller au Pirée. En cette occasion, Alcibiade rendit à la patrie le service le plus signalé : au moment où l’armée, cédant à l’entraînement, allait faire voile pour Athènes, ce qui était évidemment livrer aux ennemis l’Ionie et l’Hellespont, il sut l’en empêcher. NuPautre que lui n’étaient alors capable de contenir la multitude. Alcibiade la fît renoncer à son dessein et apaisa par ses remontrances l’irritation contre les députés. Ce fut lui qui les congédia, en leur disant qu’il ne s’opposait point à ce que les Cinq-Mille gouvernassent ; mais que les Quatre-Cents devaient se démettre et rétablir l’ancien conàeil des Cinq-Cents ; que si l’on avait fait quelque réduction dans les dépenses pour alimenter l’armée, il y donnait son plein assentiment. Au surplus il recommandait de tenir ferme et de ne point céder aux ennemis : car, dit-il, la
Il y avait là des députés d’Argos, venus pour offrir leurs services au parti populaire résidant à Samos. Alcibiade les remercia, et leur dit en les renvoyant qu’on s'adresserait à eux en temps utile. Ces députés avaient fait leur traversée avec les Paraliens. Ceux-ci, comme on l’a vu,, avaient été placés par les Quatre-Cents sur un bâtiment de transport avec ordre de croiser autour de l'Eubée ; ensuite ils avaient été chargés de conduire à Lacédémone Lespodias, Aristophon et Mélésias, envoyés en députation' par les Quatre-Cents ; mais parvenus à la hauteur d’Argos, ils s’étaient saisis de ces ambassadeurs et les avaient livrés aux Argiens, comme coupables du renversement delà démocratie ; puis, au lieu de revenir à Athènes, ils avaient pris à bord des députés argiens et s’étaient rendus à Samos avec leur trirème.
Le même été, dans le temps ôù divers motifs et surtout le rappel d'Alcibiade avaient porté au comble l’Irritation des Péloponésiens contre Tissapherne, qu'ils regardaient comme partisan déclaré d’Athènes, celui-ci, voulant apparemment dissiper ces fâcheuses impressions , prit le parti d’aller à Aspendos au-devant de la flotte phénicienne. Il engagea Lichas à l’accompagner et promit que son lieutenant Tamos fournirait en son absence les subsides à l’armée. Les opinions varient au sujet de ce voyage, et il n’est pas facile de savoir dans quelle intention Tissapherne se rendit à Aspendos, ni pourquoi, après y être allé, il n’en ramena pas les vaisseaux. Que la flotte phénicienne , forte de cent quarante-sept voiles, soit venue jusqu’à Aspendos, c’est un fait avéré; mais pour quel motif ne poussa-t-elle pas plus loin? à cet égard le champ est ouvert aux conjectures. Les uns prétendent qu’en s'absentant ainsi il était fidèle à son système d’affaiblir les Péloponésiens, et pour preuve ils citent l’extrême négligence apportée par Tamos dans le règlement de la solde ; d’autres, qu’en faisant venir les Phéniciens à Aspendos, il voulait spéculer sur leur retraite, sans avoir la moindre intention de les employer ; d’autres enfin, qu’il n’avait pas d’autre but que de répondre aux plaintes élevées contre lui à Lacédémone, en disant à sa décharge qu’il était allé bien réellement chercher cette flotte, dont la présence n’était pas une fiction. Quant à moi, ce qui me paraît le plus probable, c’est que, s’il n'amena pas la flotte
Pour Alcibiade, il ne sut pas plutôt Tissapherne en route pour Aspendos, qu’il partit lui-même avec treize vaisseaux. Il dit à ceux de Samos qu’il ne manquerait pas de leur rendre un grand service en amenant aux Athéniens la flotte phénicienne, ou tout au moins en l’empêchant de se joindre aux Péloponésiens. Apparemment il savait depuis longtemps que l’intention de Tissapherne n’était pas de faire venir cette flotte; il voulait le brouiller de plus en plus avec les Péloponésiens, en le faisant passer pour son ami et pour celui d'Athènes , et le forcer ainsi de se jeter dans les bras des Athéniens. Il mit donc à la voile et se dirigea en droite ligne sur Phasélis et sur Caunos.
De retour à Athènes, les députés envoyés à Samos par les Quatre-Cents rapportèrent la réponse d’Alcibiade , qui était de tenir ferme sans céder aucunement à l’ennemi, vu qu’il avait les meilleures espérances de les réconcilier avec l’armée et de triomper des Péloponésiens. Déjà plusieurs de ceux qui avaient donné les mains à l’établissement de l’oligarchie en étaient aux regrets, et ne demandaient pas mieux que de trouver un prétexte pour y échapper sans danger. Le langage d’Alcibiade les enhardit; ils formèrent des réunions, dans lesquelles on critiquait la direction des affaires. Parmi eux se trouvaient quelques-uns des chefs du parti aristocratique, généraux et fonctionnaires , tels que Théraménès fils d’Hagnon, Aristo-cratès fils de Scellias, et plusieurs autres. Bien qu’ils tinssent le premier rang dans le régime actuel, ils n’étaient pas, disaient-ils,
Ceux des Quatre-Cents qui étaient le plus opposés à cette forme de gouvernement et qui avaient alors la haute main dans les affaires, savoir : Phrynichos, le même qui dans son commandement de Samos avait eu des démêlés avec Alcibiade ; Aristarchos, l'un des plus ardents et des plus anciens adversaires de la démocratie ; Pisandros, Antiphon et d’autres hommes des plus puissants, avaient, dès leur entrée en charge, envoyé quelques-uns des leurs en ambassade à Lacédémone pour travailler à un rapprochement[*](Au lieu de όλίγαρχίαν, je lis όμολογίαν, d’après le manuscrit du Vatican. On ne voit pas ce que signifierait ce zèle déployé en faveur de l’oligarchie déjà établie à Athènes. ) ; plus tard ils en firent partir d’autres, lorsqu’ils connurent la réaction démocratique de Samos. Ils avaient aussi commencé à fortifier l’endroit appelé Éétionéa [*](L’Êétionéa est une jetée naturelle, située à gauche en entrant par mer au Pirée. L’intention des Quatre-Cents était d’en faire un point isolé, également défendable du côté de la mer et du côté de la terre. Extérieurement elle était protégée par les fortifications du Pirée. Le nouveau mur qu’on élevait alors devait-mettre à l’abri des attaques de l’intérieur. A l’extrémité de l’Éétionéa s’élevait une tour, où aboutissait l’ancien mur du Pirée. Le nouveau partait de ce même point, et, longeant la côte, formait le second côté d’un triangle allongé; le troisième côté était formé par le mur transversal qui barrait le portique ou halle aux grains. ). Leur activité ne fit que s’accroître, lorsqu’au retour de leurs députés de Samps, ils virent le changement qui s’opérait dans la multitude et même chez plusieurs de ceux sur lesquels ils avaient jusqu’alors compté. Doublement inquiets, à l’égard d’Athènes et de Samos , ils se hâtèrent d’envoyer à Lacédémone Antiphon, Phrynichos et dix autres, qu’ils chargèrent de traiter à. tout prix, pour peu que les conditions fussent tolérables. Ils pressèrent aussi les travaux d’Éétionéa. Le but de cette construction , au dire de Théraménès et de ses adhérents, n’était point de fermer le Pirée à la flotte de Samoe, dans le cas où elle voudrait en foroer l’entrée, mais plutôt de recevoir à volonté les ennemis par terre et par mer. L’Éétio-néa sert de môle au Pirée, dans lequel on pénètre en la rasant.
A la muraille déjà existante du côté du continent, on en ajoutait alors une nouvelle, afin qu’il suffit d’une garnison peu nombreuse pour commander l’entrée du port. En effet, c’était à l’une des deux tours fermant son étroite embouchure[*](A l’entrée du Pirée étaient deux tours, l’une à gauche, à l’extrémité de l’étionéa; l’Êautre à droite, sur la presqu’île de Munychie. ) que venaient aboutir l’ancien mur du côté du continent et le nouveau mur intérieur que l’on construisait alors du côté de la mer. Ils barrèrent aussi par une traverse un portique spacieux qui touchait au Pirée, et en firent un entrepôt, dont ils se réservèrent l’administration ; chacun fut tenu d'y déposer le blé qu’il pouvait avoir et celui qui arrivait par mer. C’est de là qu’on devait le tirer pour le mettre en vente.
Depuis longtemps, Théraménès allait se plaignant de toutes ces mesures. Lorsque les députés furent revenus de Lacédémone sans rapporter de solution, il prétendit que oe fort menaçait la sûreté de la ville. Par une singulière coïncidence, quarante-deux vaisseaux —dont quelques-uns italiens , de Tarente et de Locres , quelques autres siciliens — partirent du Péloponèse et vinrent mouiller à Las en Laconie [*](Petite ville sur le golfe de Laconie, à quarante stades S. O. de Gythion. Ses ruines subsistent près du village moderne de Passava. ), se disposant à passer en Eubée à la requête des Eubéens. Cette flotte était commandée par le Spartiate Agésandridas fils d’Agésan-dros. Théraménès soutint qu’elle avait moins en vue de secourir l’Eubée que d’appuyer ceux qui fortifiaient l’Ëétionéa, et que, si l’on n’y prenait garde, la ville s’en irait tout doucement à sa perte. Il y avait quelque chose de vrai dans cette accusation et ce n’était pas une pure calomnie. Les Quatre-Cents voulaient avant tout maintenir leur autorité oligarchique, même sur les alliés ; si cela n’était pas possible , conserver l’indépendance en gardant la flotte et les murs; enfin, en désespoir de cause, n’être pas les premières victimes du peuple redevenu souverain, mais plutôt introduire les ennemis, traiter avec eux, moyennant le sacrifice des murs et de la flotte, et sauver ce qu’ils pourraient de la ville, en assurant leur sécurité personnelle. Aussi pressaient-ils l’achèvement de la fortification commencée : ils y ménageaient des guichets et des passages dérobés pour donner entrée aux ennemis. Tout devait être achevé en temps utile.
Ce furent d’abord de sourdes rumeurs répandues entre peu de personnes ; mais sur ces entrefaites Phrynichos, au retour de son ambassade à Lacédémone, fut frappé en trahison par un des péripoles[*](Voyez liv. II, ch. xra, note 5. Les péripoles étaient sous les ordres d’un commandant spécial, nommé péripo-larque. ) et tué roide en pleine agora, au sortir même du conseil. Le meurtrier s’échappa. Un Argien, son complice, arrêté et mis à la question par les Quatre-Cents, ne nomma aucun instigateur
Enfin, après maint propos séditieux et sur quelques nouveaux soupçons, l’on en vint aux effets. Les hoplites du Pirée qui travaillaient aux fortifications d’Éétionéa et parmi lesquels se trouvait, en qualité de taxiarque, Aristocratès avec sa tribu, se saisirent d’Alexiclès, l’un des généraux les plus dévoués à i’o-ligarchie, le conduisirent dans une maison et l’y enfermèrent. Ils furent activement secondés par Hermon, chef des péripoles de garde à Munychie ; et, ce qui était plus grave, la masse des hoplites les soutenaient.
Lies Quatre-Cents se trouvaient alors en séance au conseil. A cette nouvelle leur premier mouvement fut de courir aux armes, excepté toutefois ceux à qui ne plaisait pas l’état actuel ; en même temps ils éclataient en menaces contre Théraménès et ses adhérents. Celui-ci se défendit en disant qu’il était prêt à aller de ce pas avec eux délivrer le prisonnier. Il s’adjoignit un des généraux de la même opinion que lui et se rendit au Pirée. Aristarchos s’y porta de son côté avec quelques jeunes gens d’entre les cavaliers. Le tumulte était à son comble. Dans la ville on croyait le Pirée occupé et le prisonnier déjà mort ; au Pirée on s’attednait de moment en moment à se voir attaqué par les citadins. De toutes parts on prenait les armes. Ce ne fut pas sans peine que les vieillards parvinrent à contenir la foule. Ils furent aidés par le Pharsalien Thucydide, proxène d’Athènes, qui, se jetant entravers des plus échauffés, criait de ne pas perdre la république menacée de près par l’ennemi. A la fin cependant ils se calmèrent et s’abstinrent de s’entr’égorger.
Arrivé au Pirée, Théraménès, en qualité de général, se fâcha contre les hoplites, mais pour la forme seulement. Aristarchos au contraire et les ennemis de la multitude étaient furieux tout de bon. La plupart des hoplites n’en persévérèrent pas moins