History of the Peloponnesian War

Thucydides

Thucydides. Histoire de la Guerre du Péloponnése. Bétant, Élie-Ami, translator. Paris: Librairie de L. Hachette, 1863.

A l’époque où Astyochos vint à Milet prendre le commandement de la flotte, l’abondance régnait encore dans l’armée péloponésienne. La solde était servie avec régularité ; le pillage d’Iasos avait enrichi les soldats ; enfin les Milésiens supportaient courageusement les charges de la guerre. Néan-moins les Péloponésiens trouvèrent que le premier traité conclu entre Tissapherne et Chalcidéus laissait à désirer et n’était pas assez à leur 'avantage. Ils en firent donc un autre pendant que Théraménès était encore à Milet. Il était conçu en ces termes :

« Entre les Lacédémoniens et leurs alliés, d’une part, le roi Darius, ses fils et Tissapherne d’autre part, est conclu un traité de paix et d’amitié aux conditions suivantes :

« Tout le pays et toutes les villes qui sont au roi Darius ou qui étaient à son père ou à ses ancêtres, serônt à l’abri de toute hostilité et dommage quelconque de la part des Lacédémoniens et de leurs alliés. Aucun tribut ne sera levé sur lesdites villes n^par les Lacédémoniens ni par leurs alliés.

« Le roi Darius s’engage, ainsi que ses sujets, à ne commettre aucune hostilité ni dommage quelconque envers les Lacédémoniens et leurs alliés.

« Si les Lacédémoniens et leurs alliés ont besoin de l’assistance du roi, si le roi a besoin de celle des Lacédémoniens on de leurs alliés, on s’entendra pour agir d’un commun accord.

« Les parties contractantes s’engagent à continuer ensemble la guerre avec les Athéniens et leurs alliés, et à ne la terminer que de concert.

« Tout corps de troupes qui, à la demande àu roi, se trouvera sur son territoire, sera défrayé par le roi.

« Si quelqu’une des villes comprises dans le traité attaque

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le pays du roi, les autres s’y opposeront et prêteront mainforte au roi de tout leur pouvoir.

« Si quelqu’un du pays du roi ou des États soumis à son empire attaque le pays des Lacédémoniens ou de leurs alliés, le roi s’y opposera et prêtera main-forte de tout son pouvoir. »

Après la conclusion de ce traité , Théraménès remit la flotte à Astyochos, monta sur un brigantin et disparut. Déjà les Athéniens étaient passés de Lesbos à Chios avec une armée; maîtres sur terre et sur mer , ils fortifiaient Delphi-nion, place défendue du côté de terre , pourvue de ports et située à proximité de la ville de Chios. Les Chiotes , battus antérieurement dans plusieurs rencontres, étaient en mésintelligence entre eux. Pédaritos avait fait périr comme partisans d’Athènes Tydéus fils d’ion et ses adhérents ; le reste de la population était soumis de force à un régime oligarchique ; aussi les citoyens , livrés à des défiances réciproques, restaient-ils dans l’inaction; ils ne comptaient,ni sur eux-mêmes ni sur les auxiliaires du Péloponèse pour résister aux ennemis. Cependant ils avaient envoyé à Milet demander des secours à Astyochos , et, sur son refus, Pédaritos avait écrit à Lacédémone pour se plaindre de lui. Telle était pour les Athéniens la situation des affaires à Chios. La division navale qu’ils avaient à Samos fit une démonstration contre la flotte stationnée à Milet; mais celle-ci ne sortant pas à sa rencontre, elle revint à Samos et s’y tint en repos.

Le même hiver, les vingt-sept vaisseaux armés par les Lacédémoniens à la sollicitation de Calligitos de Mé-gare et de Timagoras de Cyzique, agents de Pharnabaze, par-, tirent du Péloponèse pour l’Ionie, vers le solstice. Ils étaient commandés par le Spartiate Antisthénès. Les Lacédémoniens firent monter sur la même flotte onze Spartiates pour servir de conseil à Astyochos ; l’un d’eux était Lichas fils d’Arcésilaos. Ces commissaires avaient toute latitude pour prendre les mesures les plus convenables; pour envoyer, s’ils le jugeaient à propos, dans l’Hellespont vers Pharnabaze cette même flotte ou un nombre plus ou moins grand de vaisseaux, sous la conduite de Cléarque fils de Ramphias qui était à bord, enfin pour révoquer et remplacer par Antisthénès le navarque Astyochos, devenu suspect depuis la lettre de Pédaritos. Ces vaisseaux, partis de Malée, prirent le large et touchèrent à Mélos. Ils y trouvèrent dix bâtiments d’Athènes , en saisirent trois vid s et

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les brûlèrent ; puis, craignant — comme il arriva en effet — que les vaisseaux échappés de Mélos ne donnassent l’éveil à la flotte athénienne de Samos, ils firent voile vers la Crète, allongeant à dessein la route, et allèrent jeter l’ancre à Caunos en Asie. De là, se croyant hors de danger, ils avertirent de leur approche la'flotte de Milet, pour qu’elle vînt à leur rencontre.

Cependant les Chiotes et Pédaritos , nonobstant le mauvais vouloir d’Astyochos, lui envoyaient message sur message pour le presser de venir avec toute sa flotte au secours de leur ville assiégée, et de ne pas souffrir que la plus importante des cités alliées en Ionie fût bloquée par mer et infestée par terre. Aucune ville, celle de Lacédémone exceptée, ne possédait plus d’esclaves que Chios ; leur multitude nécessitait à leur égard un système de répression scvèrc [*](Etienne de Byzance (s. v. Χίος) dit : « Les Chiotes sont les premiers qui aient usé de serviteurs (θεράποντες) comme les Lacédémoniens usent des Hilotes, les Argiens des Gymnésiens, les Sicyoniens des Corynéphores, les Grecs d’Italie des Pélasges, les Crétois des Mnoïdes. » Athénée (VI, xxvm), en confirmant le fait, parle des séditions excitées à Chios par les esclaves, et ajoute que les Chiotes étaient les premiers des Grecs qui eussent établi la traite [σωματεμπορία) ou le commerce des esclaves. ). Aussi, dès qu’ils virent l’armée des Athéniens solidement établie dans une position retranchée, ils se mirent à déserter en foule ; et, par leur connaissance des localités, ils firent un mai incalculable. Les Chiotes insistaient donc pour être secourus. pendant qu'on avait encore l’espoir et le moyen d’arrêter les travaux inachevés de Delphinion , et avant que l'ennemi eût entouré d’ouvrages plus étendus son camp et sa flotte. Astyo-chos, d’après ses précédentes menaces, n’était guère disposé à les secourir ; cependant il se mit eu devoir de le faire, lorsqu’il vit les alliés en manifester le désir.

Sur ces entrefaites, on apprit de Caunos l’arrivée des vingt-sept vaisseaux et des commissaires lacédémoniens. Às-tyochos, jugeant que tout devait être subordonné à la double nécessité d’escorter une flotte si nombreuse, qui lui promettait l’empire de la mer, et d’assurer la traversée des Lacédémoniens chargés de contrôler sa conduite , renonça sur-le-champ à l’expédition de Chios et se mit en route pour Caunos. Dans le trajet, il descendit à Cos-la-Méropide[*](Méropis était l’ancien nom de l’île de Cos. On avait continué à la désigner par cette épithète, quoiqu’il n’existât pas en Grèce d’autre ville du même nom. ). Il pilla cette ville ouverte, et alors bouleversée par le plus violent tremblement dé terre qui, de mémoire d’homme , se soit fait sentir; les habitants s’étaient réfugiés sur les montagnes. Il fit des courses sur le territoire et enleva tout, à l’exception des hommes libres qu’il relâcha. De Cos, il arriva pendant la nuit à Cnide. Là il fut contraint par les instances des Cnidiens à ne pas débarquer ses équipages , mais à se porter sans désemparer contre les vingt vaisseaux d’Athènes, avec lesquels Charminos , l’un des généraux de Samos , guettait ces mêmes vingt-sept navires péloponésiens qu’Astyochos venait chercher. Un avis de Mélos

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avait fait connaître à Samos l’approche de cette flotte : aussi Charminos se tenait-il en croisière dans les parages de Symé, de Chalcé, de Rhode et de la Lycie; déjà même il était instruit de sa présence à Caunos.

Astyochos, avant que sa marche fût signalée, cingla immédiatement vers Symé. afin de surprendre en pleine mer l’escadre ennemie. Mais la pluie et la brume dispersèrent sa flotte dans les ténèbres ; au point du jour elle était en désordre, et déjà l’aile gauche se trouvait en vue des Athéniens, tandis que le reste errait encore autour de ΓΪle. Charminos et les Athéniens s’avancent à la hâte, avec moins de vingt vaisseaux, dans la persuasion que cette flotte est celle de Caunos qu’ils épiaient. Ils attaquent à l’instant, coulent trois vaisseaux et en endommagent d’autres. L’affaire en était là et semblait tourner à leur avantage , lorsque le gros de la flotte ennemie parut à l’improviste et les cerna de toutes parts. Les Athéniens prirent alors la fuite et perdirent six vaisseaux : le reste se réfugia d’abord dans l’île de Teutlussa, puis à Halicarnasse. Après ce succès, les Péloponésiens abordèrent à Cnide, où ils furent rejoints par les vingt vaisseaux venant de Caunos. Les deux flottes réunies firent voile pour Symé, y érigèrent un trophée, et revinrent mouiller à Cnide.