History of the Peloponnesian War

Thucydides

Thucydides. Histoire de la Guerre du Péloponnése. Bétant, Élie-Ami, translator. Paris: Librairie de L. Hachette, 1863.

Nicias et Démosthène, voyant le fâcheux état de l’armée, le manque absolu de subsistances et le grand nombre de blessés, prirent le parti d’allumer pendant la nuit autant de feux que possible, et d’exécuter leur retraite, non plus dans la direction projetée, mais en sens contraire aux positions gardées par les Syracusains, c’est-à-dire vers la mer [*](Le premier projet des Athéniens était de.se retirer à Catane. Ils avaient donc d’abord à traverser l’Anapos, puis à cheminer au N., en laissant les Epipoles à main droite. Le chemin moderne. passant par le village de Floridia et par les montagnes dites Sierra di Buon Giovanni, rejoint près de Thapsos la route directe de Syracuse à Catane. Mais les Athéniens, n’ayant pu franchir ces montagnes défendues par les Syracusains, se décident à changer de direction et à se retirer chez les Sicules, dans la partie S. O. de la Sicile. Us reviennent donc sur leurs pas pour atteindre la route qui longe la côte au S. de Syracuse. ). Cette dernière route ne conduisait plus l’armée à Catane, mais dans la partie opposée de la Sicile, vers Camarine, Géla et les autres villes, grecques ou barbares, de ces parages. Ils allumèrent donc une multitude de feux, et partirent de nuit; rùais ils tombèrent dans la confusion, résultat ordinaire des terreurs paniques auxquelles sont sujets tous les grands corps d’armée dans les marches nocturnes, exécutées à travers un pays hostile et à proximité de l’ennemi. La division de Niçias, qui était la première, conserva ses rangs et prit beaucoup d’avance; mais celle de Démosthène, qui formait plus de la moitié de l’armée, se rompit et chemina en désordre. Cependant, à la pointe du jour, ils arrivèrent au bord de la mer ; ils prirent la route d’Hélore [*](Voyez liv. VI, ch. lxvi, note 2- ) et gagnèrent du terrain. Leur intention était, une fois au bord du Gacyparis, d’en remonter le cours. Ils espéraient rencontrer ainsi les Sicules qu’ils avaient mandés. Parvenus à ce cou-rantd’eau, ils trouvèrent un détachement syracusain, occupé à retrancher et à palissader le passage. L’ennemi culbuté, ils passèrent outre, en se dirigeant vers une autre rivière nommée Ërinéos, C’était] l’itinéraire que leur traçaient leurs guides.

Dès qu’il fit jour et que les Syracusains et leurs alliés se furent aperçus de la disparition des Athéniens, ils accusèrent pour la plupart Gylippe de les avoir volontairement laissé échapper. Ils n’eurent pas de peine à reconnaître la route qu’ils avaient prise, et se mirent en toute hâte à leur poursuite; ils les rejoignirent avant l’heure du dîner. Le corps de Démosthène, formant J’arrière-garde, avait marché lentement et sans ordre, par suite du trouble de la nuit ; ils l’attaquèrent sur-le-champ, et l’action s’engagea. La cavalerie syracusaine eut bientôt enveloppé et resserré sur un même point ce corps isolé. La division de Nicias avait cinquante stades d’avance. Nicias hâtait le pas, sentant qu’il s’agissait, si l'on voulait être sauvé, de gagner de rapidité, sans s’arrêter à combattre, à moins d’y être forcé. Démosthène était plus exposé et d’une manière plus continue ; comme il formait l’arrière-garde, il était le premier assailli. Se voyant serré de près par les Syracusains, il songea

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moins à faire du chemin qu’à se ranger en bataille, jusqu'à ce qu’enfin sa lenteur permît aux ennemis de le cerner complètement et de jeter ses soldats dans une affreuse confusion. Confinés sur un terrain tout entouré de clôtures, bordé de part et d’autre par une route et couvert d’olivîfers, ils se trouvèrent en butte à une grêle de traits. Les Syracusains préféraient, comme de raison, ce genre d’attaque à une lutte de pied ferme, car ils n'avaient aucun intérêt à se risquer contre des gens au désespoir. Désormais assurés de la victoire, ils voulaient s’épargner des sacrifices inutiles, et jugeaient cette manœuvre suffisante pour faire tomber leurs ennemis en leur pouvoir.

Quand ils eurent ainsi, toute la journée, criblé de traits les Athéniens et leurs alliés, et qu’ils les virent accablés de blessures et de souffrances de toute espèce, Gylippe, les Syracusains et leurs alliés firent une proclamation pour inviter les insulaires à passer à eux sous promesse de la liberté. Les soldats de quelques villes y consentirent, mais en petit nombre. Ensuite toutes les troupes de Démosthène mirent bas les armes, à condition qu’on ne ferait périr personne ni de mort violente, ni dans les fers, ni par la privation du strict nécessaire. Ils se rendirent tous, au nombre de six mille. Tout l’argent qu’ils avaient, ils le déposèrent dans des boucliers renversés ; ils en remplirent quatre. On les conduisit immédiatement à la ville

Quant à Nicias et à ses compagnons, ils arrivèrent la même jour au fleuve Ërinéos, et allèrent camper sur une hauteur^ Les Syracusains les atteignirent le lendemain, leur dirent que la troupe de Démosthène s’était rendue, et les engagèrent à en faire autant. Nicias, qui ne pouvait les croire, convint d’envoyer un cavalier pour s’assurer du fait. Quand cet émissaire, de retour, eut confirmé le fait, Nicias fit déclarer par un héraut à Gylippe et aux Syracusains qu’il était prêt à traiter avec eux, au nom des Athéniens, pour le remboursement des frais de la guerre, à condition que son armée aurait le loisir de se retirer. Pour garantie du payement, il offrait de livrer des otages athéniens, à raison d’un homme par talent. Les Syracusains et Gylippe s'y refusèrent. Ils assaillirent les Athéniens, les enveloppèrent entièrement, et les accablèrent de traits jusqu’au soir. Les Athéniens étaient exténués par le manque de vivres et de toutes les choses nécessaires ; néanmoins, ils profitèrent du calme de la nuit pour prendre les armes et se mettre en devoir de partir. Les Syracusains s’en aperçurent et entonnèrent le péan. Se voyant découverts, les Athéniens renoncirent

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à leur tentative, excepté trois cents hommes, qui forcèrent les gardes et s’en allèrent où ils purent pendant la nuit.

A l'aube du jour, Nicias remit l’armée en marche. Les Syracusains et leurs alliés ne cessèrent de les harceler en tirant sur eux de toutes parts et en les criblant de javelots. Les Athéniens se hâtaient de gagner le fleuve Assinaros; ils espéraient, une fois au delà, être moins exposés aux attaques des cavaliers et des troupes légères, comme aussi échapper aux tourments de la faim et de la soif. Arrivés sur le bord de ce fleuve, iis s’y précipitèrent pêle-mêle, chacun voulant traverser le premier. Les ennemis, qui les poursuivaient de près, ajoutèrent bientôt à la difficulté du passage. Les Athéniens, forcés de marcher en colonne serrée, se jetaient les uns sur les autres et se foulaient aux pieds. Enchevêtrés au milieu des lances et des bagages, les uns succombaient sur-le-champ, les autres étaient entraînés par les flots. Les Syracusains, postés sur l’escarpement de la rive opposée, dirigeaient des coups plongeants sur les Athéniens, occupés pour la plupart à étancher leur soif et entassés confusément dans le lit encaissé de la rivière. A la fin, les Pélopo-nésiens y descendirent, et massacrèrent tout ce qui s'y trouvait. Bientôt l’eau fut troublée ; cependant on la buvait encore, toute bourbeuse et ensanglantée qu’elle était ; on se la disputait même les armes à la main.

Déjà les cadavres étaient amoncelés dans la rivière ; déjà l’armée était anéantie, une partie ayant péri sur les rives, une autre dans la fuite sous les coups des cavaliers, lorsque enfin Nicias se rendit à Gylippe, auquel il se confiait plus qu’aux Syracusains. Il livra sa personne à la discrétion de ce général et des Lacédémoniens, les priant seulement de mettre fin au carnage. Dès lors Gylippe ordonna de faire'des prisonniers. Ce qui restait, déduction faite d’un bon nombre distrait par les Syracusains, fut emmené vivant. On envoya aussi à la poursuite de la colonne fugitive et on l’arrêta. Cependant ce qu’on recueillit de captifs pour le compte de l’Etat fut peu de chose ; la plupart furent détournés par les particuliers. Toute la Sicile en fut remplie, attendu qu'ils n’avaient pas été pris par capitulation comme ceux de Démosthène. Le nombre des morts fut aussi très-grand, car le massacre fut immense et surpassa tout ce qui s’était vu dans le cours de cette guerre; enfin l’armée avait souffert d’énormes pertes dans les fréquents engagements soutenus pendant la retraite. Plusieurs parvinrent à s’échapper,

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soit à Tinstant, soit plus tard, et après avoir subi l'esclavage. Catane leur servit de refuge.

Les Syracusains et leurs alliés se réunirent, retournèrent à la ville avec leurs prisonniers et leur butin. Tous ceux des Athéniens et des alliés qu'ils avaient pris, ils les descendirent dans les Latomies [*](Les Latomies sont les célèbres carrières de Syracuse, profondes excavations situées sur les Épipoles, et qui existent encore aujourd’hui. Elles sont connues pour avoir souvent servi de prison. ), lieu de détention qu'ils regardaient comme le plus sûr. Pour ce qui est de Nicias et de Démosthène, ils les égorgèrent, malgré l’opposition de Gylippe, qui eût voulu couronner glorieusement ses exploits en amenant aux Lacédémoniens les chefs de l'armée ennemie. L'un d'eux, Démosthène, s’était attiré leur haine à cause des événements de Sphactérie et de Pylos ; l’autre leur amitié pour îe même motif : car c’était à l’instigation de Nicias que les Athéniens avaient fait la paix et relâché les prisonniers de l’île ; aussi les Lacédémoniens lui étaient-ils affectionnés, et de là vint la confiance avec laquelle il se rendit à Gylippe. Mais les Syracusains, sachant que Nicias avait eu des intelligences clandestines avec quelques-uns d'entre eux, craignirent, dit-on, que, mis à la question pour ce sujet, iljie troublât pour eux la joie de la victoire ; d’autres, et surtout les Corinthiens, qu'à l'aide de ses richesses il ne réussît à s’évader et à leur susciter de nouveaux embarras ; ils persuadèrent donc à leurs alliés de le faire périr. Telles ou à peu près furent les causes de la mort de Nicias, celui des Grecs de nos jours qui, par la réunion de ses vertus, méritait le moins cet excès d’infortune.

Quant à ceux qui furent enfermés dans les Latomies, les Syracusains les traitèrent dans les premiers temps avec une extrême rigueur. Parqués dans une enceinte creuse et resserrée, ils furent d’abord exposés sans abri à l’ardeur suffocante du soleil; puis survinrent les fraîches nuits d'automne, et cette transition détermina des maladies. N’ayant pour se mouvoir qu’un espace étroit, et les cadavres de ceux qui succombaient à leurs blessures, aux intempéries ou à quelque accident, _ gisant pêle-mêle, il en résulta une infection insupportable, qu’aggravèrent encore les souffrances du froid et de la faim ; car, durant huit mois, on ne donna à chaque prisonnier qu’une cotyle d’eau et deux cotyles de blé [*](Par jour sans doute. La mesure appelée cotyle équivalait au quart du chénice, c’est-â-dire à vingt-sept décalitres. ). Enfin, de tous les maux qu'on peut endurer dans une captivité pareille, aucun ne leur fut épargné. Pendant soixante-dix jours, ils vécurent ainsi tous ensemble ; ensuite, ceux qui n’étaient ni Athéniens ni Grecs de Sicile ou d’Italie furent vendus [*](L’auteur ne dit pas ce que devinrent les prisonniers Athéniens. On voit seulement, par ce qui précède, qu’ils furent détenus pendant huit mois. Après ce temps, il est à croire qu’ils furent vendus comme les autres; s’ils eussent été échangés, il en serait fait mention dans le livre suivant. ).

Il est impossible de préciser le nombre total des prison-

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Yiîers ; tout ce qu’on peut dire, c’est qu’il ne fut pas inférieur à sept mille. Ce fut pour les Grecs l’événement le plus saillant de cette guerre, et, selon moi, de tous les temps dont nous avons conservé le souvenir. Jamais fait d’armes ne fut plus glorieux pour les vainqueurs, ni plus lamentable pour les vaincus. Le désastre de ceux-ci fut aussi complet que possible : armée, vaisseaux, tout fut perdu ; et d’une si grande multitude d’hommes, bien peu revirent leurs foyers. Ainsi se termina l’expédition de Sicile.

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[*](Consternation d’Athènes à la nouvelle du désastre de Sicile, chap. i. Dans l’hiver de la dix-neuvième année, effervescence générale des Grecs pour prendre part à la guerre, chap.. n.Expédition d’Àgis contre les Œtéens, chap. ni.Préparatif^ de défense des Athéniens, chap. iv.L’Eubée, Lcsbos, Chios et Érythres manifestent l’intention de se révolter contre les Athéniens, chap. v.Les Lacédémoniens se décident à secourir d’abord Chios, chap. vi. Vingtième année de la guerre. Les Lacédémoniens envoient une flotte à Chios; elle est bloquée par les Athéniens au port de Piréos en Corinthie, ch. vn-xi.Alcibiade est envoyé par les Lacédémoniens en Ionie, ch. xii.Retour de la flotte péloponésienne de Sicile à Cerinthe, ch. xm.Défection de Chios, d’Érythres, de Clazomènes, de Téos et de Milet, ch. xiv-xvii.Premier traité d’alliance des Lacédémoniens avec le roi de Perse, ch. xvm.Opérations des Athéniens contre Chios, ch. xix-xx.Insurrection démocratique à Samos, ch. xxi.Inutile tentative des Péloponé-siens sur Lesbos; les Athéniens soumettent Clazomènes, ch. xxn-xxiii.Guerre autour de Milet, ch. xxiv-xxyii.Les Péloponé-siens aident Tissapherne à prendre Jasos et le rebelle Amorgès, ch. xxvm.Dans l’hiver, Tissapherne se rend à Milet et entre en négociation pour des subsides à fournir aux Péloponésiens, ch. xxn.Une partie de la flotte athénienne passe de Samos à Chios, ch. xxx. Les Péloponésiens attaquent inutilement Ptéléon et Clazomènes, ch. XXXI.Lesbos négocie sa défection, ch. xxxn.La flotte athénienne partie de Samos pour attaquer Chios, est dispersée par la tempête, ch. xxxm-xxxiv.Les Péloponésiens échouent à l’attaque de Cnide; ch. xxxv.Second traité d’alliance entre les Lacédémoniens et le roi de Perse, ch. xxxvi-xxxvn.Les Athéniens abordent à Chios, ch. xxxvm.Les Péloponésiens envoient une flotte à Pharnabaze, ch. xxxix.Astiochos défait une escadre athénienne près de Cnide, ch. xl-xlii.Les commissaires lacédé-moniens désapprouvent le traité conclu avec Tissapherne, ch. xlui. Défectionde Rhodes, ch. xliv.Alcibiade, suspect aux Péloponésiens, passe chez Tissapherne et l’engage à tenir la balance égale entre les deux partis, ch.xLv-xLvi.Ses premières démarches pour obtenir son rappel, ch. xlvii.Conjuration ourdie à Samos pour le rappel d’Alcibiade et le renversement de la démocratie à Athènes, ch. XLvm-Liv.Les Athéniens attaquent Rhode et bloquent Chios, ch lv.Démarche infructueuse de Pisandros auprès de Tissapherne et d’Alcibiade, ch. lvi.Tissapherne conclut avec les Péloponésiens un troisième traité, ch. lvii-lix.Les Béotiens s’emparent d’Oropos, ch. lx.Vingt-unième année de la guerre. Les' Chiotes livrent aux Athéniens une bataille navale sans résultat prononcé, ch. lxi.Défection d’Abydos et de Lampsaque; les Athéniens reprennent cette dernière, ch. lxii.Pisandros et les conjurés établissent l’oligarchie d’abord à Samos, puis à Athènes. Gouvernement des Quatre-Cents, ch. lxiii-lxxi.L’armée athénienne à Samos se déclare pour le maintien de la démocratie, ch. lxxii-lxxvii.Mécontentement des Péloponésiens contre As-tyochos, ch. lxxviii-lxxix.Les Péloponésiens envoient quarante vaisseaux à Pharnabaze; défection de Byzance, ch. lxxx.Alcibiade rappelé par l’armée athénienne revient à Samos, où il est élu général, ch. lxxxi-lxxxii.Émeute de l’armée péloponésiënne à Milet contre Astyochos; celui-ci est remplacé par Mindaros, ch. lxxxiii-lxxxv.Des députés des Quatre-Cents arrivent à Samos et essayent en vain de faire accepter ce gouvernement par l’armée, ch. lxxxvi.Tissapherne et Alcibiade se rendent à As-pendos au-devant de la flotte phénicienne, ch. lxxxvii-lxxxviii.Opposition que rencontre à Athènes l’établissement de l’oligarchie, ch. Lxxxix-xcm.Une flotte péloponésienne fait révolter l’Eubée, ch. xciv-xcvi.Les Athéniens déposent les Quatre-Cents et instituent un gouvernement composé de cinq mille citoyens, ch. xcxvii-xcxviii. A l’invitation de Pharnabaze, les Péloponésiens passent dans PHellespont; la flotte athénienne les suit, ch. xcix-cni.Bataille navale de Cynosséma ; les Athéniens sont vainqueurs, ch. civ-cvi. Les Athéniens reprennent Cyzique, ch. cvii.Retour d’Alcibiade et de Tissapherne; ce dernier se rend dans l’Hellespont, ch. cvm-cix.)

Quand ces nouvelles furent arrivées à Athènes, on refusa longtemps de croire à un désastre si complet, malgré les assertions formelles des témoins les plus dignes de foi, échappés du milieu même de la déroute. Il fallut bien cependant se rendre à l’évidence. Alors le peuple se déchaîna, d’une part contre les orateurs qui avaient poussé à l’expédition , comme si lui-même ne l’eût pas votée ; de l’autre contre les colporteurs d’oracles, les devins et tous ceux qui, dans le temps, avaient par leurs prédictions éveillé l’espoir de conquérir la Sicile. On n’avait sous les yeux que des sujets de tristesse, d’effroi, de consternation. Les citoyens, chacun en particulier, avaient fait des pertes cruelles. La ville avait à regretter cette foule

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d'hoplites, cette cavalerie , cette jeunesse , qu’il était devenu impossible de remplacer. L’aspect des chantiers dégarnis, Yé-puisement du trésor, le manque d'équipage pour la flotte, tout se réunissait pour faire désespérer du salut. Au premier jour on s’attendait à voir les ennemis de Sicile cingler contre le Pirée après la victoire éclatante qu’ils venaient de remporter; ceux de Grèce, dont les forces étaient doublées, venir fondre sur Athènes par terre et par mer ; enfin les alliés soulevés leur donner la main. Néanmoins il fut décidé qu'on résisterait avec les ressources disponibles ; qu'on équiperait tant bien que mal une flotte, en rassemblant des bois et de l’argent ; qu’on surveillerait les alliés et particulièrement l’Eubée ; qu’on introduirait dans l’administration la plus sévère économie ; enfin qu’on élirait un conseil de vieillards pour donner leur avis préalable sur toutes les mesures à prendre [*](D’après la loi, toule décision de rassemblée du peuple devait être précédée d’un avis du conseil des Cinq-Cents. Il est probable que l’autorité jlont il s’agit ici était une commission choisie parmi les membres les plus âgés de ce corps, et chargée d’examiner préalablement les questions, avant que le conseil lui-même ne formulât son avis. ). Dans ce premier moment de terreur le peuple, selon sa coutume, était disposé à tout régulariser. Ces résolutions arrêtées forent mises à exécution sur-le-champ. L’été finit.

L’hiver suivant, le désastre des Athéniens en Sicile excita parmi les Grecs une fermentation générale. Ceux qui jusqu’alors étaient demeurés neutres ne croyaient pas pouvoir s'abstenir plus longtemps de se mêler à la guerre, même sans y être invités. Ils se disaient que, si les Athéniens eussent triomphé en Sicile, ils n'auraient pas manqué de les attaquer; d’ailleurs il leur semblait que cette guerre serait bientôt finie et qu’il était honorable d’y prendre part. Les alliés de Lacédémone redoublaient de zèle, dans l’espoir d’être bientôt délivrés de leurs longues souffrances. Mais rien n’égalait l’empressement des sujets d’Athènes à se révolter ; sans consulter leurs forces, sans écouter d’autres voix que celle de la passion, ils soutenaient que les Athéniens seraient hors d’état de se maintenir même l’été suivant. Chez les Lacédémoniens, la confiance était surtout accrue par la certitude que les alliés de Sicile, ne pouvant plus leur refuser le concours de leur marine, arriveraient en forces dès le printemps. Pour tous ces motifs, ils se préparaient à pousser les hostilités à outrance, convaincus que la guerre une fois terminée à leur avantage, ils n’auraient plus à redouter les dangers dont les eussent menacés les Athéniens et les Siciliens réunis ; et que, Athènes abattue, leur propre domination sur toute la Grèce serait irrévocablement assurée.

En conséquence et sans attendre la fin de l’hiver, leur roi Agis partit de Décélie avec des troupes, afin d'aller chez les

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alliés lever des subsides pour l’entretien de la flotte. Il se porta d’abord vers le golfe Maliaque, reprit aux OEtéens, anciens ennemis de Lacédémone, une grande partie de leur butin [*](Le butin que les peuplades du mont Œta avaient fait dans leurs continuelles incursions contre les habitants d’Héraclée-Tra-chinienne. Voyez liv. V, ch. li. ) et les frappa d’une contribution. Il contraignit ensuite les Achéens Phthiotes et les autres sujets des Tbessaliens dans ces contrées, malgré l’opposition et les plaintes de ces derniers, à fournir des otages et de l’argent. Il déposa oes otages à Corinthe, et ne négligea rien pour attirer ces peuples dans l’alliance.

Les Lacédémoniens ordonnèrent aux villes de leur ressort de construire cent vaisseaux; eux-mêmes durent en fournir vingt-cinq ; les Béotiens un pareil nombre ; les Phocéens et les Locriens quinze ; les Corinthiens quinze ; les Arcadiens, les Pelléniens et les Sicyoniens dix ; les Mégariens , les Trézé-niens, les Ëpidauriens et les ïïermionéens dix. Enfin ils firent toutes leurs dispositions pour entrer en campagne dès le retour du printemps.

Les Athéniens, comme ils l’avaient résolu, employèrent l’biver à construire une flotte ; à cet effet ils se procurèrent des matériaux. Ils fortifièrent aussi le cap Sunion, pour assurer l’arrivage des subsistances. Ils abandonnèrent le fort qu’ils avaient élevé en Laconie lors de l’expédition de Sicile, et supprimèrent , dans des vues d’économie, toutes les dépenses superflues; enfin ils redoublèrent de vigilance pour prévenir les défections des alliés.

Pendant qu’on se préparait ainsi de part et d’autre à la guerre comme si elle n’eût fait que de commencer, les Eu-béens les premiers députèrent, cet hiver même, auprès d’Agis, dans l’intention de se détacher d’Athènes. Ce roi accueillit leur proposition, et fit venir de Lacédémone Alcaménès fils de Sthé-nélaïdas avec Mélanthos, pour leur confier le commandement de l’Eubée. Ceux-ci arrivèrent, amenant avec eux environ trois cents Néodamodes ; mais pendant qu’Agis disposait tout pour leur trajet, survinrent des Lesbiens qui offraient aussi de faire défection. Secondés par les Béotiens, ils décidèrent Agis à ajourner ses projets sur l’Eubée pour appuyer la révolte de Lesbos. Agis leur donna pour harmoste[*](Les harmostes étaient des commissaires* extraordinaires qu’à cette époque les Lacédémoniens envoyaient dans les villes alliées, pour commander les garnisons et les habitants. C’est le seul endroit de Thucydide où cette autorité soit mentionnée. Peut-être était-elle alors de nouvelle création. PluS tard les exemples abondent. ) Alcaménès, qui était à la veille de s’embarquer pour l’Eubée ; les Béotiens leur promirent dix vaisseaux et Agis le même nombre.Tous ces arrangements se prenaient sans la participation de l’État de Lacédémone. Pendant tout le temps qu’Agis était à Décélie avec son armée, il était maître d’envoyer des troupes où bon lui semblait, comme aussi de faire des levées d’hommes et d’argent.

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On peut dire qu'à cette époque les alliés lui obéissaient mieux qu’aux Lacédémoniens de la ville ; car les forces dont il disposait le rendaient partout redoutable.

Au moment où il se préparait à secourir les Lesbiens, les habitants de Chios et d’Ërythres, également portés à la défection, s’adressèrent , non point à Agis, mais à Lacédémone. En même temps arriva un ambassadeur de la part de Tissapherne, qui gouvernait au nom du roi Darius fils d’Artaxerxès les provinces inférieures[*](Les provinces inférieures ou maritimes étaient la portion de l’Asie Mineure située le long des côtes occidentales, savoir : la Carie, la Lycie, la Pamphylie, la Mysie et la Lydie. L’empire des Perses avait une double circonscription : 1° les satrapies, pour le gouveme- ment civil et la perception des impôts; 2° les arrondissements militaires, composant plusieurs satrapies et ayant une place d’armes et un commandant désigné d’avance éventuellement. Ce commandant militaire (στρατηγός) cumulait quelquefois ces fonctions avec celles de satrape d’une province, comme c’est ici le cas pour Tissapherne et plus tard pour Cyrus le Jeune. ). Tissapherne appelait les Péloponésiens, en s’engageant à leur fournir des vivres. Le roi venait de lui réclamer les tributs de son gouvernement, que les Athéniens ne lui avaient pas permis de faire payer aux villes grecques. Il espérait donc, en affaiblissant la puissance d’Athènes, faciliter' la rentrée des tributs. D’ailleurs il désirait attirer les Lacédémoniens dans l’alliance du roi, afin qu’ils l’aidassent à exécuter l’ordre qu’il en avait reçu de prendre mort ou vif Amorgès, bâtard de Pissouthnès, révolté ea Carie. C’est ainsi que les Chiotes et Tissapherne se trouvèrent agir de concert.