History of the Peloponnesian War

Thucydides

Thucydides. Histoire de la Guerre du Péloponnése. Bétant, Élie-Ami, translator. Paris: Librairie de L. Hachette, 1863.

Après son départ, les généraux athéniens restés en Sicile fireût deux divisions de l’armée et se les partagèrent au sort; puis ils cinglèrent avec toutes leurs forces vers Sélinonte et vers Égeste, pour savoir si les Égestams donneraient l’argent promis, pour reconnaître l’état des affaires à Sélinonte et s’enquérir de ses démêlés avec Égeste. Ils côtoyèrent à main gauche la partie de la Sicile qui fait face au golfe Tyrrhénien, et touchèrent à Himéra, seule ville grecque de ces parages. Comme on ne les y reçut point, ils passèrent outre. Chemin faisant, ils s’emparèrent d’Hyccara, petite ville sicanienne, ennemie d’Égeste et située au bord de la mer. Ils réduisirent les habitants en esclavage, et remirent la ville aux Êgestains, dont la cavalerie les avait secondés. Ensuite l’armée de terre prit sa route par le pays des Sicules et parvint à Catane, tandis que la flotte, ayant les esclaves à bord, faisait le tour de la Sicile. En quittant Hyccara, Nicias fit voile directement pour Égeste,

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y régla toutes les questions pendantes, reçut trente talents, et rejoignit ensuite Farinée. La vente des esclaves produisit cent vingt talents. Les Athéniens, continuant à côtoyer la Sicile, se présentèrent chez les Sicules alliés pour leur demander des troupes. La moitié de l’armée marcha contre Hybla-Géléatis[*](Il y avait en Sicile deux villes d’Hybla : l’une (Hybla major), située au pied méridional de l’Etna, à peu4e distance de Catane; l’autre (Hybla Heræa)f dans la partie méridionale de Pile, et assez voisine de Géla, d’où elle empruntait aussi le surnom de Géléatis. ), ville ennemie, dont elle ne put s’emparer. On atteignit ainsi la fin de l’été.

L’hiver suivant, les Athéniens se disposèrent enfin à agir contre Syracuse. De leur côté les Syracusains résolurent de marcher contre eux. Dans l’origine, ils s’étaient attendus à une attaque immédiate; mais, comme il n’en était lien, ils sentaient de jour en jour renaître leur confiance. Lorsqu’ils virent les Athéniens faire voile à l’antre extrémité de la Sicile, puis attaquer Hybla sans pouvoir s’en rendre maîtres, leur mépris redoubla ; et, par un de œs mouvements familiers à une multitude enhardie, ils pressèrent leurs généraux de les conduire à Catane, puisque les Athéniens ne s’avançaient pas contre eux. Les cavaliers syracusains venaient journellement caracoler autour du camp des Athéniens, et leur demandaient d’un ton railleur s’ils étaient venus habiter avec eux en terre étrangère au lieu de rétablir les Léontins dans leurs foyers.

En conséquence, les généraux athéniens résolurent d’attirer en masse les Syracusains le plus loin possible de leur ville, pendant qu’eux-mêmes suivraient de nuit la côte sur leurs vaisseaux et occuperaient à loisir une forte position. Ils sentaient bien qu’ils n’auraient pas le même avantage s’ils débarquaient en présence d’un ennemi sur ses gardes ou s’ils s’avançaient par terre à découvert ; dans ce cas leurs troupes légères et la foule [*](La foule des valets et des hommes sans armes, qui accompagnaient les armées, en nombre quelquefois aussi grand que celui des soldats. ) auraient beaucoup à souffrir de la cavalerie syra-cusaine, car eux-mêmes n’avaient pas de chevaux. De l’autre manière au contraire, ils pourraient choisir un terrain abrité contre la cavalerie. Des exilés syracusains, qui étaient avec eux, leur indiquaient un poste situé près du temple de Jupiter Olympien [*](Ce temple était situé sur une éminence, au S. de la vallée de l’Anapos, à quinze cents pas de Syracuse (Tite-Live, liv. XXIV, ch. xxxm). Il avait été construit par le tyran Gélon, avec les dépouilles des Carthaginois. ), celui-là même qu’ils occupèrent. A cet effet, les généraux employèrent un stratagème. Ils firent partir poer Syracuse un homme sûr, dont les chefs syracusains étaieit loin de se défier. Cet homme était de Catane. Il se donna pour envoyé par quelques-uns de ses concitoyens, que les généraoi syracusains connaissaient de nom pour être un de leurs partisans restés dans cette ville. Il leur dit que les Athéniens passaient les nuits à Catane loin de leurs armes [*](Le camp athénien était placé hors de Catane. Les armes, telles que lances et boucliers, étaient déposées en front de bandière. Catane est à dix lieues au N. de Syracuse. ) ; que si, dans on jour marqué, au lever de l’aurore, les Syracusains voulaient se

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porter en masse contre le camp, eux-mêmes se chargeaient d’enfermer les soldats dans la ville et de mettre le feu aux vaisseaux ; qu'il suffirait d’attaquer la palissade pour s’emparer du camp ; enfin qu’un grand nombre de Catanéeus seconderaient cette entreprise, pour laquelle ceux qui l’envoyaient avaient déjà tout préparé.

Les généraux syracusains, qui étaient pleins de confiance, et qui songeaient eux-mêmes à marcher sur Catane, crurent cet émissaire sur sa simple parole, et le renvoyèrent après être convenus avec lui du jour où ils paraîtraient. Déjà étaient arrivés les renforts de Sélinonte et de quelques autres alliés. Ordre fut donné aux Syracusains de se tenir prêts à sortir en masse. Les dispositions étant terminées et le jour fixé approchant, ils prirent la route de Catane, et passèrent la nuit sur les bords du fleuve Siméthos, dans le pays des Léontins. Les Athéniens ne les surent pas plus tôt en marche, qu’ils délogèrent avec les Sieules et autres alliés, montèrent sur les vaisseaux et les transports; puis, durant la nuit, ils cinglèrent vers Syracuse. An point du jour, ils descendirent non loin de l’Olympéion, à l’endroit qu'ils voulaient occuper. Les cavaliers syracusains poussèrent jusqu’aux portes de Catane. Là, s’étant aperçus que toute la flotte avait démarré, ils tournèrent bride et avertirent l’infanterie. A l’instant tous ensemble rebroussèrent chemin et revinrent en toute diligence au secours de la ville.

Pendant ce temps, comme la route était longue, les Athéniens purent à leur aise asseoir leur camp dans une position qui les rendait maîtres de commencer à volonté le combat, sans avoir à craindre la cavalerie syracusaine. Ils étaient protégés d’un côté par des clôtures, des maisons, des arbres et un marais ; de l’autre, par des pentes rapides. Ils abattirent les arbres du voisinage, les transportèrent vers la mer, et plantèrent une palissade le long des vaisseaux. Près du Dâscon [*](C’était le nom d’une darse et d’un village situé au fond du grand port de Syracuse et au pied des pentes de l’OIym-péion. Voyez liv. VII, ch. lu. ), dans l’endToit le plus accessible aux ennemis, ils élevèrent à la hâte un retranchement en pierres sèches et en bois; enfin ils coupèrent le pont de TAnapos. Durant ces préparatifs, personne ne sortit de la ville pour les troubler. Les premiers qui accoururent furent les cavaliers syracusains, bientôt suivis de toute l’infanterie. D’abord ils s’approchèrent du camp des Athéniens ; mais, nul ne venant à leur rencontre, ils se replièrent, franchirent la route d’fîélore [*](Ou voie Hélorine. C’était la route qui conduisait de Syracuse à la ville d’Hélore, en suivant le bord de la mer, au S. de Syracuse. Voyez liv. VII, ch. lxxx. ) et bivaquèrent.

Le lendemain, les Athéniens et leurs alliés se déployèrent dans l’ofdre suivant : à l'aile droite les Argiens et

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les Mantinéens, au centre les Athéniens, à gauche le reste des alliés. La moitié de l’armée fut rangée en avant, sur huit de hauteur; l’autre moitié près des tentes, en carré sur huit également. Celle-ci devait rester en observation et se porter là où besoin serait. Les valets furent placés au milieu de ce cotps de réserve. Les Syracusains formèrent leurs hoplites sur seize de hauteur. C’était leur levée en masse, jointe à quelques auxiliaires, tirés principalement de Sélinonte. G-éla leur avait envoyé deux cents cavaliers ; Camarine une vingtaine de-cavaliers et cinquante archers. A l’aile droite ils placèrent leur cavalerie, forte d’au moins douze cents hommes et soutenue par leurs gens de trait. Au moment d’engager le combat, Nicias parcourut les différents corps de son armée, et les harangua tous ensemble en ces termes :

« Soldats, qui allez combattre pour une même cause, qu’est-il besoin de vous adresser une longue exhortation ? Ce seul appareil est bien plus fait .pour vous inspirer la confiance que ne pourraient les plus beaux discours avec une faible armée. Quand les Argiens, les Mantinéens, les Athéniens et les premiers des insulaires sont ici réunis, comment, avec tant et de si braves compagnons d'armes, ne pas concevoir les plus brillantes espérances? Il y a plus : c’est à une levée en masse que nous avons affaire, et non à des hommes d’élite comme nous ; c’est à des Siciliens, qui peuvent bien nous mépriser, mais qui ne nous tiendront pas tête, parce qu’ils ont moins d’instruction que d’audace. D’ailleurs dites-vous bien que nous sommes fort loin de nos foyers, sur un sol où tout nous est hostile, hormis ce que nous pourrons conquérir à la pointe de l’épée. Aussi mes exhortations sont-elles l’inverse de celles que nos adversaires s’adressent actuellement. Ils se répètent sans aucun doute que c’est pour leur patrie qu’ils vont combattre : moi, je vous dis que vous êtes dans un pays où il faut vaincre sous peine de faire une retraite difficile devant une nuée de cavaliers. Souvenez-vous de votre vaillance; marchez avec intrépidité, et songez que vos difficultés et vos embarras sont plus redoutables que l’ennemi. »

Après cette exhortation, Nicias fit aussitôt avancer l’armée. Les Syracusains ne s’étaient pas-attendus à combattre si promptement ; quelques-uns même étaient allés à la ville, qui était proche. Quelque empressement qu’ils missent à revenir, ils arrivèrent tardivement et se placèrent au hasard, à mesure que chacun rejoignait. Dans cette action, comme dans toutes

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les autres, ils ne manquèrent ni de courage ni d’ardeur; ils se montrèrent braves autant que le comportait leur expérience ; mais quand elle leur fit défaut, ils furent contraints de quitter la partie, malgré toute leur bonne volonté. Quoique surpris par une attaque brusque et inopinée, ils ne laissèrent pas de prendre les armes et de marcher résolûment à l’ennemi. D’abord de part et d’autre, les soldats armés de pierres, les frondeurs et les archers préludèrent au combat et, comme il arrive aux troupes légères, se mirent en fuite alternativement. Ensuite les devins apportèrent les victimes d’usage, les trompettes des hoplites sonnèrent la charge, et les deux armées s’ébranlèrent à la fois. Les Syracusains se disaient qu’ils allaient combattre pour leur patrie, pour leur salut dans le présent, pour leur liberté dans l’avenir. Chez l’armée ennemie, c’étaient d’autres motifs : pour les Athéniens, le désir de conquérir un pays étranger et de ne pas exposer le leur par une défaite; pour les Argiens et les alliés indépendants, l’envie de partager les conquêtes qu’on allait faire et de retourner victorieux dans leurs foyers ; enfin les alliés sujets d’Athènes étaient soutenus par la pensée qu’il n’y avait de salut pour eux que dans la victoire, et qu’en aidant à subjuguer les autres ils allégeraient leur propre servitude-

Le combat se prolongeait sans qu’aucun des deux partis fît mine de plier, lorsqu’il survint des tonnerres et des éclairs, accompagnés de torrents de pluie. Les nouveaux soldats, ceux qui assistaient à leur première bataille, s’effrayaient de ce phénomène ; mais les vieux le regardaient comme l'effet de la saison et s’étonnaient bien davantage de la résistance qu’ils rencontraient. Enfin les Argiens enfoncèrent l’aile gauche, tandis que les Athéniens forçaient le centre de la ligne opposée ; dès lors tout le reste des Syracusains lâcha pied. La poursuite ne fut pas longue; car la cavalerie syracusaine, qui était nombreuse et n’avait pas été rompue, fondait sur les soldats ennemis qui-s’écartaient du gros de la troupe et les ramenait. Les Athéniens, les rangs serrés, suivirent l’ennemi aussi loin qu’ils le purent Sans s’aventurer ; puis ils revinrent et dressèrent un trophée. Les Syracusains se rallièrent sur la route d'fiélore, s'y reformèrent de leur mieux, et envoyèrent un détachement à lOlympéion, de crainte que les Athéniens ne missent la main sur les trésors qui s’y trouvaient. Le reste de l’armée rentra dans la ville.

Les Athéniens ne firent aucun mouvement contre le

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temple. Ils relevèrent leurs morts, les placèrent sur un bûcherr et bivaquèrent sur le champ de bataille. Le lendemain, ils rendirent aux Syracusains leurs morts, au nombre de deux cent soixante, y compris les alliéa, et recueillirent les ossements des leurs, montant à une cinquantaine, Athéniens ou alliés. Chargés des dépouilles des ennemis, ils se rembarquèrent pour Catane. On était alors en hiver, et il ne semblait guère possible de continuer les opérations avant d’avoir reçu des cavaliers d’Athènes et des alliés siciliens, pour ne pas être absolument dominés par la cavalerie ennemie. Ils avaient aussi le projet de ramasser de l'argent en Sicile, d’en faire venir d’Athènes et de s’allier certaines villes, qu’on devait trouver plus traitables depuis l’issue du combat; enfin ils voulaient se procurer des vivres et tout le matériel nécessaire pour attaquer Syracuse dès le printemps. C’est dans cette intention qu’ils retournèrent prendre leurs quartiers d’hiver à Naxos et à Catane.

Les Syracusains, après avoir enterré leurs morts, tinrent une assemblée. Ou y entendit Hermocratès filsd’ffennon, l’homme qui, à l’intelligence la plus rare, joignait le plus de talents militaires et d’éclatante valeur. Il chercha à relever les esprits et à prévenir l’abattement résultant d’un premier échec. Selon lui, ce n’était pas le courage des Syracusains qui avait été vaincu ; tout le mal venait du désordre; et encore ne s’é-taient-ils pas montrés aussi inférieurs qu’on pouvait s'y attendre dans une lutte avec les plus habiles des Grecs, où ils avaient eu affaire, eux novices et apprentis, pour ainsi dire, avec des ennemis consommés dans l’art de la guerre [*](Le texte reçu porte χειροτέχνας, qu’on rapporte par opposition à Ιδιώτας, et qu’on traduit par de simples artisans. Mais en lisant χειροτέχναις, on établit une antithèse expressive entre les soldats passés maîtres et les simples apprentis. J’ai suivi cette variante, quoiqu’elle n’ait pour elle que l’autorité d’un seul manuscrit. ). Ce qui nuisait surtout, c’était la multiplicité des généraux — il n’y en avait pas moins de quinze — jointe à l’insubordination de la multitude. Avec un petit nombre de chefs expérimentés, en profitant de l’hiver pour recruter les hoplites, pour fournir des armes à ceux qui en manquaient et les astreindre à des exercices réguliers, on finirait selon toute apparence par triompher des ennemis, puisqu’au courage qu’on possédait déjà s’ajouterait la discipline, deux qualités qui s’accroîtraient naturellement, la discipline par l’habitude des dangers, le courage par le savoir qui double la confiance. Il fallait donc élire peu de généraux, les revêtir d’un pouvoir absolu, et s’engagér envers eux par serment à les laisser gouverner à leur guise. Par là il y aurait plus de secret, d’unité et de vigueur dans le commandement.

Les Syracusains suivirent ses conseils. Ils élurent trois généraux, savoir Hermocratès lui-même, Héraclidès fils

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de Lysimachos et Sicanos fils d’Exécestos. Ils députèrent à Corinthe et à Lacédémone pour réclamer assistance, et pour engager les Lacédémoniens à faire en leur faveur une diversion plus active contre l’Attique. C’était le moyen de contraindre les Athéniens à évacuer la Sicile, ou du moins d’entraver l’envoi des renforts destinés à l’expédition.