History of the Peloponnesian War
Thucydides
Thucydides. Histoire de la Guerre du Péloponnése. Bétant, Élie-Ami, translator. Paris: Librairie de L. Hachette, 1863.
« Tout cela, les Athéniens le savent aussi bien que moi; ils ne sont pas assez fous pour compromettre ce qu’ils possèdent. Toutes les paroles que nos orateurs nous débitent sont des contes faits à plaisir. Leur tactique au surplus n’est pas nouvelle : de tout temps je les ai vus semer l’inquiétude parmi le peuple, soit par des inventions pareilles à celle-ci ou plus perfides encore, soit par leurs actes, dans le but de s'emparer de l’autorité. Je crains que leurs machinations sans cesse renouvelées ne finissent par réussir, et que nous ne manquions de vigilance pour les déjouer ou d’énergie pour les combattre. Voilà pourquoi notre ville jouit si rarement du repos; voilà ce qui donne naissance à tant de dissensions, ce qui arme les citoyens plus souvent les uns contre les autres que contre les ennemis, enfin ce qui parfois suscite des tyrans et des dominations injustes.
« Pour moi, si vous voulez m'appuyer, je me fais fort de mettre un terme à ces manœuvres. Auprès de vous, auprès de la multitude, j’emploierai la persuasion; envers les agitateurs, la répression ; non-seulement en les prenant sur le fait, ce qui n’est pas toujours facile, mais en signalant leurs tendances criminelles. Pour se défendre d’un ennemi, c’est peu de repousser ses actes ; il faut être en garde contre ses intentions; autrement, faute de clairvoyance, on risque d’être frappé le premier. Quant aux aristocrates, je saurai tour à tour les confondre, les surveiller et les avertir. Ce sera, je pense, le meilleur moyen de les détourner de leurs coupables desseins.
« Et d’ailleurs, j’y ai souvent réfléchi, que désirez-vous, jeunes gens? exercer déjà les charges publiques? mais la loi le défend; et
« On· m’objectera que la démocratie est contraire à la raison et à la justice, et que les riches ont seuls qualité pour bien gouverner. Moi je soutiens, en premier lieu, que le peuple c'est l’État tout entier, tandis que l’aristocratie n’en est qu’une fraction ; qu’ensuite, si les riches sont les meilleurs gardiens des richesses, les hommes d’intelligence sont les meilleurs conseillers, et la multitude le meilleur juge des questions qui lui sont soumises; qu’enfîn dans la démocratie ces différentes classes, séparées ou confondues, jouissent des mêmes droits. L’aristocratie au contraire fait participer la multitude aux dangers ; mais pour les avantages, non contente de s’en réserver la meilleure part, elle s’en arroge la totalité, qu’elle confisque à son bénéfice. Et voilà le régime auquel aspirent parmi vous les hommes influents et la jeunesse, régime incompatible avec l’existence d’une grande cité.
« Ce serait, je vous le répète, le comble de la folie. Il faudrait que vous fussiez ou les plus aveugles des Grecs à moi connus, pour ne pas sentir l’iniquité de telles prétentions, ou les plus pervers si, la comprenant, vous persistiez dans votre audace.
« Plus instruits ou mieux avisés, que l’intérêt commun devienne votre unique guide. Soyez sûrs que l’aristocratie y gagnera autant, si ce n’est plus, que la multitude, tandis qu’avec un esprit différent vous risquez de· tout compromettre.
« Cessez donc de répandre des bruits de cette nature ; car vous avez affaire à des gens qui vous pénètrent et qui ne vous laisseront pas agir. Supposé même que les Athéniens se présentent, notre ville saura les repousser d’une manière digne d’elle, et nous avons des généraux,pour y pourvoir. Si au contraire, comme j’en ai la conviction, tout ceci n’est qu’une pure fable, Syracuse ne se laissera pas intimider par vos rapports, au point de vous prendre pour chefs et de s’imposer une servitude volontaire. Elle examinera les choses par ses propres yeux, jugera vos paroles comme équivalentes à des actes; elle ne sera pas la dupe de vos discours; mais, jalouse de sa liberté, elle se gardera de retomber sous votre dépendance. »
Après ces paroles d’Athénagoras, un des généraux coupa court à la discussion en disant :
« Il ne sied pas aux orateurs de faire assaut d’invectives, ni aux auditeurs d’y applaudir'. En présence des rumeurs qui circulent, le mieux est de voir comment chaque citoyen, comment la ville entière trouvera le moyen de repousser victorieusement les agresseurs. Et quand cela ne serait pas indispensable, où est le mal que la ville fasse provision de chevaux, d’armes et de tout le luxe de la guerre ? C'est à nous, généraux, qu'appartiennent cés soins et cette prévoyance, comme aussi l’envoi d’émissaires dans les villes pour surveiller les événements. Nous y avons déjà pourvu en partie, et tous les renseignements qui pourront nous parvenir vous seront communiqués. »
Cette déclaration du général mit fin à la séance.
Cependant les Athéniens étaient déjà rassemblés a Corcyre avec tous leurs alliés. Le premier soin des généraui fut de passer la revue de l’armée pour régler l’ordre des mouillages et des campements. Ils formèrent trois divisions, qu’ils se partagèrent au sort. Naviguer de conserve les-eût exposés à manquer d’eau, d’espace et de vivres dans les endroits de relâche; d’ailleurs l’ordre et la discipline de l’armée ne pouvaient que gagner à ce que chaque division eût son chef distinct. Après cela, ils envoyèrent en Italie et en Sicile trois vaisseaux, qui devaient s’enquérir des villes disposées à les recevoir, et revenir à la rencontre de la flotte avec les informations dont -elle avait Besoin.
Là-dessus les Athéniens, avec toutes leurs forces, appareillèrent de Corcyre pour la Sicile. Leur flotte se composait de cent trente-quatre trirèmes et de deux pentécontores rhodiennes. Athènes à elle seule avait fourni cent trirèmes, dont soixante légères, les autres portant des soldats; le surplus provenait de Chios et des autres alliés. Les hoplites montaient à cinq mille cent, dont quinze cents Athéniens inscrits au rôle, indépendamment de sept cents thètes [*](Les thètes étaient la quatrième classe des citoyens d’Athènes d’après le cens. Us correspondaient aux prolétaires de'Bome, et, comme ceux-ci, ne possédaient pas de biens-fonds. Ils étaient dispensés du service d’hoplites, parce qu’ils n’auraient pu faire les frais de leur équipement, et peut-être aussi par mesure de sûreté publique: mais ils servaient sur les vaisseaux et comme troupes légères. ), soldats de marine. Le reste comprenait les troupes auxiliaires, fournies par les sujets et par les Argiens. Ces derniers avaient envoyé cinq cents hommes. Il y avait aussi deux cent cinquante Mantinéens et mercenaires, quatre cent quatre-vingts archers, dont quatre-vingts Crétois; enfin sept cents frondeursrhodiens et cent vingt bannis de Mégare, armés à la légère. Pour le transport des chevaux, il n’y avait qu’un seul bâtiment, chargé de trente cavaliers.
Tel fut le premier armement qui partit pour cette
Les Athéniens étudiaient la situation des affaires en Sicile et le plan de campagne qu’ils devaient adopter. Ils attendaient le retour de· vaisseaux qu'ils avaient envoyés à Égeste pour s’assurer de l’existence des trésors dont les députés revenus à Athènes avaient parlé.
Cependant les Syracusains recevaient de toutes parts, et notamment de leurs émissaires, la nouvelle positive que la flotte athénienne était à Rhégion. Dès lors il fallut bien se rendre à l’évidence, et les préparatifs furent poussés avec la dernière activité. On envoya chez les Sicules, ici des gardes, là des ambassadeurs ; on mit garnison dans les forts du territoire ; on fit dans la ville une inspection détaillée des armes et des chevaux ; enfin on prit toutes les mesures usitées en cas de guerre imminente.
Les trois vaisseaux athéniens envoyés à Égeste revinrent à Rhégion, annonçant que, de toutes les sommes promises, il ne se trouvait en réalité que trente talents. Les généraux furent déconcertés de ce premier mécompte, joint au refus des Rhégiens, auxquels on s'était d'abord adressé en vertu de leur parenté avec les Léontins et de leur vieille amitié pour Athènes. Nicias avait prévu ce qu'on apprenait d’Égeste; mais
Les généraux tinrent conseil sur les circonstances présentes. L’opinion de Nicias était de cingler avec toute la fiotte contre Sélinonte, principal but de l’expédition; et, si les Égestains fournissaient de l’argent à toute l’armée, d’aviser là-dessus; sinon, d’exiger des vivres pour les soixante vaisseaux qu’ils avaient demandés; dô^ rester le temps nécessaire ponr les réconcilier de gré ou de force avec les Sélinqptins; de passer ensuite devant les autres villes pour leur montrer la puissance d’Athènes, son dévouement à ses amis et aljiés; enfin de rentrer en Attique, à moins qu’il ne s’offrît bientôt une occasion imprévue de secourir les Léontins ou de s’attacher quelque autre ville, sans entraîner Athènes dans des dépenses qu’elle aurait seule à supporter.
Alcibiade soutint qu’après être partis avec de si grandes forces, il serait honteux de revenir sans résukatobtenu ; qu’il fallait envoyer des hérauts dans toutes les villes, sauf à Sélinonte et à Syracuse, se mettre en rapport avec lesSicules, pour détacher des Syracusains’ les uns et se concilier l’amitié des autres, afin d’en tirer des vivres et des renforts; qu’avant tout il fallait persuader Messine, qui occupait le passage et le principal abord de la Sicile, et où la flotte trouverait un port et un lieu de croisière.excellents; qu’une fois les villes gagnées et les alliés déclarés, on agirait contre Syracuse et Sélinonte» à moins que celle-ci ne fît accord avec Égeste, et que celle-là ne consentît au rétablissement des Léontins.
Lamachôs ouvrit l’avis de cingler droit contre Syracuse et d’y livrer au plus tôt bataille, avant que la ville fût en état de défense et revenue de sa frayeur, a Toute armée, dit-il, eSt d’abord formidable ; mais si elle tarde à se montrer, l’en-nemi se rassure et l'envisage avec dédain. Au contraire une attaque brusque, dans le premier moment d’effroi, procure ordinairement la victoire, soit par la peur qui grossit les forces de l’assaillant, soit par là perspective des ravages, soit surtout par le danger imminent du combat. Il est à présumer qu’une foule de personnes seront surprises dans les champs, parce qu’on doute encore de notre arrivée ; d’ailleurs les Syracusains auront beau transporter leurs effets dans la ville, l’armée qui viendra victorieuse camper sous leurs murs ne manquera pas de butin. Par là nous détournerons les Siciliens de l'alliance de Syracuse, et nous les attirerons à nous, sans leur permettre d’attendre les événements. » Lamachôs ajouta que le port à choisir pour lieu de retraite et de mouillage devrait être Mégara, endroit inhabité, peu distant de Syracuse soit par terre, soit par mer [*](L’opinion de Lamachos semble plus conforme à la tactique moderne, et Thucydide lui-même (VII, xlii) paraît lui donner raison. Cependant le plan proposé par Alcibiade s’accordait mieux avec les principes de la stratégie ancienne. Pout faire la guerre à une grande puissance, qui possédait un empire, on regardait comme nécessaire de détacher préalablement d’elle le plus grand nombre possible de ses sujets, et de ne l’assaillir directement que lorsqu’on l’avait réduite à ses propres forces. Tel est le plan suivi par Alexandre· contre les Perses, par Annibal contre les Romains, et par les Lacédémoniens contre Athènes dans la dernière période de la guerre du Péloponèse. Même après le désastre de Sicile, ils ne se crurent pas en état d’assiéger Athènes. ).