History of the Peloponnesian War
Thucydides
Thucydides. Histoire de la Guerre du Péloponnése. Bétant, Élie-Ami, translator. Paris: Librairie de L. Hachette, 1863.
« Et toi, prytane [*](Président de l’assemblée du peuple. Il était désigné par le sort, et pour un jour seulement, patmi la fraction du conseil des Cinq-Cents qui exerçait la prytanie. ), si tu crois de ton devoir de veiller au salut de l’État, et si tu veux faire acte de patriotisme, remets l’affaire aux voix et fais procéder à une seconde délibération. Si tu appréhendes de revenir sur la chose votée, songe que cette dérogation à la loi ne saurait être répréhensible quand elle a lieu devant tant de témoins. Songe aussi que tu seras le sauveur de la ville mal conseillée, et que le rôle d’un bon magistrat
Tel fut le discours de Nicias. Les orateurs qui lui succédèrent à la tribune parlèrent pour la plupart dans le sens de la guerre et du maintien du vote précédent ; quelques-uns furent d'avis coutraire. Mais le plus ardent promoteur de l'entreprise fut Alcibiade fils de Clinias. Il y était porté par antagonisme contre Nicias, son adversaire politique, et aussi parce qu'il venait d’être désigné d’une manière offensante. D’ailleurs il ambitionnait un commandement qui devait amener la conquête de la Sicile et de Carthage, en lui procurant à lui-même des richesses et de la gloire. Jouissant de la considération publique, il portait ses vues fort au-dessus de sa condition, et dévorait son patrimoine en chevaux et en autres prodigalités. Cet homme fut undes principaux auteurs de la ruine d’Athènes. Bien des gens, alarmés du luxe effréné qu’il déployait dans sa manière de vivre, et de l’audace qui perçait dans toutes ses conceptions, prirent de l’ombrage contre lui, et le soupçonnèrent d’aspirer à la tyrannie. Aussi, quoiqu’il eût fait comme général les meilleures dispositions stratégiques, l’animosité qu’inspira sa conduite privée fut cause qu’on lui substitua d’autres chefs , qui ne tardèrent pas à mener la ville à sa perte. En cette occasion, il parut devant le peuple et parla en ces termes :
e Puisque Nicias m’a pris à partie, je dirai d’abord que le commandement m’appartient mieux qu’à d’autres et que j’ai droit à cet honneur. Ce qui m’attire la malveillance, c’est précisément ce qui fait ma gloire, celle de mes ancêtres et l’avantage delutat. En effet, les Grecs, à la vue de la magnificence déployée par moi aux jeux Olympiques, se sont exagéré la puissance de notre ville , qu’ils se figuraient écrasée par la guerre. J'ai lancé sept chars dans l’arène, ce qu’aucun particulier n’avait fait avant moi ; j’ai remporté le prix [*](La victoire d’Alcibiade remonte, à ce qu’on croit, , à l’olympiade LXXXIX, soit à 424 av. J. C. Les dispositions prises par lui à cette occasion consistaient dans les sacrifices, les offrandes faites dans les temples, les festins donnés par le vainqueur, les chants composés à sa louange. La loi, chez les Grecs, honorait les vainqueurs aux jeux Olympiques, comme ayant procuré de la gloire à leur patrie. On leur ménageait un retour triomphal, et on leur assignait l’entretien dans le prytanée. ), obtenu le second et le quatrième rang; enfin j’ai fait les choses d’une manière digne de ma victoire. Or, d’après la loi, c’est là un honneur, et c’est aussi en réalité un indice de puissance.
« Quant à l'éclat que je répands dans la ville par les choré-gies[*](La chorégie était une des plus lourdes charges incombant aux riches citoyens. Elle consistait à fournir un chœur pour les représentations dramatiques. ) ou à d’autres égards, on conçoit qu’il offusque les citoyens; mais, aux yeux des étrangers, c’est encore un signe de force. Elle n’est pas sans utilité, cette extravagance [*](Je lis, avec tous les éditeurs modernes, ήο* ή άνοια. ) par laquelle on sert à ses propres dépens et soi-même et l’État. Est-ce donc un crime , à qui est animé d’un noble orgueil, de
« Je le sais, tous ceux qui se distinguent de la foulé provoquent de leur vivant la jalousie de leurs égaux et même de tous ceux qui les entourent; mais plus tard il se trouve des gens qui revendiquent, même à tort, l’honneur de descendre d’eux; leur patrie s’enorgueillit de leur renommée, et, loin de la tenir pour étrangère ou de mauvais aloi, elle se l’approprie et la proclame sans tache.
« C’est là l’objet de mon ambition. Bien que ma conduite privée soit en butte à la médisance, examinez si les affaires publiques ont périclité sous ma direction. C’est moi qui ai ligué les plus puissants États du Péloponèse, et forcé les Lacédémoniens, sans trop de danger ni de dépense pour vous, à jouer en un seul jour le tout pour le tout àMantinée; et malgré leur victoire, ils ne sont'pas encore pleinement rassurés.
« Il y a plus : ma jeunesse et mon extravagance prétendue ont su, par des discours convenables, gagner à votre cause la masse des Péloponésiens, et, à forcé de zèle, leur communiquer de la confiance. Maintenant donc ne craignez rien de ces mêmes qualités ; mais, tandis que je les possède encore et que la fortune semble favoriser Nicias, profitez des services que nous pouvons vous rendre. Surtout ne vous laissez pas détourner de l’expédition de Sicile par la pensée qu’elle est dirigée contre des peuples puissants.
« Les villes de ce pays ont une population nombreuse, à la vérité, mais composée d’éléments hétérogènes ; ce qui les rend sujettes à des révolutions et à des bouleversements sans fin. Personne n’y regarde la patrie comme son bien; aussi personne ne se fournit d’armes pour la défendre. L'État lui-même n’a point de matériel régulier. Chacun prend ses mesures pour tirer quelque avantage du public par la persuasion ou par l’émeute; s’il échoue, il en est quitte pour s’expatrier. Comment donc de pareilles agglomérations pourraient-elles mettre de l'unité dans leurs conseils ou dans leurs actes ? On verra bientôt les villes venir à nous l’une après l’autre à la première ouverture capable de leur plaire, surtout si, comme on l'assure, elles sont en proie aux dissensions.
« Telles sont, si je suis bien renseigné, les facilités que nous rouverons en Sicile, sans parler d’une foule de Barbares qui, par haine pour Syracuse, se joindront à nous pour l’attaquer, les affaires de Grèce ne nous arrêteront point, si nous prenons bien nos mesures. Outre ces mêmes adversaires qu’on nous eproche de laisser derrière nous, nos pères avaient encore à ;ombattre le Mède; ce qui ne les empêcha pas de fonder leur ïmpire, sans autre appui que leur supériorité navale. Les Pélo-ionésiens sont plus éloignés que jamais de toute velléité agressive contre nous; supposé même qu’ils s’enhardissent au point le recommencer la guerre, ils n’ont pas besoin d’attendre notre lépart pour envahir notre pays ; mais sur mer ils ne peuvent absolument rien contre nous, car nous laissons ici une marine imposante.
« Comment donc justifier notre défaut de zèle et notre refus de secourir nos alliés? Nous leur devons aide et protection ; nos serments nous y obligent. N’écoutez pas ceux qui vous disent qu’il ne faut attendre d'eux aucune réciprocité. Si nous les avons accueillis, ce n'était pas pour qu’ils vinssent ici nous défendre, mais pour qu’ils retinssent chez eux nos ennemis. Par quel autre système avons-nous obtenu l’empire, nous et tous ceux qui l’ont possédé, si ce n'est en étant toujours prêts à secourir les Grecs et les Barbares qui réclamaient notre appui? Si chacun de nous, quand son aide est nécessaire, demeurait en repos ou chicanait sur les races, nous étendrions peu notre puissance, ou plutôt nous la mettrions en péril. Avec des adversaires formidables, la prudenee consiste à prévenir leurs attaques, non moins qu'à les repousser. Nous ne sommes pas libres de graduer à volonté l’extension de notre empire. Porce nous est de menacer les uns et de comprimer les autres ; car nous serions en danger de tomber sous une domination étrangère, si nous cessions nous-mêmes de dominer. Vous ne pouvez envisager le repos du même œil que les autres peuples, à moins de modeler vos principes sur les leurs.
« En naviguant vers ces parages, nous augmenterons sans aucun doute la puissance que nous possédons déjà. Faisons cette entreprise, ne fût-ce que pour rabattre Porgueil des Pé-loponésiens, et pour leur montrer que, peu soucieux de la tranquillité présente, nous portons nos armes jusqu’en Sicile. Par là de deux choses l’une : ou nous ferons une conquête qui noos vaudra l’empire de la Grèce entière, ou tout au moins nous écraserons les Syracusains, ce qui sera un bénéfice réel pour nous et pour nos alliés. Nos vaisseaux assureront notre séjour en cas de succès, ou notre retraite; car nous l’emporterons toujours par la marine sur les Siciliens réunis.
« Ne vous laissez pas influencer par les discours de Nicias, par l’inaction qu’il vous conseille, ni par la scission qu’il cherche à établir entre les jeunes et les vieux ; mais, fidèles à nos anciennes coutumes et à l’exemple de nos pères, qui, par l’union de ces deux âges, ont élevé notre patrie au rang qu’elle occupe aujourd’hui, efforcez-vous d’accroître sa puissance en marchant sur leurs traces. Songez que la vieillesse et la jeunesse ne peuvent rien l’une sans l’autre ; mais que ce qui fait la force, c’est l’assemblage et la combinaison de la faiblesse, de la médiocrité et de la perfection. Soyez-en bien persuadés: si la république est inactive, elle s’usera elle-même comme tout le reste, et tous les talents y périront de décrépitude, tandis que par la lutte elle acquerra sans cesse une nouvelle vigueur et s’accoutumera à se défendre par des actions plutôt que par des paroles. En un mot, j’estime qu’un État accoutumé à l’activité marche rapidement à sa ruine lorsqu’il se plonge dans l’inertie, et que, pour un peuple, le meilleur moyen d’assurer sa sécurité, c’est de s’écarter le moins possible des mœurs et des lois établies, quelque imparfaites qu’elles soient. »
Ainsi parla Alcibiade. Après lui, les Athéniens entendirent les Égestains et les exilés léontins, qui les supplièrent, au,nom de la foi jurée, de venir à leur secours. Aussi l’ardeur des Athéniens fut-elle visiblement accrue. Nicias, jugeant désormais impossible de les dissuader par la même argumentation, mais espérant encore les effrayer par la grandeur de l'armement qu’il réclamerait, prit une seconde fois la parole et dit:
« Athéniens, du moment que votre résolution est irrévocable, puisse cette guerre réussir selon vos vœux. Dans cette situation, je vous dois compte de toute ma pensée. Nous allons attaquer des villes qu’on dit grandes, indépendantes, et nulle ment désireuses de ces révolutions où l’on se jette volontiers
« Contre une telle puissance, une armée navale et médiocre ne suffit pas. Il faut emmener àes troupes de terre en grand nombre, si nous voulons obtenir un résultat significatif, et ne pas nous voir fermer la campagne par la cavalerie ennemie ;. car il est à craindre que les villes épouvantées ne se coalisent contre nous, et que les Ëgestains seuls nous fournissent des cavaliers auxiliaires. Or il serait honteux pour nous d’ôtre forcés a la retraite, ou réduits à demander des renforts pour n’avoir pas pris tout d’abord nos mesures.
« Il nous faut donc partir avec un armement complet. N’oublions pas que notas allons porter la guerre dans une contrée lointaine; qu’il ne s’agit pas ici d’une de ces expéditions entreprises par nous en qualité d'alliés, chez nos sujets, dans une terre amie, d’où il est aisé de se procurer tout ce dont on a besoin. Vous allez opérer à une distance énorme, dans un pays tout à fait étranger, d’où, pendant les quatre mois d’hiver, il n’est pas facile de recevoir un simple message.
« J’estime donc que nous devons emmener un très-grand nombre d’boplites, levés chez nous, chez nos alliés, chez nos sujets, même dans le Péloponèse, si nous pouvons en attirer par la persuasion ou par l’appât du gain. Il faut aussi beaucoup d’archers et de frondeurs, pour les opposer à la cavalerie ennemie: Il faut une flotte formidable pour assurer nos communications. Il faut des transports .pour embarquer des provisions de bouche, du froment, de l’orge torréfiée, avec des meuniers mis en réquisition moyennant salaire et tirés proportfonnellement
« Et quand nous partirions avec des forces non-seulement capables de tenir tête à celles des ennemis, mais encore supérieures à tous égards, je ne sais si nous serions en état de vaincre et de nous maintenir. Nous devons nous considérer comme des genê qui vont fonder une colonie au sein de populations étrangères et hostiles ; obligés par conséquent de s’emparer du sol dès le premier jour de leur arrivée, sous peine de voir, au moindre revers, tout le monde se tourner oantre eux.
« C’est dans cette appréhension, c’est dans la pensée que nous avons besoin de beaucoup de prudence et de plus de bonheur encore, — deux choses rares dans la vieque je veux, si je dois partir, donner au hasard le moins possible, et ne m'embarquer qu’après avoir pris les dernières précautions. A ce prix, selon moi, est la sûreté de l’Ëtat, de même que notre salut à nous qui alloue combattre. Si quelqu’un est d’un avis contraire, je lui cède le commandement. »
Ainsi parla Nicias. Il comptait refroidir le zèle des Athéniens par ses exigences, ou, s’il était obligé de partir, le faire avec moins de danger. Mais il arriva précisément l’inverse: loin de reculer devant l’énormité de l’armement, les Athéniens en conçurent une ardeur nouvelle ; l’avis de Nicias parut excellent, et Ton crut n’avoir plus rien à craindre. La passion de s’embarquer saisit tout le monde à la fois : les vieillards, dans l'espoir qu’on subjuguerait le pays où l’on allait porter la guerre, ou tout au moins qu’une si grande armée n’aurait à redouter aucun malheur; les jeunes gens, dans le désir de visiter une contrée lointaine et dans l’espoir d’échapper aux périls ; la masse et les gens de guerre, par l’appât d'une solde immédiate et de conquêtes qui seraient pour eux une source intarissable de gain. Au milieu de cet élan universel, les citoyens peu nombreux qui désapprouvaient l’entreprise n’osaient ouvrir la bouche ni refuser leur suffrage, de crainte de paraître malintentionnés.
Enfin un Athénien monte à la tribune, interpelle Nicias, et le somme de renoncer aux tergiversations et aux défaites,