History of the Peloponnesian War

Thucydides

Thucydides. Histoire de la Guerre du Péloponnése. Bétant, Élie-Ami, translator. Paris: Librairie de L. Hachette, 1863.

A cet aspect, ceux d’entre eux qui d’abord avaient fui vers la ville, reprirent courage et revinrent à la charge contre les Athéniens. En même temps, ils détachèrent quelques-uns

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des leurs pour aller attaquer le retranchement circulaire des Ëpipoles, qu’ils croyaient abandonné. Ils enlevèrent effectivement l'avant-mur, long de dix plèthres [*](Le plèthre, mesure de distance, longue de cent pieds. ) ; mais, quant au retranchement lui-même, Nicias, qu’une indisposition y avait retenu, les empêcha de s’en emparer. Quand il vit que, faute de défenseurs, il ne restait pas d’autre parti à prendre, il ordonna aux valets de mettre le feu aux machines et aux pièces de bois déposées devant le mur. L’expédient réussit ; l’incendie arrêta les Syracusains, qui ne tardèrent pas à battre en retraite; car les Athéniens en force remontaient de la plaine vers le retranchement pour les en déloger. Au même instant, la flotte partie de Thapsos, selon l’ordre qu’ellè avait reçu, faisait son entrée dans le grand port. A cette vue, les Syracusains qui étaient sur la hauteur se replièrent à la hâte, et toute leur armée rentra dans la ville, ne jugeant plus possible, avec les forces actuelles, d’empêcher l’investissement d’être conduit jusqu’à la mer.

Là-dessus les Athéniens érigèrent un trophée, rendirent par composition les morts des Syracusains, et reçurent les cadavres de Lamachos et de ses compagnons. Leurs forces de terre et de mer étant au complet, ils commencèrent à investir Syracuse d’un double mur depuis les Ëpipoles et les pentes escarpées jusqu’à la mer. L’armée recevait des vivres en abondance de tous les points de l’Italie. Il arriva aussi aux Athéniens des renforts de chez les Sicules, qui avaient attendu jusqu’alors pour se prononcer; enfin trois pentécontores tyr-rhéniennes. Tout marchait à souhait. Les Syracusains, ne voyant venir du Péloponèse ni d’ailleurs aucun secours, commençaient à ne plus compter sur le succès de leurs armes. Bs parlaient entre eux d’accommodement, et faisaient des ouvertures à Nicias, qui, depuis la mort de Lamachos, avait seul le commandement de l’armée. Rien ne se concluait; mais, ainsi qu’on peut l’attendre d’un peuple à bout de ressources et toujours plus étroitement cerné, on mettait en avant une foule de propositions, soit auprès de Nicias, soit surtout dans la ville; car le malheur avait semé la défiance entre les citoyens. On retira le commandement aux généraux sous lesquels avaient eu lieu ces revers, imputés à leur trahison ou à leur mauvaise fortune; on élut à leur place Héraclidès, Euclès et Tellias.

Cependant· le Lacédémonien Gylippe et les vaisseaux partis avec lui de Corinthe étaient déjà dans les eaux de Leucade, et faisaient diligence pour gagner la Sicile. Les nouvelles

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qu’ils recevaient étaient alarmantes, quoique toutes égalemént controuvées; elles s’accordaient à représenter Syracuse comme investie en son entier. N’ayant donc plus d’espoir pour la Sicile, mais voulant au moins préserver l’Italie, Gylippe et le Corinthien Pythen, avec deux vaisseaux lacédémoniens et deux de Corinthe, traversèrent en grande hâte le golfe Ionien, le cap sur Tarente. Indépendamment de ces vaisseaux, les Corinthiens en avaient armé dix des leurs, deux de Leucade et trois d’Ambracie, qui devaient suivre plus tard. De Tarente, Gylippe se rendit d’abord, en qualité d’ambassadeur, chez les Thuriens, en s’autorisant de l’ancienne bourgeoisie de son père [*](Cléandridas, père de Gylippe, avait été adjoint au jeune roi Plistoanax pour commander une expédition en Attique (liv. I, ch. cxiv). Accusé à son retour de s'être laissé corrompre par Périclès, il avait été exilé de Sparte et s’était retiré à Thurii, où il avait reçu le droit de cité. Voyez Plutarque, Péricl., xxu, et Diodore, XIII, cvi. ) ; mais, n’ayant pu les persuader, il se rembarqua et côtoya ritalie. Par le travers du golfe Térinéen [*](Le golfe Térinéen (aujourd'hui de Sainte-Euphémie) est situé sur la côte occidentale du midi de l’Italie, dans la mer Tyrrhénienne. Il doit y avoir ici une erreur dans le texte. ), il fut assailli par un vent du nord, qui souffle avec impétuosité dans ces parages, et qui l’emporta en pleine mer. Après avoir longtemps lutté contre la tempête, il regagna Tarente, où il tira ses vaisseaux à sec et répara ses avaries. Instruit de son approche, Nicias méprisa le petit nombre de ses bâtiments, comme avaient fait les Thuriens ; et, le croyant simplement armé en course, il ne prit contre lui aucune précaution.

Vers la même époque, les Lacédémoniens et leurs alliés firent une invasion dans ΓArgolide, dont ils ravagèrent la plus grande partie. Les Athéniens vinrent au secours des Argiens avec trente vaisseaux. Ce fut la violation la plus flagrante du traité de paix avec Lacédémone. Jusque-là tout s’était borné à des incursions dont Pylos était le point de départ. Si l’alliance avec Argos et Mantinée avait conduit les Athéniens à opérer quelques descentes, c’était moins en Laconie que dans le reste du Péloponèse. Bien qu’à plusieurs reprises les Argiens les eussent pressés de faire une simple apparition en armes sur un seul point de la Laconie, pour repartir aussitôt après y avoir commis avec eux quelques dévastations, ils s’y étaient constamment refusés. Cette fois, sous le commandement de Py-thodoros, de Lespodias et de Démaratos, ils débarquèrent à Ëpidaure-Liméra, à Prasies et sur d’autres points du littoral, où ils exercèrent des ravages. Par là ils fournirent aux Lacédémoniens un excellent prétexte de représailles. Après la retraite des vaisseaux athéniens et l’évacuation de l’Argolide par les Lacédémoniens, les Argiens envahirent le territoire de Phlionte, dévastèrent la campagne et tuèrent quelques habitants: après quoi ils regagnèrent leurs foyers.

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[*](Gylippe arrive à Syracuse par Himéra; il prend le fort de Labdalon, ch. i-m.Les Syracusains élèvent un mur à travers les Épipoles; les Athéniens fortifient le Plemmyrïon, ch. iv.Deux combats sur terre; dans le premier les Syracusains sont vaincus, dans le second vainqueurs, ch. v-vi.Arrivée de la flotte corinthienne à Syracuse, ch. vn.Nicias demande des renforts à Athènes, ch. vin.Expédition des Athéniens contre Amphipolis, ch. ix.Dans Thiver, la dépêche de Nicias parvient à Athènes, son contenu, ch. x-xv.Eu-rymédon et Démosthène sont envoyés en Sicile avec des renforts, ch. xvi-xviii.Dix-neuvième année de la guerre. Les Lacédémoniens entrent en Attique et fortifient Décélie, ch. xix.Envoi d’une flotte athénienne sur les côtes du Péloponèse, ch. xx.Gylippe engage les Syracusains à tenter une bataille navale, ch. xn. Attaque du Plemmyrion par terre et par mer; Gylippe s’empare des forts; la flotte syracusaine est repoussée, ch. xxn-xxiv.Les Syracusains envoient douze vaisseaux en Italie, ch. xxv.Les Athéniens fortifient un promontoire en Laconie vis-à-vis de Cythère, ch. XXVI.Des Thraces mercenaires pillent la ville de Mycalessos, ch. xxvii-xxx.Démosthène prend des troupes à Corcyre, ch.xxxL Les Sicules interceptent un renfort destiné aux Syracusains, ch. xxxii.La Sicile entière, excepté Agrigente et les alliés d’Athènes, se coalise avec Syracuse, ch. xxxni.Combat naval dans le golfe de Corinthe, ch. xxxiv.Démosthène et Eurymédon en Italie, ch. xxxv.Deux batailles navales dans le grand port de Syracuse; dans la seconde les Athéniens ont le dessous, ch. xxxvi-xli.Démosthène et Eurymédon arrivent au camp, ch. xm,Attaque nocturne des Épipoles; défaite des Athéniens, ch. xlui-ily.Les Syracusains appellent de nouveaux secours de Sicile, ch.xLVi. Conseil de guerre tenu par les généraux Athéniens, ch. xlvh-xlix.Les Athéniens, sur le point de partir, sont retenus par une éclipse de lune, ch. l-li.Grand combat sur terre et sur mer; défaite des Athéniens, ch. lii-liv.Leur abattement; espérances des ennemis, ch. lv-lvi.Énumération des alliés des deux partis, ch. Lvii-Lvin.Fermeture du port de Syracuse, ch. lix.Les Athéniens abandonnent leurs lignes sur terre et se préparent à un combat naval, ch. lx.Harangue de Nicias, ch.LXi-lxiv.Préparatifs des Syracusains, ch. lxv.Harangue de Gylippe, ch. lxvi-lxviii.Nouvelle exhortation de Nicias, ch. lxix.Dernier combat naval; déroute des Athéniens, ch. lxx-lxxi.Ils prennent le parti «le se retirer per terre; ruse d’Hermocratès pour les arrêter, ch. lxxii-lxxiv.Évacuation du camp par les Athéniens, ch. lxxv-uxxn.Discours de Nicias, ch. lxxvii.Retraite des Athéniens, ch. lxxviu-lxxx.Capitulation de Démosthène, ch. lxxxi-lxxxii.Massacre de la division de Nicias au passage de l’Assinaros; Ni-ciasae rend à Gylippe, lxxxiii-lxxxv.Mort de Nicias et de'Démosthène; triste sort des captifs, ch. lxxxv-lxxxvii.)

Gylippe et Pythen, après avoir radoubé leurs vaisseaux, partirent de Tarente et rangèrent la côte jusque chez les Lo-criens-Ëpizéphyriens. Là ils apprirent avec plus de certitude que Syracuse n’était pas encore complètement investie, mais qu’il était possible à une armée d’y entrer par les Ëpipoles, Ils délibérèrent donc s’üs côtoieraient la Sicile à main droite et tenteraient d’entrer dans le port, ou s’ils la tiendraient à main gauche et se dirigeraient d’abord sur Himéra, pour gagner ensuite Syracuse par terre, en grossissant leur armée des Himéréens et de tous ceux qu'ils pourraient persuader. Ils s’arrêtèrent à ce dernier parti, d’autant plus volontiers que les quatre vaisseaux athéniens détachés enfin par Nicias lorsqu’il avait appris l’arrivée des ennemis à Locres, n’étaient pas encore à Rhégion. Ils les prévinrent, franchirent le détroit, et après avoir touché à Rhégion et à Messine, ils atteigoirent Himéra. Là ils tirèrent à sec leurs vaisseaux, et persuadèrent aux Himéréens de se joindre à eux et de fournir des armes à ceux de leurs matelots qui en manquaient. Ils donnèrent rendez-vous aux Sélinontins pour qu’ils vinssent en armes à leur rencontre. Les habitants de Géla et quelques-uns des Sicules leur promirent des secours. Les Sicules étaient mieux disposés depuis la mort récente d’Archonidas, prince assez puissant, qui régnait sur une partie de la contrée, et qui tenait pour les Athéniens; ce qui acheva de les déterminer, ce fut l’empressement que Gylippe avait mis à venir de Lacédémone. Gylippe prit donc avec lui sept cents de ses matelots et soldats de marine qui avaient des armes, mille hommes d’Himéra, composés d’hoplites, de troupes légères et de cent cavaliers, un certain nombre de soldats légèrement armés et de cavaliers de Séli-nonte et de Géla, enfin un millier de Sicules, et se mit en marche pour Syracuse.

Cependant les Corintb.ieus avaient quitté Leucade avec

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le gros de leur flotte, et s’avançaient avec toute la célérité possible. Gongylos, un de leurs généraux, parti le dernier avec un seul bâtiment, arriva le premier à Syracuse un peu avant Gylippe. Il trouva les Syracusains à la veille de tenir une assemblée pour entrer en accommodement avec les Athéniens. Il les en détourna et releva leur courage, en leur disant que d’autres vaisseaux étaient en route et que Lacédémone leur envoyait pour général Gylippe, fils de Gléandridas. Les Syracusains reprirent assurance, et sortirent aussitôt en masse au-devant de Gylippe, dont on venait de signaler l’approche. Gylippe, après avoir pris en passant Gétæ, château fort des Sicules, et rangé ses troupes en ordre de combat, parvint aux Épipoles. Il y monta, comme les Athéniens la première fois, par l’Euryale ; et, réuni aux Syracusains, il se porta contre les lignes ennemies. Au moment où il arriva, les Athéniens avaient déjà terminé sept ou huit stadès dé la double muraille qui devait s’étendre jusqu’au grand port ; il ne leur restait plus qu’un petit espace près de la mer, où ils ^travaillaient encore. De l’autre côté du retranchement circulaire, dans la direction de Trogilos et de l’autre, mer, les pierres étaient déjà déposées à pied d’œuvre sur la plus grande partie de la ligne; en certains endroits le mur était à moitié fait, en d’autres complètement achevé. C’est à cette extrémité qu’en étaient réduits les Syracusains.

Les Athéniens, surpris de l’apparition de Gylippe et des Syracusains, eurent un moment d’hésitation ; cependant ils se rangèrent en bataille. Gylippe, après s’être mis au repos sous les armes à peu de distance des ennemis, leur envoya un héraut pour leur signifier que, s’ils voulaient évacuer la Sicile avec armes et bagages dans le délai de cinq jours, il était prêt à traiter avec eux. Les Athéniens accueillirent avec mépris ce message, et renvoyèrent le héraut sans réponse. Ensuite on fit de part et d’autre les dispositions du convbat. Gylippe, s’apercevant que les Syracusains étaient en désordre et avaient de la peine à se former, ramena son armée sur un terrain plus ouvert. Nicias ne le suivit point, et resta immobile devant ses retranchements. Les Athéniens n’avançant pas. Çylippe alla prendre position sur l’éminence appelée Téménitis, où il bivaqua. Le lendemain il se porta en avant et déploya le gros de ses troupes en face des murs des Athéniens, afin de les empêcher de porter ailleurs des secours. En même temps, il envoya un détachement contre le fort de Labdalon, situé

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hors de la vue des Athéniens ; il le prit et massacra tons ceux qui s’y trouvaient. Le même jour les Syracusains enlevèrent une trirème athénienne en station devant le port.