History of the Peloponnesian War
Thucydides
Thucydides. Histoire de la Guerre du Péloponnése. Bétant, Élie-Ami, translator. Paris: Librairie de L. Hachette, 1863.
Le même été, lorsque les troupes employées en Thrace eurent été ramenées par Cléaridas en conséquence de la paix, les Lacédémoniens décrétèrent que les Hilotes qui avaient servi sous Brasidas seraient affranchis et libres d’habiter où ils voudraient[*](Dans l’état de servage les Hilotes étaient .attachés à la glèbe. Leurs maîtres n’avaient pas le droit de les vendre hors du pays. ). Peu de temps après, lorsque la guerre avec les Éléens eut éclaté, ils les placèrent, avec les Néoda-modes[*](C’était le n«n des affranchis à Sparte et, A ce qu’on croît, le premier degré pour parvenir à la bourgeoisie. Les Néodamodes servaient comme hoplites. Leur nombre était considérable. Xénopbon (Agésilas, i) en cite deux mille dans une expédition. ), à Lépréon sur les eonfins de la Laconie et de l’ÉHde. Quant aux prisonniers de l'île, ou pouvait craindre que le sentiment de leur disgrâce ne les portât à tenter quelque mouvement, s’ils conservaient la plénitude de leurs droits. Ils furent donc dégradés, quoique plusieurs d’entre eux fussent déjà dans les charges. Cette peine les rendait inhabiles à exercer aucune fonction publique, à contracter ni vente ni achat. Dans la suite, ils fuirent réhabilités.
Ce fut encore dans le même été que lesDiens[*](Le texte reçu porte Δικτιδιῆς, nom absolument inconnu. J’ai suivi la conjecture de Didot, qui a proposé de lire Διῆς, les Diens, habitants de la ville de Dion, sur la côte du mont Athos. Il est vrai que les Diens étaient alliés d’Athènes, et qu’ils ne se révoltèrent que plus tard (liv. V, ch. lxxxii); mais, avant leur défection, ils peuvent avoir eu une guerre particulière avec leurs voisins de Thyssos. ) prirent Thyssos, ville située sur l’Athos et alliée d’Athènes.
Durant toute cette saison, les Athéniens et les Péloponésiens communiquèrent librement ensemble. Cependant la paix était à peine rétablie qu’on vit surgir entre eux des défiances réciproques au sujet de la non-reddition de quelques places. Les Lacédémoniens, désignés par le sort pour commencer les restitutions , ne rendaient ni Amphipolis ni le reste. Ils n’avaient obtenu l’adhésion ni de leurs alliés de Thrace, ni des Béotiens, ni des Corinthiens, quoiqu’ils promissent toujours de s’unir aux Athéniens pour contraindre les récalcitrants. Us avaient même fixé verbalement un terme, passé lequel ceux qui n’auraient pas acquiescé à l’alliance seraient considérés comme ennemis par les deux nations. Les Athéniens, ne voyant s’accomplir aucune de ces promesses, commençaient à révoquer en doute la loyauté des Lacédémoniens. Aussi, malgré leurs instances, refusèrent-ils la rétrocession de Pylos ; ils regrets taient même d’avoir rendu les prisonniers de l’île ; enfin, ils résolurent de détenir les autres places jusqu’à ce que les Lacédémoniens eussent rempli leurs engagements. Les Lacédémoniens prétendaient avoir fait tout ce qui était en leur pouvoir, en Tetirant les soldats du littoral de la Thrace et de tous les endroits dont ils étaient maîtres. Quant à Amphipolis, ils assuraient qu’il ne dépendait pas d’eux de la livrer; qu’ils feraient leur possible pour obtenir l’adhésion des Béotiens et des Corinthiens, de même que la remise de Panacton et des prisonniers athéniens qui se trouvaient en Béotie. Ils insistaient pour que les Athéniens leur remissent Pylos, ou que tout au moins, suivant l’exemple qu’eux-mêmes avaient donné en rappelant leurs soldats de Thrace, ils retirassent de Pylos les Messéniens et les Hilotes, sauf à y placer, s’ils le voulaient, une garnison athénienne. Enfin, après des discussions prolongées pendant tout l’été, ils obtinrent que les Athéniens fissent sortir de Pylos les Messéniens, les Hilotes et tous les déserteurs lacédémo-niens. On les établit à Cranies, ville de Céphallénie. Ainsi, l’été se passa tranquillement et sans que les communications fussent interrompues.
L’hiver suivant, les éphores sous lesquels le traité avait eu lieu se trouvaient sortis de charge et remplacés par d’autres, dont quelques-uns étaient opposés à la paix. Des députations des villes alliées vinrent à Lacédémone et s’y rencontrèrent avec des ambassadeurs athéniens, béotiens et corinthiens. Il y eut beaucoup de paroles échangées, sans aucune solution. Comme ces députés se disposaient à repartir, ceux
Les Béotiens et les Corinthiens se retirèrent, chargés de ces communications pour leurs États de la part de Xénarès, de Cléoboulos et de leurs amis à Lacédémone. Deux Argiens de la plus haute dignité les guettaient au passage. Les ayant rencontrés, ils se mirent en rapport avec eux, afin d’attirer les Béotiens dans l’alliance d’Argos, à l’exemple de Corinthe , d’Ëlis et de Mantinée. Ils leur représentèrent que, ce but une fois atteint, il leur serait facile, en se concertant, de faire à leur gré la guerre ou la paix, soit avec Lacédémone, soit avec toute autre nation. Les députés béotiens accueillirent ces ouvertures, qui se trouvaient d’accord avec les recommandations de leurs amis de Lacédémone. Les Argiens, voyant qu’ils prêtaient l'oreille à leurs propositions, partirent en disant qu’ils allaient envoyer des députés en Béotie.
Les Béotiens, à leur retour, ne manquèrent pas de rapporter aux béotarques les propositions de Lacédémone et des Argiens qu’ils avaient rencontrés. Ces magistrats entrèrent dans ces vues, d’autant plus facilement que les sollicitations de leurs amis à Lacédémone coïncidaient avec celles des Argiens. Bientôt arrivèrent des députés d’Argos, apportant les propositions dont il a été parlé. Les béotarques y donnèrent leur approbation, et congédièrent ces députés avec promesse d’envoyer eux-mêmes une députation à Argos pour conclure l’alliance.
Cependant les béotarques, les Corinthiens, les Mantinéens et les députés de Thrace jugèrent à propos de s'engager avant tout par des serments mutuels à se prêter, à tout événement, l’assistance requise, et à ne faire la guerre ou la
Le même hiver, les Olynthiens prjrent par incursion Mécyberna, où était une garnison athénienne.
Les discussions continuaient entre les Athéniens et les Lacédémoniens au sujet des restitutions mutuelles. Les Lacédémoniens, espérant recouvrer Pylos si les Béotiens abandonnaient Panacton, envoyèrent une ambassade en Béotie, avec prière de leur remettre cette place et les prisonniers athéniens, afin de les échanger contre Pylos; mais les Béotiens refusèrent de s'en dessaisir, à moins que les Lacédémoniens ne voulussent conclure avec eux une alliance particulière, comme ils l’avaient fait pour Athènes. Les Lacédémoniens sentaient bien que c’était heurter les Athéniens ; car il était dit qu’on ne ferait la paix ni la guerre que d’un commun accord [*](Cette clause ne se trouve pas dans le texte du traité de paix ni dans celui du traité d’alliance entre Athènes et Lacédémone (ch. xvm et xxm). Il se peut que ce fût un article additionnel, du genre, de ceux qu’on s’était réservé le droit d’ajouter d’un commun accord, et tel qu’il se trouve dans le traité entre Argos et Lacédémone (ch. lxxx). ). Cependant, comme ils avaient à cœur de recevoir Panacton pour l’échanger contre Pylos, et que d’ailleurs les partisans d’une rupture appuyaient chaudement les Béotiens, l’alliance en question fut conclue. L'hiver tirait alors à sa fin et le printemps était proche. Panacton fut aussitôt rasé. Ainsi se termina la onzième année de la guerre.
Dès les premiers jours du printemps suivant [*](Deuxième année de la guerre, an 420 avant J.-C.), les Argiens ne voyant pas venir les députés qu’ils attendaient de Béotie, informés de la démolition de Panacten et de ralliante particulière des Béotiens avec les Lacédémoniens, craignirent de se trouver isblés, si tous leurs alliés passaient du côté de Lacédémone. Ils croyaient que c'était cette ville qui savait eo-gagé les Béotiens à raser Panacton et à entrer dans ralliante d’ Athènes[*](L’alliance particulière que les Béotiens venaient de conclure avec les Lacédémoniens était sans doute la même que celle de ceux-ci avec Athènes. C’était donc pour les Béotiens une accession indirecte à la paix conclue entre les Athéniens et les Lacédémoniens, puisque c’était s’allier avec les alliés d’Athènes. ) ; que les Athéniens en étaient instruits ; que dès lors il ne fallait plus songer à nouer amitié avec eux, comme ils s’étaient flattés de le faire dans le cas où les démêlés avec Lacédémone amèneraient nne ruptu te. Dans cette situation. les Argiens appréhendèrent d’avoir à la fois sot les bTas les Laoédémoniens., les Tégéates, les Béotiens et les Athéniens. Eux qui naguère avaient refusé de traiter avec les Lacédémoniens, et porté leur ambition jusqu’à rêver la suprématie du Péloponèse, députèrent en toute hâte à Lacédémone Eostro-phos et Ëson, qui leur semblaient y devoir être le mieux accueillis . Leur intention était de conclure avec les Lacédémoniens une paix aussi favorable que possible, et d’attendre ensuite les événements.
Dès leur arrivée, ces députés eurent des conférences avec les Lacédémoniens, pour tâoher de se mettre d’accord. Avant tout, ils exigèrent qu’on soumît à l’arbitrage d’une ville ou d’un particulier leur éternel différend au -sujet de la Cynurie. Ce pays, situé entre les deux États, comprend les villes de Thyréa et d'Anthène, et appartient aux Laoédémoniens. Ceux-ci ne voulurent pas entendre parler de cette affaire mais ils offrirent de traiter avec les Argiens aux mêmes termes que précédemment. Toutefois les députée les amenèrent à Souscrire aux dispositions suivantes. On ferait pour le moment une trêve de cinquante ans, pendant la durée de laquelle chacun des deux peuples aurait le droit — moyennant une déclaration préalable et sauf le cas de peste ou die guerre tk Lacédémone ou à Argos — d’en appeler aux armes pour la possession de cette contrée, comme cela s’était pratiqué jadis, lorsque les deux partis s’étaient attribué la victoire[*](Cet ancien combat entre les Argiens et les Lacédémoniens se disputant la Cynurie, est raconté par Hérodote, liv. I, ch. lxxxii. Il eut lieu en 555 av. J. C. ) ; la poursuite ne pourrait pas s’étendre au delà des limites d’Argos ou de Lacédémone. Les Lacédémoniens voyaient dans cette prétention oie véritable démence ; néanmoins le désir de se concilier à tout prix l'amitié des Argiens les fit passer outre, et le traité fat
Pendant ces négociations, les ambassadeurs- lacédé-moniens Andromédès, Phédimos et Antiménidas, chargés de recevoir des Béotiens et de remettre aux Athéniens Fanacton et les prisonniers, trouvèrent Panacton rasé. Les Béotiens s’excusèrent en disant que jadis , à la suite de démêlés survenus entre eux et les Athéniens au sujet de cette place, il avait été convenu sous serment que ni les· uns ni les autres ne l'habita raient, mais qu'ils en exploiteraient en commun le territoire. Quant aux prisonniers athéniens détenus en Béotie , la remise en fut faite à Andromédès et à ses collègues, qui Ijbs conduisirent à Athènes et les rendirent. Ils annoncèrent aussi que Panacton était rasé ; c'est ce qu’ils appelaient le rendre, par là raison qu’aucun ennemi des Athéniens n’y habiterait plue. Les Athéniens éclatèrent en reproches contre les Lacédémoniens, soit pour la destruction de Panaoton, qui dèvait, disaient-ils, leur être remis intact, soit pour l’alliance séparée; qu’ils savaient existerentre les Lacédémoniens et les Béotiens. Ils soutenaient que les Lacédémoniens s’étaient engagés à s’unira eux pour contraindre les récalcitrants. Enfin ils recherchaient minutieusement toutes les autres dérogations au traité de paix, et se regardaient comme joués. Aussi répondirent-ils avec aigreur aux députés et les congédièrent.
Profitant de ces altercations, ceux des Athéniens qui désiraient la rupture du traité se mirent aussitôt à l’œuvre. De ce nombre était Alcibiade fils de Clinias, personnage qui eût alors passé pour un jeune homme dans toute autre ville[*](A cette époque, Alcibiade n’avait que vingt-sept ans. Or, dans la plupart des villes grecques, notamment à Sparte, l’exercice des droits politiques ne commençait qu’à trente ans. A Athènes, les citoyens faisaient partie de l’assemblée du peuple dès l’âge de vingt ans; mais pour être éligible aux charges, au conseil, aux tribunaux, il fallait avoir trente ans. ), mais à qui des ancêtres illustres avaient légué un immense crédit. Au fond; il ôtait convaincu que l’alliance d’Argos· valait mieux pour Athènes ; mais son opposition aux Lacédémoniens venait surtout d’un orgueil froissé. Il ne leur pardonnait pas d’avoir négocié la paix par l’entremise de Nicias et deLachès, de l’avoir dédaigné lui-même à cause de sa jeunesse et frustré d’un honneur qu’il croyait lui être dû ; il est vrai que son aïeul avait jadis renoncé à la proxénie de Lacédémone[*](Sur les proxènes, voyez liv. II, ch. xxix, note 1. Legrand-père maternel d’Alcibiade s'appelait comme lui. Ce nom, d’origine laco-nienne, indique les relations qui existaient entre cette famille athénienne et les Lacédémoniens. Comparez liv. VII, ch. lxxxix, et liv. VIII, ch. vi. ), mais lui-même avait'travaillé à la renouer par ses prévenances pour les prisonniers de l’île. Se tenant donc pour offensé à tous égards, il avait dès l’origine témoigné son éloignement; pour les Lacédémoniens , en les représentant comme des gens peu sûrs, qui
Sur ce message d’Alcibiade, les Argiens, informés d’ailleurs que l’alliance avec les Béotiens avait eu lieu en dépit des Athéniens, et que ceux-ci étaient en pleine brouille avec les Lacédémoniens, ne s’inquiétèrent plus des députés qui étaient partis pour traiter en leur nom à Lacédémone, et ne songèrent qu’à se rapprocher d’Athènes. Ils voyaient en elle une ville dès longtemps leur amie, gouvernée démocratiquement comme eux, et maîtresse d’une marine qui, en cas de guerre, leur serait d’un puissant secours. Ils s’empressèrent donc de faire partir pour Athènes une députation, à laquelle s’adjoignirent les Mantinéens et les Elécns. De leur côté les Lacédémoniens envoyèrent en toute hâte aux Athéniens des ambassadeurs qu’ils croyaient leur être agréables, savoir Phi-locharidas, Léon et Endios. Ils craignaient que les Athéniens, n’écoutant que leur colère, ne s’alliassent avec les Argiens. Ils voulaient par la même occasion réclamer Pylos en échange de Panacton et juetifier leur alliance avec les Béotiens, en la représentant comme tout à fait inoffensive pour Athènes.
Ces députés exposèrent dans le conseil l’objet de leur mission [*](Les ambassadeurs étrangers étaient introduits par leurs proxènes dans le conseil, qui devait ensuite les présenter dans l’assemblée du peuple, avec son avis préalable sur l’objet de leur mission. ) et se déclarèrent munis de pleins pouvoirs pour régler tous les différends. Là-dessus Alcibiade craignit que. s’ils tenaient le même langage devant le peuple, ils n’entraînassent la multitude et ne fissent repousser l’alliance d’Argos. Il imagina donc de leur tendre un piège. Il leur insinua que. s’ils dissimulaient dans rassemblée les pleins pouvoirs dont ils étaient porteurs, il se faisait fort de terminer leurs litiges et de leur faire obtenir la restitution de Pylos, qu’il appuierait à ce prix comme il l’avait jusqu’alors combattue. C’était une manière de les détacher de Nicias[*](En leur faisant croire que sa propre influence était supérieure à , celle de ce général. ), de les discréditer auprès du peuple comme coupables de perfidie et de duplicité, enfin de pousser les Athéniens dans l’alliance des Argiens, des Éléens et des Mantinéens. Alcibiade y réussit. Quand les députés lacédémoniens parurent dans l’assemblée, et qu’aux questions qui leur furent faites ils ne répondirent plus, comme devant le conseil, qu’ils venaient munis de pleins pouvoirs, les Athéniens éclatèrent. Alcibiade se déchaîna de plus belle contre les Lacédémoniens et