History of the Peloponnesian War

Thucydides

Thucydides. Histoire de la Guerre du Péloponnése. Bétant, Élie-Ami, translator. Paris: Librairie de L. Hachette, 1863.

Comme les Athéniens ne cessaient d’infester le Péloponèse et spécialement la Laconie , les Lacédémoniens pensèrent que le meilleur moyen de faire diversion était de jeter une armée chez leurs alliés ; d'autant plus que ceux-ci offraient de la défrayer, et l’appelaient dans un esprit de révolte. D’ailleurs, ils n’étaient pas fâchés d’avoir un prétexte pour envoyer au dehors un cehain nombre de leurs Hilotes; car ils craignaient qu’ils ne profitassent de l’occupation de Pylos pour se soulever. Les Lacédémoniens sont dans une perpétuelle appréhension au sujet des Hilotes: et, comme à cette époque ils redoutaient leur jeunesse et leur multitude, ils poussaient à l’extrême les précautions à leur égard[*](C’était le but d’une institution atroce, attribuée à Lycurgue et nommée κρυπτεΐα, la chasse aux Hilotes (Plutarque, Lycurgue, xxvm). Les jeunes Spartiates sortaient en secret de la ville, se répandaient dans les campagnes en se cachant pendant le jour, et la nuit ils couraient sus à tous les Hilotes qu’ils rencontraient, pour les tuer et diminuer ainsi leur nombre. Platon (Des lois, I, p. 783) cherche à atténuer la barbarie de cette institution. ). C’est ainsi qu’ils avaient fait publier que ceux d’entre eux qui croyaient leur avoir rendu le plus de services à la guerre eussent à se déclarer et qu’ils seraient affranchis. C’était une manière de les éprouver ; car on pensait bien que les plus désireux de liberté seraient aussi les plus enclins à la révolte. Ils en choisirent jusqu’à deux mille, qui firent le tour des temples, la tête couronnée comme affranchis ; mais peu après on les fit tous disparaître, sans que personne ait jamais su comment ils avaient péri. On saisit donc avec empressement l’occasion d'en faire partir six cents avec Brasidas en qualité d’hoplites. Le reste de son armée se composait de mercenaires levés par lui dans le Péloponèse.

C’était à sa demande expresse que les Lacédémoniens

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avaient mis Brasidas à la tête de cette expédition. Les Cbalcidéens avaient désiré avoir nn homme qui jouissait à Sparte d’une grande réputation d’énergie, réputation justifiée par les services signalés que, depuis son départ, il ne cessa de rendre à Lacédémone. En effet, la justice et la modération qu’il montra dès l’abord à l’égard des villes en détachèrent plusieurs d’Athènes ; d’autres lui furent livrées par trahison. Aussi les Lacédémoniens, lorsque plus tard ils voulurent faire la paix, eurent des places à donner en échange de celles dont ils demandaient la restitution, indépendamment du répit procuré au Péloponèse. Longtemps après, lors de la guerre qui suivit l’expédition de Sicile [*](Pays situé au N. O. de la Macédoine, sur les confins de Tlllyrie. Les Lyncestes, alors indépendants, furent plus tard annexés à la Macédoine. ), la valeur et la sagesse déployées dans le temps par Brasidas, et que les uns connaissaient par expérience, les autres par ouï-dire, inspiraient encore aux alliés d’Athènes une inclination prononcée en faveur des Lacédémoniens. Comme il fut le premier envoyé à l’étranger et qu’il fit briller une vertu accomplie, il laissa après lui la ferme conviction que tous les autres lui ressemblaient.

Informés de son arrivée sur le littoral de la Thrace, les Athéniens déclarèrent la guerre à Perdiccas, qu’ils regardaient comme le promoteur de cette expédition, et surveillèrent de plus près les alliés de ce pays.

Sitôt que Perdiccas eut réuni à ses propres forces l’armée de Brasidas, il marcha contre son voisin Arrhihéos, fils de Broméros, roi des Lyncestes-Macédoniens, avec lequel il était brouillé et qu’il voulait soumettre. Lorsque Parmée fut à l’entrée du Lyncos, Brasidas déclara qu’avant d’en venir aux hostilités, il désirait faire une démarche pour engager Arrhi-béos dans l’alliance de Lacédémone. Ce prince offrait de s’en remettre à la médiation de Brasidas ; les députés chalcidéens qui se trouvaient présents conseillaient à ce dernier de ne pas ôter à Perdiccas tout sujet de crainte, afin de s’assurer de son dévouement; enfin, les envoyés de Perdiccas à Lacédémone avaient donné à entendre qu’il ferait entrer dans l’alliance beaucoup de nations voisines. Brasidas se croyait donc autorisé à exiger que les affaires d’Arrhibéos fussent traitées en commun. Perdiccas, au contraire, soutint qu’il n’avait pas appelé Brasidas pour être l’arbitre de ses différends, mais pour combattre les ennemis qu’il lui désignerait; qu’il n’était pas juste, quand lui-même nourrissait la moitié de l’armée pélopo-nésienne, que Brasidas s’entendît avec Arrhibéos. Nonobstant cette altercation, Brasidas ne laissa pas d’avoir une entrevue

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avec ce dernier, et consentit à retirer son armée avant d’avoir envahi le pays. Depuis ce moment, Perdiccas se tint pour offensé , et ne fournit plus que le tiers des vivres au lieu de la moitié.

Le même été, aussitôt après ces événements, Brasidas réuni aux Chaldidéens marcha contre Acanthe, colonie d’Andros. C’était peu de temps avant la vendange. Quand il fut question de le recevoir, une lutte s’engagea entre le peuple et ceux qui l’avaient appelé de concert avec les Chalcidéens. On craignait pour la récolte encore pendante. Aussi Brasidas persuada-t-il au peuple de le recevoir seul et de ne se décider qu’après l’avoir entendu. Pour un Lacédémonien, il ne manquait pas de talent oratoire. Il se présenta donc à l’assemblée et prononça le discours suivant.

« En me faisant partir avec une armée, les Lacédémoniens ont voulu confirmer ce que nous avons déclaré dés le début de cette guerre, savoir que nous prenions les armes pour affranchir la Grèce du joug des Athéniens. Si nous arrivons tard, ne nous en faites point de reproches. Nous nous sommes trompés sur la durée probable des hostilités entreprises sur un autre théâtre. Nous avions espéré avoir promptement raison des Athéniens à l’aide de nos seules forces et sans vous impliquer dans le danger. Nous sommes venus aussitôt que nous l’avons pu; et nous essayerons, avec votre coopération, de consommer leur ruine.

« Je m’étonne que vous m’ayez fermé vos portes; au lieu de me recevoir à bras ouverts. Nous pensions venir à vous comme à des alliés qui, même avant notre arrivée, nous attendaient avec sympathie et nous appelaient de leurs vœux. C’est là ce qui nous a fait affronter le péril d’une longue marche à travers un pays étranger et déployer tout le zèle possible.

« Si vos intentions étaient différentes, si vous deviez contrarier votre propre délivrance et celle des autres Grecs, ce serait fort regrettable; car non-seulement vous seriez pour moi une entrave, mais votre exemple détournerait de se joindre à moi ceux à qui je pourrais m’adresser. Ils se montreraient difficiles en me voyant repoussé par vous, les premiers que j’ai visités; par vous qui possédez une ville si importante et qui passez pour un peuple intelligent. Je ne pourrais plus alléguer de raison valable: il semblerait que je n’apporte qu’une liberté mensongère ou que, si les Athéniens viennent vous attaquer, je serai sans force et impuissant à vous défendre.

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« Et pourtant lorsque, avec cette même armée que je commande, je me suis présenté devant Niséa, les Athéniens, quoique supérieurs en nombre, n’ont point osé accepter le combat Or il n’est pas vraisemblable qu’ils envoient par mer contre vous une armée aussi formidable que celle de Niséa.

t Quant à moi, je viens non pour opprimer les Grecs, mais pour les affranchir. A ma demande, les magistrats de Lacédémone se sont engagés parles serments les plus solennels à laisser l’indépendance à tous les alliés que j’aurais gagnés. D’ailleurs, notre intention n’est pas de vous faire entrer par force ou par ruse dans notre alliance , mais de vous délivrer des Athéniens. Vous ne devez pas me suspecter, puisque je vous offre les meilleurs gages, ni me regarder comme un impuissant protecteur, mais plutôt vous joindre à moi avec confiance.

« Si quelqu’un de vous appréhende que je ne soumette la ville à un parti, qu’il se rassure. Je ne viens point appuyer une faction, ni vous offrir une liberté illusoire, en entreprenant, au mépris de vos lois, d’asservir la majorité au petit nombre ou la minorité à la multitude. Un pareil joug serait plus intolérable que la domination étrangère , et nos efforts, à nous Lacédémoniens, n’auraient droit à aucune reconnaissance. Au lieu de gloire, nous ne recueillerions que le blâme. Les mêmes reproches que nous faisons aux Athéniens, on les rétorquerait contre nous, avec d’autant plus de justice que ceux-ci ne se piquent pas de vertu. Pour qui jouit de l’estime publique, il est .plus honteux de s’agrandir par l’astuce que par une violence flagrante. Celle-ci du moins trouve une sorte d’excuse dans le droit du plus fort qu’elle tient de la fortune; l’autre, au contraire, trahit un esprit bassement artificieux. Aussi apportons-nous la plus grande circonspection dans les affaires mêmes qui nous touchent le plus.