History of the Peloponnesian War

Thucydides

Thucydides. Histoire de la Guerre du Péloponnése. Bétant, Élie-Ami, translator. Paris: Librairie de L. Hachette, 1863.

Après avoir continué leurs attaques pendant toute la journée et une partie du lendemain, les Lacédémoniens y renoncèrent. Le troisième jour, ils envoyèrent à Asiné[*](Place maritime, appartenant aux Lacédémoniens, et située à l’entrée du golfe de Messénie, à quarante stades du cap Acritas. ) quelques vaisseaux chercher des bois pour des machines, avec lesquelles ils espéraient prendre la muraille du côté du port. C’était à la vérité la partie la plus élevée ; mais cet inconvénient était compensé par une plus grande facilité d’accès.

Sur ces entrefaites, arrivèrent de Zacynthe les vaisseaux athéniens aμ nombre de cinquante[*](Le texte reçu porte τεσσαράκοντα. Le nombre primitif des vaisseaux athéniens était de quarante. Démosthène en avait gardé cinq, puis renvoyé deux: restaient trente-sept. Ajoutez le renfort de quatre bâtiments chiotes et de quelques-uns de Naupacte, cela ferait déjà plus de quarante. Enfin, on voit au chapitre xxm qu’après un nouveau renfort de vingt vaisseaux envoyés d’Athènes, la totalité de la flotte athénienne fut de soixante^dix (sans variante); preuve qu’on doit lire ici πεντή κοντά avec quelques manuscrits. ) ; ils avaient été ralliés par quelques bâtiments de la station de Naupacte et par quatre de Chios. Quand ils virent le continent et l’île fourmiller d'hoplites et le port de vaisseaux qui ne faisaient pas mine de sortir, ils ne surent d’abord où prendre terre ; ensuite ils gagnèrent Proté, île déserte et peu éloignée, où ils passèrent la nuit. Le lendemain,

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ils levèrent l’ancre, après avoir fait leurs préparatifs de combat, dans la double supposition que l’ennemi s’avançât au large ou qu’ils dussent l’aller chercher dans l’intérieur du port. Les Lacédémoniens ne vinrent point à leur rencontre ; ils n’avaient pas donné suite à leur projet de barrage, mais ils.étaient tranquillement à terre, occupés à embarquer leurs équipages et à se préparer, en cas d’attaque, à combattre dans le port, assez spacieux pour cela.

Les Athéniens s’élancent par les deux passes. Déjà la plupart des vaisseaux ennemis avaient démarré, la proue en avant. Les Athéniens les assaillent, les mettent en fuite, les atteignent bientôt, en maltraitent un grand nombre et en prennent cinq, dont un avec son équipage. Ensuite ils fondent sur les bâtiments qui s’étaient jetés à la côte ; d’autres sont heurtés pendant qu’ils embarquent encore leur monde et avant d’avoir démarré ; enfin quelques vaisseaux abandonnés de leurs équipages sont saisis et remorqués par les Athéniens.

A cet aspect, les Lacédémoniens, désespérés d’un événement qui enfermait leurs guerriers dans l’île, s’élancent tout armés dans la mer, ressaisissent leurs navires et les ramènent à eux. Chacun croit sa coopération nécessaire. Autour des vaisseaux, c’était un épouvantable tumulte. Les deux peuples avaient échangé leur manière de combattre. Les Lacédémoniens, dans leur ardeur et dans leur trouble, livraient, pour ainsi dire, un combat naval sur la terre ferme; tandis que les Athéniens, vainqueurs et désireux de poursuivre leurs avantages, combattaient comme sur terre du haut de leurs vaisseaux.

Enfin, après s’être fait mutuellement bien du mal et bien des blessures, on se Sépara. Les Lacédémoniens sauvèrent leurs vaisseaux vides, excepté ceux qui avaient été pris au commencement de l’action. Lorsque les deux partis se furent retirés dans leurs camps, les Athéniens dressèrent un trophée, rendirent les morts et recueillirent les débris des vaisseaux. Ils bloquèrent aussitôt l’île au moyen d’une croisière, pour s’assurer des hommes qui s’y trouvaient renfermés. Les Peloponésiens, qui étaient sur le continent et dont les renforts étaient déjà arrivés de tous côtés, restèrent en place devant Pylos.

Quand la nouvelle de ces événements fut parvenue à Sparte, on décida, comme dans les cas de calamité grave, que les magistrats se rendraient au camp, afin de voir les choses par leurs yeux et d’aviser sans aucun délai. Ils reconnurent l’impossibilité de secourir leurs gens. Voulant donc leur épargner

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le danger de mourir de faim ou d’être accablés par le nombre, ils jugèrent que le mieux était de conclure avec les généraux athéniens, s’ils y consentaient, un armistice au sujet de Pylos, et d’envoyer ensuite des députés à Athènes pour traiter d'un accommodement. Tout leur désir était d’obtenir au plus tôt la délivrance de leurs guerriers.

Les généraux accueillirent ces ouvertures, et l’armistice fut conclu aux conditions suivantes : les Lacédémoniens amèneraient à Pylos et livreraient aux Athéniens les bâtiments sur lesquels ils avaient combattu, de même que tous les vaisseaux longs qui se trouvaient en Laconie. Ils s’abstiendraient de toute agression contre la place, soit par terre soit par mer. Les Athéniens de leur côté permettraient aux Lacédémoniens du continent de faire passer à leurs guerriers de l’île une quantité déterminée de blé moulu, savoir deux chénices attiques de farine par homme, deux cotyles de vin[*](Le chénice était une mesure de capacité valant un litre huit centilitres. La cotyle était le quart du chénice, soit vingt-sept décilitres. ) et de la viande, avec demi-ration pour les valets. Ces envois auraient lieu sous l’ceil des Athéniens, et aucune embarcation n aborderait dans Plie sans leur aveu. Les Athéniens continueraient à garder l’île, thaïs sans y descendre. Ils s'abstiendraient de toute agression contre l’armée péloponésienne, soit par terre soit par mer. A la moindre infraction commise de part ou d’autre, la trêve était rompue. Celle-ci devait durer jusqu'à ce que les députés lacédémoniens fussent revenus d’Athènes. Les Athéniens s’engageaient à les y conduire et à les ramener sur une trirème. A leur retour la trêve devait cesser, et les Athéniens rendre les vaisseaur dans l’état où ils les auraient reçus.

Telles furent les conditions de l’armistice. Les vaisseaux furent livrés, au nombre d’environ soixante, et les députés partirent pour leur destination; arrivés à Athènes, ils prononcèrent le discours suivant :

« Les Lacédémoniens nous envoient pour vous proposer, au sujet des guerriers de l’ile, un arrangement avantageux pour vous et aussi honorable pour nous que les circonstances le permettent. Ce ne sera pas déroger à nos habitudes que de prononcer un long discours, notre maxime étant de ne dire que peu de mots quand ils suffisent, et de parler plus longuement quand le sujet l’exige. Ne prenez pas nos paroles en mauvaise part ni comme une leçon qui vous serait donnée, mais plutôt comme une recommandation dont votre prudence pourrait se passer.

« Il ne tient qu’à vous d’asseoir votre bonheur actuel sur des

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bases durables, en conservant ce que vous possédez et en y ajoutant une gloire éternelle. N’imitez pas les hommes sans expérience, qui, surpris par la prospérité, ne mettent aucune limite à leur ambition. Lorsqu’on a, comme vous et comme nous, éprouvé combien la fortune est inconstante, on a le droit et le devoir de s’en défier.

« Pour vous en convaincre, il suffit d’envisager nos récentes disgrâces. Naguère au premier rang des Grecs, nous venons aujourd’hui solliciter ce dont alors nous pensions être les arbitres. Et pourtant, ce changement ne provient ni de la diminution de nos forces ni de l’insolence d’une prospérité nouvelle. Nos forces sont ce qu’elles ont toujours été; mais nous nous sommes trompés dans nos prévisions, comme il peut arriver à chacun. Vous-mêmes vous auriez tort de croire que la puissance actuelle de votre république et la gloire que vous venez d’y ajouter, vous garantissent un bonheur durable. Les hommes sages ont pour principe de regarder les avantages comme précaires et ils savent aussi iriieux que d’autres supporter les revers. Ils tiennent pour assuré qu’il n’est pas possible de ne prendre de la guerre que la mesure qui nous convient, mais qu’il faut en subir les chances diverses. Moins éblouis par les succès, ils sont plus à l’abri des fautes, et d’autant plus traitables qu’ils sont plus heureux

« Telle est, ô Athéniens, la conduite qu’il serait honorable pour vous de tenir à notre égard. Autrement il est à craindre qu’avec le temps, si vous éprouvez quelque revers, — et il n’y aurait là rien d’impossible, — on n’attribue à la fortune vos avantages passés ; au lieu que vous pouvez laisser à la postérité une renommée incontestable de puissance et de sagesse.

« Les Lacédémoniens vous invitent à déposer les armes. Ils vous offrent la paix, leur alliance, une cordialité pleine et entière ; en retour ils vous demandent les guerriers de l’île. Ne vaut-il pas mieux, pour vous comme pour nous, ne pas courir la double chance de les voir s’échapper en profitant d’une occasion favorable, ou tomber, à la suite d’un siège, dans une odieuse captivité? Le meilleur moyen de désarmer les grandes haines n’est pas qu’après la lutte un des deux partis abuse de sa supériorité pour imposer à l’autre des conditions intolérables, mais qu’il se montre généreux et trompe l’attente du vaincu par la modération de ses exigençes. Dès lors l’adversaire, qui n’a plus à repousser la force, mais à reconnaître un bienfait, se sent lié par un sentiment d’honneur. C’est surtout

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le cas pour les inimitiés les plus fortes. On cède avec plaisir à qui se relâche volontairement de ses droits; mais on résiste à outrance aux orgueilleux.

« L’occasion de nous réconcilier s’offre plus belle que jamais. N’attendons pas qu’un accident sans remède vienne éveiller, chez les particuliers comme dans l’État, une haine implacable, et vous ravir les avantages que nous vous offrons aujourd’hui. Avant que le sort ne prononce, opérons un rapprochement qui doit assurer à vous de la gloire et notre amitié, à nous les moyens d’éviter une honte et de pallier un malheur. Faisons taire chez nous le bruit des armes et procurons au reste des Grecs un soulagement à leurs maux. C’est à vous surtout qu’ils croiront en être redevables. Aujourd’hui ils supportent la guerre sans trop savoir quels sont ceux qui l’ont provoquée: mais si elle prend fin — et pour cela vous n’avez qu’un mot à dire, — vous acquerrez le plus beau titre à leur reconnaissance. En résumé, il ne tient qu’à vous d’avoir les Lacédémoniens pour amis fidèles; eux-mêmes vous y convient, dans l’espoir que vous userez de condescendance plutôt que de rigueur. Songez à tous les biens qui naîtront de cette alliance. N’en doutez pas: une fois que nous marcherons d’accord, le concert de nos vo- | lontés commandera le respect à la Grèce entière, qui ne peut rivaliser de forces avec nous. »

Ainsi parlèrent le» Lacédémoniens. Ils croyaient que les Athéniens, naguère disposés à un accommodement qui n’avait échoué que du fait de Lacédémone, s’empresseraieut d’accepter la paix qui leur était offerte et de rendre les guerriers. Mais les Athéniens, persuadés qu’ayant ces gages en leur pouvoir, ils seraient toujours les maîtres de traiter, portaient plus haut leurs exigences. Ils étaient surtout excités par le démagogue Cléon fils de Cléénétos, qui avait alors un extrême ascendant sur le peuple. C’est lui qui leur persuada de répondre qu'il fallait préalablement que les guerriers de Pile fussent livrés, eux et leurs armes, et amenés à Athènes; qu’ensuite les I Lacédémoniens rendissent Niséa, Pagæ, Trézène et l'Achaie[*](Voyez liv. I, ch. cxv, note 2. ). qui se trouvaient entre leurs mains, non par droit de conquête mais en vertu du dernier traité, que le malheur des temps et le besoin de la paix avaient arraché aux Athéniens; qu’à ces conditions on rendrait les guerriers et l’on ferait une paix dont les deux peuples fixeraient la durée.

Les députés ne firent pas d’objection ; mais ils demandèrent qu’on nommât des commissaires chargés de discuter à

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loisir avec eux ces divers articles et d’admettre ceux sur lesquels on tomberait d’accord. Là-dessus Cléon jeta feu et flammes contre les Lacédémoniens, disant qu’il savait bien dès l’origine toute leur mauvaise foi; qu’il n’y avait plus à en douter, puisqu’ils refusaient de s’expliquer devant le peuple et voulaient ne le faire qu’en petit comité. Il les somma, si leurs intentions étaient droites, de les déclarer séance tenante. Les Lacédémoniens, quoique disposés par leurs malheurs à faire des concessions, sentaient qu’il ne leur était pas possible de s’ouvrir en pleine assemblée. Ils craignaient, si leurs offres étaient Tejetées, de se trouver en butte à l’animadversion de leurs alliés. Voyant d’ailleurs que les Athéniens n’adhéreraient pas à des conditions modérées, ils quittèrent Athènes sans rien terminer.

A leur retour l’armistice de Pylos expirait de plein droit. Les Lacédémoniens redemandaient leurs vaisseaux, conformément à la convention. Mais les Athéniens alléguèrent une attaque dirigée contre la place au mépris du traité et quelques autres contraventions sans importance. Ils refusèrent de rendre les bâtiments et se prévalurent de la clause qui déclarait la trêve rompue à la moindre infraction, quelle qu’elle fût. Les Lacédémoniens protestèrent hautement contre l’injuste détention de leurs vaisseaux ; puis ils se retirèrent en faisant appel aux armes.

La guerre autour de Pylos recommença donc de plus bélle. Pendant Je jour, les Athéniens faisaient la ronde autour de l’île avec deux vaisseaux qui se croisaient ; la nuit toute la flotte était de garde, sauf du côté de la haute mer, quand le vent soufflait. Ils avaient reçu d'Athènes un renfort de vingt vaisseaux, ce qui avait porté leur effectif à soixante-dix trirèmes. Les Péloponésiens, campés sur le continent, donnaient des assauts à la place et guettaient l’occasion de délivrer leurs guerriers.

Cependant en Sicile les Syracusains et leurs alliés, après avoir renforcé de tous les vaisseaux qu'ils avaient équipés la flotte qui gardait Messine, .continuaient la guerre en partant de cette ville. Les Locriens les y excitaient par animosité contre Rhégion; eux-mêmes étaient entrés en corps de nation sur son territoire. Les Syracusains étaient résolus à tenter un combat naval. Ils voyaient que les Athéniens n’avaient en ce moment que peu de vaisseaux dans ces parages, et ils savaient que le gros de la flotte destinée à agir contre eux [*](La flotte d’Eurymédon. Voyez liv. III, ch. cxv, et liv. IV, ch. ii. )

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se trouvait occupé à Sphactérie. Une fois que leur marine aurait pris le dessus, ils comptaient s’emparer aisément de Rhégion en l’attaquant par mer et par terre, et affermir ainsi leur domination. Le promontoire de Rhégion en Italie étant voisin de Messine en Sicile, les Athéniens ne pourraient plus stationner en ce lieu ni commmander le détroit. Ce détroit est formé par le bras de mer qui sépare Rhégion et Messine, au point où en Sicile se rapproche le plus du continent, c’est la fameuse Uharybde, qui fut traversée, dit-on, par Ulysse[*](Homère, Odyssée, XII, 235. La légende du cap monstre (*ε- λώρον) fut probablement accréditée par les premiers navigateurs grecs qui exploitèrent la mer Tyrrbénienne et qui voulurent écarter la concurrence eommerciale en exagérant les dangers de cette navigation. ). Le peu de largeur du passage fait que les eaux venant de deux grandes mers, celle de Tyrrhénie et celle de Sicile, s’y engouffrent avec violence et produisent des courants réputés à bon droit dangereux.