History of the Peloponnesian War

Thucydides

Thucydides. Histoire de la Guerre du Péloponnése. Bétant, Élie-Ami, translator. Paris: Librairie de L. Hachette, 1863.

Ainsi parla Diodotos. Les Athéniens, après avoir entendu ces deux opinions contradictoires, demeurèrent indécis,

160
et les voix se partagèrent presque à égalité. Néanmoins l’avis de Diodotos prévalut. On expédia donc en toute hâte une nouvelle trirème, de peur que l’autre, qui avait un jour et une nuit d’avance, n’arrivât la première, et que les Mytiléniens ne fussent égorgés. Les députés de Mytilène approvisionnèrent le bâtiment de vin et de farine ; ils promirent à l’équipage une forte récompense s’il arrivait k temps. Aussi les matelots firent-ils une telle diligence que, tout en ramant, ils mangeaient de la farine délayée dans du vin et de l’huile [*](Cuite en forme de gâteaux ou de beignets. Le mets appelé μάζα, et très-goûté des Grecs, se composait de farine pétrie dans de l’eau et de l’huile. ), se relevant alternativement pour ramer et pour dormir. Par bonheur, aucun vent ne contraria leur marche. D’ailleurs le premier vaisseau, porteur d’un message de deuil, ne s’était guère pressé, tandis que l’autre faisait force de rames. Le premier ne devança donc le second que du temps nécessaire à Pachès pour lire le décret et se mettre en devoir de l’exécuter ; l’arrivée du second l’arrêta. A cela tint que Mytilène fût détruite.

Quant aux Mytiléniens que Pachès avait envoyés comme auteurs de la révolte, les Athéniens, d’après l’avis de Gléon, les mirent à mort. Ils étaient un peu plus de mille. Mytilène fut démantelée et livra ses vaisseaux. Pour l’avenir, les Lesbiens ne furent frappés d’aucun tribut; mais tout leur territoire, celui de Méthymne excepté, fut partagé en trois mille lots, dont trois cents furent réservés aux dieux et le reste distribué par la voie du sort à des colons tirés d’Athènes. Les Lesbiens continuèrent à cultiver leurs terres, mais ils durent payer une redevance annuelle de deux mines par lot[*](La mine valait cent drachmes ou quatre-vingt-dix francs. Cette redevance était au profit des colons athéniens. Par ce partage de leurs terres, les Lesbiens perdaient leur droit de propriété et devenaient les fermiers de leurs propres domaines. Leur état se trouvait donc de beaucoup pire que celui des sujets tributaires d’Athènes. Il se peut que la perspective de ce partage entrât pour quelque chose dans l’excès de rigueur déployé envers Lesbos par les Athéniens. ). Les Athéniens s’emparèrent aussi de toutes les places que Mytilène possédait sur le continent, et les soumirent à leur domination. Tels furent les événements de Lesbos.

Le même été, après la réduction de Lesbos, les Athéniens, commandés par Nicias fils de Nicératos, firent une expédition contre Minoa, île située en face de Mégare. Les Mégariens y avaient bâti une tour et en avaient fait une place forte.

Nicias voulait que les Athéniens se rendissent maîtres de ce point, plus rapproché du continent que Boudoron[*](Château fort sur la pointe occidentale de l’Ue de Salamine. Les Athéniens y tenaient une station navale d’observation. Voyez liv. II, ch. xciv. ) et Salamine, et qu’ils y tinssent garnison. Par ce moyen, les Pélopo-nésiens ne pourraient plus expédier clandestinement, comme cela s’était vu[*](Allusion à l’expédition racontée au livre II, ch. xcnr. ), des trirèmes ou des bâtiments armés en course, et les arrivages maritimes à Mégare seraient interceptés. Nicias s’empara donc, par mer et avec des machines, de deux tours en saillie du côté de Niséa; et, après avoir rendu libre

161
le passage entre l’île et le continent, il ferma par un mur l’en-droit par où il était possible, à l’aide d’un pont jeté sur les bas-fonds, de porter secours à l’île, peu distante de la terre ferme[*](Il est difficile de se rendre compte de l’état des lieux. On regarde ordinairement comme Niséa la petite colline située près de la mer au-dessous de Mégare, et sur laquelle se voient les ruines d’une ancienne tour. Mais il n’y a aucune île assez rapprochée de ce point pour répondre à la description de Minoa. Les ingénieurs anglais qui ont dressé la carte marine de l’Archipel ont admis l’hypothèse que ladite colline, actuellemeilt partie de la terre-ferme, était jadis l’île de Minoa, et que Niséa devait être située vis-à-vis, dans la plaine. L’aspect des lieux ne confirme guère cette supposition. 11 serait sans exemple qu’une ville grecque aussi ancienne que Niséa eût été bâtie sur une côte absolument plane et à la merci des coureurs de mer. Reste à supposer que Minoa ait disparu dans les flots, à moins qu’on ne la cherche plus à ΓΕ. dans la presqu'île de Ticho, et que le ^ort de Mégare, au lieu d'être placé où on le met communément, ne tût sur la baie de Ticho. Du temps de Strabon (IX, p. 270) Minoa n’était plus une île, mais un promontoire. Cette dernière hypothèse présente aussi des objections. Niséa était à dix-huit stades de Mégare. Ticho serait trop éloigné. ). Tout cela fut l’ouvrage de quelques jours. Nicias construisit un fort dans Minoa, y laissa garnison et repartit avec l’armée.

Presque au même moment, dans le cours de Pété, les Platéens, à bout de subsistances et hors d’état de tenir plus longtemps, se rendirent aux Péloponésiens dans les circonstances suivantes. Les assiégeants avaient livré un assaut que les Platéens n’avaient pas été en mesure de repousser. Instruit de leur faiblesse, le général lacédémonien ne voulut pas forcer la ville ; ses instructions le lui défendaient. Les Lacédémoniens, prévoyant le cas où l’on ferait la paix avec Athènes et où l’on stipulerait la rétrocession des places prises pendant la guerre, avaient voulu que Platée fit exception, comme s’étant rendue volontairement. Un héraut déclara donc aux Platéens que, s'ils consentaient à remettre leur ville aux Lacédémoniens et à les prendre pour juges, on ne punirait que les coupables et que personne ne serait frappé sans jugement. Sur ce message, les assiégés aux abois se rendirent. Pendant quelques jours, les Péloponésiens leur fournirent des vivres, en attendant que les juges, au nombre de cinq, fussent, venus de Lacédémone. A leur arrivée, on ne formula contre les Platéens aucune accusation expresse; on se contenta de les faire comparaître et de leur demander si, dans le cours de la présente guerre, ils avaient rendu quelque service aux Lacédémoniens et à leurs alliés. Ils obtinrent pourtant de développer leur défense, et ils en confièrent le soin à deux d’entre eux, Astymachos fils d'Aso-polaos et Lacon fils d’Aïmnestos, proxène des Lacédémoniens[*](Aïmnestos est le Spartiate qui tua Mardonius à la bataille de Platée (Hérodote, ÎX, ηχνπι). C’est apparemment à sa mémoire que le Platéen ici mentionné avait reçu le même nom. A son tour il avait appelé son fils Laoon, de même que ΓAthénien Cimon avait nommé le sien Lacédémonios (I, xlv) en témoignage de son attachement à Lacédémone. — Le choix de cet orateur fut sans doute dicté par l’opinion qu’en sa qualité de proxène il serait bienvenu des Lacédémoniens. — Sur les proxènes, voyez liv. II, ch. xxn, note 1. ). Ces délégués parlèrent en ces termes :

« Lacédémoniens, quand nous avons livré notre ville, nous l’avons fait par confiance en vous. Alors nous étions loin de nous attendre à un jugement tel que celui-ci ; nous comptions sur plus de formes. Si nous n’avons voulu, comme nous ne voulons encore, d’autres juges que vous, c’est que nous pensions que vous tiendriez la balance égale. Maintenant nous craignons de nous être doublement trompés ; car nous soupçonnons à bon droit qu’il y va pour nous de la vie, et nous avons des doutes sur votre impartialité. Ce qui nous les suggère, c’est d’abord l’absence de toute accusation précise que nous aurions pu repousser; — il nous a fallu demander nous-mêmes

162
la parole ; — puis la question sommaire qu'on noos adresse. Vraie, notre réponse nous condamne ; fausse, elle porte avec soi sa réfutation. De quelque côté que nous tournions les regards, notre embarras est le même. Nous sommes cependant contraints, quand la prudence ne nous en ferait pas un devoir, de hasarder quelques mots de justification. Garder le silence dans la situation où nous sommes, ce serait nous exposer au reproche de n’avoir pas fait tout notre possible pour nous sauver.

« A ces difficultés se joint encore celle de vous convaincre. Si nous étions inconnus les uns aux autres, nous pourrions alléguer en notre faveur des témoignages nouveaux pour vous; mais vous savez d’avance tout ce que nous pourrions dire. Ce que nous craignons, ce n’est pas que vous ne jugiez nos mérites inférieurs aux vôtres, et no nous fassiez un crime de cette infériorité, mais bien plutôt que dans le dessein de complaire à d'autres, vous ne nous fassiez plaider une cause déjà jugée.

« Néanmoins nous essayerons de nous défendre en exposant, d'une part, la justice de notre conduite dans nos démêlés avec les Thébains, de l’autre les droits que nous avons à votre reconnaissance et à celle de toute la Grèce.

« Et d’abord, quant à la question sommaire qui nous est posée : c Avez-vous, dans le cours de la guerre actuelle, rendu « quelque service aux Lacédémoniens et à leurs alliés? » voici notre réponse : Si c'est à des ennemis que cette question s’adresse, vous ne devez pas trouver mauvais qu’ils ne vous aient rendu aucun service ; si au contraire c’est à des amis, ce serait plutôt vous qui seriez coupables d’avoir tourné vos armes contre eux. Mais où notre conduite fut exemplaire, ce fut pendant la paix et dans la guerre contre le Barbare. Nous ne rompîmes point celle-là les premiers, et seuls des Béotiens nous combattîmes celui-ci pour la liberté de la Grèce. Bien qu'habitant la terre ferme, nous prîmes part au combat naval de l'Artémision ; et, dans la journée qui eut lieu sur notre territoire, nous étions près de vous et de Pausanias [*](Voyez Hérodote, liv. VIII, ch. i, et liv. IX» ch. xxnn. ). Tous les autres dangers qui, dans ce temps, menacèrent les Grecs, nous les partageâmes avec un zèle au-dessus de nos forces. Lorsque, après le tremblement de terre et la retraite des Hilotes sur le mont lthome, Sparte était plongée dans la consternation, nous envoyâmes à votre secours le tiers de nos citoyens [*](Comparez, liv. I, ch. cvni. ). Ce sont là de ces traits qui méritent de n’être pas oubliés.

163

« Tels sont les services que nous vous rendîmes jadis. Si depuis lors nous sommes devenus vos ennemis, c’est uniquement par votre faute. Lorsque, opprimés par les Tliébains, nous eûmes recours à votre alliance, vous nous renvoyâtes aux Athéniens, sous prétexte qu’ils étaient proches et vous trop éloignés[*](C’est la réponse que leur fit le roiCléomènes, selon Hérodote (VI, ci). ). Toutefois, durant cette guerre, vous n’avez reçu de nous, ni de près ni de loin, aucune offense signalée. Il est vrai que, malgré vos instances, nous avons refusé d’abandonner les Athéniens. Mais comment nous en faire un crime ? Ne nous avaient-ils pas protégés contre les Thébains, quand vous refusiez de le faire? C’eût été nue honte de les trahir après avoir reçu leurs bienfaits, sollicité leur appui, et obtenu chez eux le droit de cité [*](Depuis la bataille de Marathon, où ils étaient venus en masse au secours d’Athènes, les Platéens avaient reçu dans cette ville le droit de cité. Cette naturalisation générale conférait aux Platéens les droits utiles, mais non pas les droits honorifiques, par exemple d’être éligibles aux charges de l’État. ). Dans les ordres que les uns ou les autres vous intimez à vos alliés, s’il y a quelque chose de répréhensible, ceux qui donnent l’impulsion vers le mal sont plus à blâmer que ceux qui la reçoivent.