History of the Peloponnesian War

Thucydides

Thucydides. Histoire de la Guerre du Péloponnése. Bétant, Élie-Ami, translator. Paris: Librairie de L. Hachette, 1863.

Gependant les Ambraciotes de la ville étaient arrivés àldomèae; c’est le nom de deux monticules élevés. Le plus

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grand avait été saisi à la nuit tombante par les gens que Dé-mosthèae avait envoyés en avant ; ils s’y étaient logés sans être aperçus ; l’autre se trouvait occupé par les bivacs des Ambraciotes. Démosthène se mit en marche avec le reste de l’armée aussitôt après le repas du soir. Lui-même, avec la moitié de son monde, s'avança vers le défilé, tandis que l’autre moitié se dirigeait par les montagnes de l’Amphilochie. A l’approche du jour, il surprit les Ambraciotes encore couchés et si peu sur leurs gardes qu’ils crurent que c’étaient des amis. Démosthène avait eu la précaution de placer en tête les Mes-séniens, avec ordre de s’adresser aux avant-postes en dialecte dorique[*](Les Messéniens, venus de Naupacte, étaient de race dorienne et originaires du Pëloponèse. Les Ambraciotes, colonie de Corinthe, parlaient également le dialecte dorien. Ceux-ci pouvaient donc assez facilement prendre les Messéniens pour des compatriotes. ), pour n’inspirer aucune défiance. D’ailleurs, -on ne pouvait se reconnaître, car il faisait encore nuit. Les Ambraciotes furent culbutés au premier choc. Un grand nombre fut tué sur place; le reste se sauva sur les montagnes. Mais les chemins étaient interceptés ; les Amphilochiens, qui étaient chez eux, connaissaient le pays, et ils avaient sur des hoplites l’avantage d’être légèrement armés. Les Ambraciotes, ignorant les passages, ne savaient de quel côté tourner ; ils tombaient dans des ravins on dans des embuscades et y trouvaient la mort. Us fuyaient dans toutes les directions. Quelques-uns gagnèrent la mer, qui était peu éloignée ; et, voyant les vaisseaux athéniens qui rasaient la côte au moment de l’action, ils se jetèrent à la nage pour les atteindre, aimant mieux, dans leur effroi, mourir, s’il le fallait, de la main des Athéniens que de celle des barbares Amphilochiens, leurs ennemis implacables. Ils étaient venus en grand nombre ; bien peu revirent leurs foyers. Les Acarnaniens se retirèrent à Argos, après avoir dépouillé les morts et dressé un trophée.

Le lendemain arriva un héraut de la part des Ambraciotes réfugiés d’Olpæ chez les Agréens. Il demandait la permission de relever les corps des hommes tués à la suite du premier combat, lorsque, sans y être autorisés, ils étaient sortis avec les Mantinéens et autres protégés par la capitulation. Ce héraut, voyant les armes des Ambraciotes de la ville, n’en pouvait croire ses yeux; car il ignorait le désastre de la veille, et prenait ces armes pour celles de ses compagnons. Un des assistants, qui le croyait envoyé par ceux d’idomène, lui demanda la cause de sa surprise et combien d'hommes ils avaient perdus, c Environ deux cents, répondit le héraut.—Ce ne sont pas là les armes de deux cents hommes, mais de plus de mille. — Dans ce cas, ce ne sont pas celles de nos gens. — Ce sont

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elles, si vous avez combattu hier à Idomène. — Hier nous n’avons eu affaire avec personne ; c’est avant-hier, dans la retraite. —Et nous, c’est hier que nous nous sommes battus contre ceux-ci qui venaient d’Ambracie. » A ces mots le héraut comprit que le renfort parti de la ville avait été détruit. Atterré de cette catastrophe, il poussa un profond soupir et se retira immédiatement, sans remplir sa mission et sans réclamer les morts.

Ce fut dans cette guerre le plus grand désastre éprouvé par une ville grecque en si peu de jours. Je n’ai pas indiqué le nombre des morts, parce qu’on le fait monter à un chiffre incroyable , eu égard à la grandeur de la ville. Ce que je sais bien, c’est que si les Acamaniens et les Amphilochiens eussent voulu s’emparer d’Ambracie, comme Démosthène et les Athéniens le leur conseillaient, rien ne leur eût été plus aisé ; mais ils craignirent que les Athéniens, une fois maîtres de cette ville, ne fussent pour eux de dangereux voisins[*](Ambracie se releva plus tard. Elle était redevenue la plus grande ville de la contrée à l’époque de Pyrrhus, qui en fit sa résidence. ).

Là-dessus ils assignèrent aux Athéniens le tiers des dépouilles et partagèrent le reste entre eux. La part des Athéniens fut prise en mer. Les trois cents panoplies qui se voient aujourd’hui dans les temples de l’Attique furent prélevées pour Démosthène, qui les rapporta lui-même à son retour. Cette victoire lui permit de rentrer dans sa patrie avec moins de danger qu’il n’aurait pu le faire après sa malheureuse campagne d’Étolie. Les vingt vaisseaux athéniens retournèrent à Naupacte.

Après le départ des Athéniens et de Démosthène, les Acar-naniens et les Amphilochiens firent avec les Ambraciotes et les Péloponésiens, réfugiés d’abord auprès de Salynthios, roi des Agréens, puis à OEniades, une convention qui leur permit de quitter cet asile. Ils conclurent aussi avec les Ambraciotes une paix et une alliance de cent ans. Les conditions furent que les Ambraciotes ne porteraient pas les armes avec les Acamaniens contre le Péloponèse, non plus que les Acamaniens avec les Ambraciotes contre Athènes ; mais qu’ils se garantiraient mutuellement leur territoire ; que les Ambraciotes rendraient aux Acamaniens les places et les otages dont ils étaient détenteurs; qu’enfin ils ne soutiendraient pas Anactorion, ville ennemie des Acamaniens. Ce traité mit fin à la guerre. Dans la suite, les Corinthiens envoyèrent à Ambracie une garnison de trois cents hoplites sous les ordres de Xénoclidas fils d’Eu-thyclès. Ces troupes s’y rendirent par voie de terre et eurent

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de la peine à y arriver. Tels furent les événements d’Am-bracie.

Le même hiver, les Athéniens qui étaient en Sicile opérèrent une descente sur le territoire d’Himéra, tandis que les Sicules faisaient de l’intérieur une incursion sur les frontières du même pays. Ils cinglèrent aussi contre les îles d’Ëole. De retour à Rhégion, ils trouvèrent Pythodoros fils d’Isolo-chos, général athénien, qui venait remplacer Lâchés dans le commandement de la flotte[*](Aristophane (les Guêpes, v. 240) nous apprend que Lâchés fut rappelé à Athènes pour cause de malversations. ). C’est que les alliés de Sicile s’étaient rendus auprès des Athéniens et avaient obtenu l’envoi d’un armement considérable. Les Syracusains, maîtres de la campagne et indignés que la mer leur fût fermée par un petit nombre de navires, armaient une flotte pour repousser cette insulte. Les Athéniens équipèrent donc quarante vaisseaux pour cette destination. Ils voyaient en cela un moyen de terminer plus promptement la guerre de Sicile et en même temps une occasion d’exercer leur marine. L'un des trois généraux, Pythodoros, fut envoyé le premier avec quelques bâtiments ; ses deux collègues, Sophoclès fils de Sostratidès, et Eurymédon fils de Thouclès, devaient suivre avec le reste de la flotte. Pythodoros, après avoir reçu des mains de Lâchés le commandement, cingla sur la fin de l’hiver contre le fortin que Lâchés avait pris sur lesLocriens dans une expédition antérieure[*](Voyez chap. xcix. Il .parait que, dans l’intervalle, Les Locriens l’avaient repris. ); mais il fut battu par les Locriens et se retira.

Aux approches du printemps, il y eut une seconde éruption de l’Etna. Elle désola une partie du territoire des Catanéens, qui habitent au pied de cette montagne, la plus haute de la Sicile. On prétend que cette éruption eut lieu cinquante ans après la précédente et qu’il n’y en a eu que trois depuis que la Sicile est habitée par des Grecs [*](Ainsi la première éruption de l’Etna aurait eu lieu en 475 av. J. C. Les marbres de Paros la placent en 479. Selon Diodore de Sicile (xiv, ,59), une quatrième éruption eut lieu en 396. Thucydide n’en parlant pas, on en conclut qu’il ne vivait plus à cette dernière époque. ).

Tels furent les événements de cet hiver, avec lequel finit la sixième année de la guerre que Thucydide a racontée.

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[*](Septième annee de la guerre. Prise de Messine par les Syracusains, ch. i.Cinquième invasion des Péloponésiens en Attique. Dé-mosthène fortifie Pylos, ch. ii-vi.Éon en Chalcidique conquise et perdue par les Athéniens, ch. vu. -r- Attaque de Pylos parles Lacédémoniens, ch. vm-ix.Harangue de Démosthène à ses soldats, ch. i.Combat sous les murs de Pylos. Une troupe de Lacédémoniens bloquée dans nie de Sphactérie, ch. xi-xiv.Armistice, ch. xv-xvi.Discours des Lacédémoniens à Athènes, ch. xvii-xx. Reprise des hostilités, ch. xxi-xxiii.Événements militaires eu Sicile, ch. xxiv-xxv.Cléon prend le commandement des Athéniens A Pylos et fait prisonniers les Lacédémoniens de Sphactérie, ch. xxvi-xli.Expédition navale des Athéniens en Corinthie, ch. xlii-xlv.Nouveaux troubles à Corcyre; massacre du parti aristocratique, ch. xlvi-xlviii.Prise d’Anactorion par les Athéniens et les Acarnaniens, ch. xlix.Dans l’hiver, arrestation d’un ambassadeur du roi de Perse par les Athéniens, ch. l.Chios démantelée, ch. li.Huitième année de la guerre. Les bannis de Mitylène s’emparent d’Antandros, ch. lu.Les Athéniens font la conquête de Cythère, ch. liii-lv.Prise de Thyréa par les Athéniens, ch. lvi.Les Grecs de Sicile font la paix entre eux.Discours d’Hermocratès, ch. lvu-lxv.Les Athéniens s’emparent de Niséa et des longs murs de Mégare, ch. lxvi-lxxiv.Ils reprennent Antandros.Revers de Lâmachos dans le Pont, ch. lut. Entreprise des Athéniens contre la Béotie, ch. lxxvi.Brasidas conduit par terre une armée péloponésienne en Thrace, ch. lxxvu-lxxxii.Son expédition contre Arrhibéos, roi des Lyncestes, ch. lxxxiii.Brasidas s’empare d’Acanthe. Son discours aux Acanthiens, ch. lxxxiv-lxxxviii.Dans l’hiver, les Athéniens fortifient Délion, ch. lxxxix-xci.Harangue de Pagondas aux Béotiens, ch. xcii.Dispositions d’attaque, ch. xcin-xciv.Harangue d’Hippocratès aux Athéniens, ch. xcv.Bataille de Délion; défaite des Athéniens; prise de Délion parles Béotiens, ch. icvi-ci.Brasidas s’empare d’Amphipolis, ch. cii-cvin.Ses progrès sur le littoral de la Thrace, ch. cix.Il prend Torone et Lécythos, ch. ex-cxvi.Neuvième année de la guerre. Trêve entre Athènes et Lacédémone, ch. cxvii-cxix.Défection de Scione et de Mende soutenue par Brasidas malgré la trêve, ch. exx-exxm.Seconde expédition de Brasidas et de Perdiccas côntre Arrhibéos, ch. cxxiv-cxxviu.Les Athéniens reprennent Mende et assiègent Scione, ch. cxxix-cmi.Perdiccas se réconcilie avec les Athéniens, ch. cxxxn.Les Thébains démantèlent Thespies. Incendie du temple de Junon à Argos, ch. cxxxm.Dans l’hiver, combat des Mantinéens et des Tégéates, chap. cxxxiv.Tentative de Brasidas sur Potidée, ch. cxxxv.)

L’été suivant [*](Septième année de la gaerre, an 425 ayant J.-G.), à l'époque où le blé monte en épis, dix vaisseaux de Syracuse et autant de Locres se rendirent à Messine en Sicile, sur l'invitation des habitants. Ils prirent possession de cette ville, qui se détacha ainsi de l'alliance d’Athènes. Ce qui détermina les Syracusains à cette entreprise, c’est que Messine étant l’abord de la Sicile, ils craignaient qu’un jour les Athéniens ne s’en servissent pour diriger contre eux des forces plus considérables. Le motif des Locriens était leur haine contre Rhégion , qu’ils voulaient placer entre deux ennemis [*](Au N. Rhégion avait pour' ennemie la ville de Locres, dont le territoire était limitrophe du sien, et au S. celle de Messine, dont elle n’était séparée que par le détroit. ). Aussi entrèrent-ils en masse dans le pays des Rhé-giens, pour les empêcher de secourir Messine. Ils étaient d’ailleurs excités par des bannis de Rhégion, réfugiés chez eux par suite des dissensions qui agitaient cette ville et qui pour lors paralysaient sa résistance ; c’est ce qui engagea d’autant plus les Locriens à l’attaquer. Leur armée de terre se retira après avoir dévasté la campagne ; mais la flotte resta pour garder Messine. D’autres vaisseaux,, alors en armement, devaient l’y rejoindre et de là continuer la gûerre.

Vers la même époque du printemps et avant la maturité des blés, les Péloponésiens et leurs alliés envahirent l'Attique sous la conduite d’Agis, fils d’Archidamos, roi des Lacédémoniens. Us y campèrent et ravagèrent le pays. De leur côté, les Athéniens envoyèrent en Sicile les quarante vaisseaux qu’ils avaient armés. Les deux généraux restés en arrière, savoir, Eurymedon et Sophoclès, les commandaient ; Pythodoros, le troisième, les avait précédés en Sicile. Ils avaient ordre de donner en passant assistance aux Corcyréens de la ville, exposés aux brigandages des exilés établis sur la montagne[*](Sur le mont Istone. Voyez liv. III, ch. lxxxv. ). Ceux-ci avaient été secourus par soixante vaisseaux péloponésiens; et, comme la ville souffrait beaucoup de la disette , ils espéraient s’en rendre maîtres sans trop de difficulté. Démosthène, resté sans emploi depuis son retour d’Acarnanie, avait obtenu de disposer de cette flotte athénienne pour tenter quelque coup

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xle main sur tel point de la côte du Péloponèse qu’il jugerait à propos.