History of the Peloponnesian War

Thucydides

Thucydides. Histoire de la Guerre du Péloponnése. Bétant, Élie-Ami, translator. Paris: Librairie de L. Hachette, 1863.

Tels étaient les fléaux qui s’appesantissaient sur Athènes : au dedans la mortalité, au dehors la dévastation. Dans le malheur, selon l’usage, on se rappela une prédiction que les vieillards prétendaient avoir été chantée jadis :

Viendra la guerre dorienne et la peste avec elle.

A ce sujet, il s’éleva une contestation ; quelques-uns soutenaient que, dans ce vers, il y avait anciennement, non pas la peste y mais la famine[*](En grec les deux mots signifiant peste et famine (λοιμος et λιμός) ne diffèrent que d’une voyelle, et, d’après la prononciation indigène, ont absolument le même son. ). Cependant le premier de ces mots prévalut, comme de raison, à cause de la circonstance; les hommes mettaient leurs souvenirs en harmonie avec leurs maux. Mais que jamais il s’allume une nouvelle guerre dorienne, accompagnée de famine, l’on ne manquera pas, je pense, de préférer l’autre leçon. Les gens qui en avaient connaissance se rappelaient aussi l’oracle rendu aux Lacédémoniens par le dieu de Delphes, lorsque, interrogé par eux sur l’opportunité de la guerre, il avait répondu que, s’ils la faisaient à outrance, ils auraient la victoire et que lui-même les seconderait[*](Voyez liv. I, ch. cxvni. On regardait communément la peste comme suscitée par Apollon, en tant que produite par l’excès de la chaleur atmosphérique.- ). C’est ainsi qu’on cherchait à faire concorder l’oracle avec les événements. Au reste la maladie commença immédiatement après l’entrée des Péloponésiens en Attique ; elle n’attaqua pas le Péloponèse, au moins d’une manière sérieuse: mais elle désola principalement Athènes et les endroits de

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l' Attique les plus peuplés. Telles furent les particularités relatives à la peste.

Les Péloponésiens, après avoir dévasté la plaine, s'avancèrent dans le district nommé Paratos[*](Paralos ou Paralia (le littoral), district de l’Attique situé le long de la côte occidentale, entre le Pirée et le cap Sunion, ou plus exactement depuis le dème d’Halæ Æxonides jusqu’à celui de Prasiæ. Du côté de l’intérieur, il touchait au district appelé Mesogæa (méditerranée), autrement dit la Plaine, et comprenant les alentours d’Athènes. ), jusqu’à Laurion, où se trouvent les mines d’argent des Athéniens[*](Laurion, bourg et montagne à l’extrémité méridionale de l'At- tique. Les mines s’étendaient depuis le cap Sunion jusqu’au village de Thoricos.). Ils ravagèrent d’abord la partie qui regarde le Péloponèse, ensuite celle qui est du côté de l’Eubée et d’Andros. Périclès, qui était général, pensait toujours, comme lors de la précédente invasion, que les Athéniens ne devaient faire aucune sortie.

Pendant que les ennemis étaient encore dans la plaine et avant qu’ils eussent envahi le littoral, Périclès équipa cent vaisseaux destinés à agir contre le Péloponèse et mit à la voile dès qu’ils furent prêts. Cette flotte portait quatre mille hoplites d’Athènes et trois cents cavaliers, embarqués sur des transports aménagés exprès et faits alors pour la première fois avec de vieux bâtiments. Cinquante vaisseaux de Chios et de Lesbos se joignirent à l’expédition. Lorsque cette flotte appareilla, elle laissait les Péloponésiens sur le littoral de l’Attique. Arrivés à Epidaure dans le Péloponèse, les Athéniens ravagèrent la plus grande partie du pays et assaillirent la ville. Un instant ils eurent l'espoir de s’en emparer; mais ils n’y réussirent pas. Ils quittèrent donc Epidaure et allèrent dévaster Les terres de Trézène, des Haliens et d’Hermione, pays situés sur les côtes du Péloponèse. Delà ils firent voile versPrasies, ville maritime de Laconie. Ils ravagèrent la contrée, prirent la place et la mirent au pillage ; après quoi ils rentrèrent dans leur pays et trouvèrent l’Attique évacuée par les Péloponésiens.

Tant que durèrent l’invasion des Péloponésiens en Attique et l’expédition navale des Athéniens, la peste ne cessa d’exercer ses ravages dans la ville et sur la flotte. On a prétendu que la crainte accéléra la retraite des Péloponésiens, lorsqu’ils apprirent par les transfuges que la maladie sévissait dans Athènes et qu’ils virent de leurs yeux le 'grand nombre des funérailles. Mais la vérité est que cette invasion fut la plus longue et la plus désastreuse de toutes ; car les ennemis ne séjournèrent pas moins de quarante jours en Attique.

Le même été, Hagnon fils de Nicias et Cléopompos fils de Clinias, collègues de Périclès, prirent avec eux le corps d’armée qu’avait commandé ce général, et se dirigèrent contre les Chalcidéens de Thrace et contre Potidée, dont le siège durait encore. Dès leur arrivée, ils dressèrent des machines contre la ville et mirent tout en œuvre pour s’en emparer; mais ils ne

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parvinrent ni à la prendre ni èmrien faire qui fût digne des forces dont ils disposaient. La peste éclata dans l’armée avec une violence telle que même les troupes de la première expédition, jusqu’alors pleines de santé, furent infectées par le renfort qu’Hagnon avait amené. — Phormion et ses mille six cents hommes n’étaient plus en Chalcidique. — Ha gnon se rembarqua donc pour Athènes. Sur quatre mille hoplites, il en avait perdu par la peste quinze cents dans l’espace de quarante jours [*](Sur la mortalité produite à Athènes par la peste, comparez le calcul fait au liv. III, ch. lxxxvii. ). L’ancienne armée continua le siège de Potidée.

Après la deuxième invasion des Péloponésiens, après la peste qui en aggrava les ravages, il se fit une grande révolution dans Tesprit des Athéniens. Ils accusaient Périclès de les avoir poussés à la guerre et d’être la cause de tous leurs maux. Ils se montraient disposés à traiter avec les Lacédémoniens ; ils leur envoyèrent même des députés, mais sans succès. Dans leur détresse, ils s’en prirent à Périclès. Lorsque celui-ci s’aperçut qu’aigris par les circonstances ils réalisaient toutes ses prévisions, il convoqua une assemblée ; car il était encore général[*](Les Athéniens avaient deux sortes d’assemblées du peuple : les ordinaires (κυρία έκκλησία), qui étaient convoquées par le conseil, dix fois par année (une par prytanie), avec un ordre du jour affiché d’avance; et les extraordinaires (σύγκλητος ἐκκλησία), qui étaient convoquées par les généraux, pour des circonstances pressantes, et surtout pour affaires militaires. ). Son dessein était de leur rendre courage, de calmer leur courroux, enfin de les ramener à plus de modération et de confiance. Il monta donc à, la tribune et prononça le discours suivant :

« Votre irritation contre moi n’a rien qui me'surprenne; j’en connais les motifs. Aussi vous ai-je rassemblés pour vous faire rentrer en vous-mêmes, en vous reprochant votre injuste colère et votre découragement.

« Pour ma part, j’estime que les individus sont plus heureux dans une ville dont l’ensemble prospère, que si l’individu prospère et l’État dépérit. L’individu, quel que soit son bien-être, n’en est pas moins enveloppé dans le désastre de sa patrie ; tandis que, s’il éprouve des revers personnels, il a dans la prospérité publique plus de chances de salut. S’il est donc vrai que l’État peut supporter les infortunes de ses membres, mais que ceux-ci ne peuvent supporter celles de l’État, notre devoir n’est-il pas de nous réunir pour sa défense ? Au lieu de cela, vous vous laissez atterrer par vos souffrances domestiques, vous abandonnez le salut commun, et vous me reprochez à moi de vous avoir conseillé la guerre et à vous-mêmes d’avoir partagé mon avis.

« Et pourtant vous attaquez en ma personne un citoyen qui ne le cède à nul autre quand il s’agit de discerner les intérêts publics et d’en être l’interprète, d’ailleurs bon patriote et inaccessible

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à l’appât du gain. Amr des idées sans le talent de les communiquer, autant vaudrait n’en point avoir. Supposez ces deux mérites, si celui qui les possède est malintentionné pour l’État, on ne saurait attendre de lui un avis salutaire ; enfin qu’il ait l’amour de la patrie, s’il n’y joint pas le désintéressement, il est capable de tout mettre à prix d’argent. Si enfin dans la pensée que je réunissais plus que d’autres, n’importe en quelle mesure, ces diverses qualités, vous m’avez cru lorsque je vous ai conseillé la guerre, vous auriez tort de m’en faire un crime aujourd’hui.