History of the Peloponnesian War
Thucydides
Thucydides. Histoire de la Guerre du Péloponnése. Bétant, Élie-Ami, translator. Paris: Librairie de L. Hachette, 1863.
« Mais ce ne sont pas là nos seuls titres de gloire. Nous excellons à concilier le goût de l’élégance avec la simplicité, la culture de l’esprit avec l’énergie. Nous nous servons de nos richesses, non pour briller, mais potfr agir. Chez nous, ce n’est
«Pour ce qui tient aux bons offices, nous offrons encore un frappant contraste avec les autres nations. Ce n’est pas en recevant, c’est en accordant des bienfaits, que nous acquérons des amis. Or l’amitié du bienfaiteur est plus solide: parce qu’il est intéressé à ne pas laisser perdre le fruit d’une reconnaissance qui lui est due ; tandis que l’obligé a moins d’ardeur, parce qu’il sait que, de sa part, un service rendu est l’acquittement d’une dette plutôt qu’un mérite. Nous obligeons sans calcul ni arrière-pensée, mais'avec une confiante générosité.
« En résumé, j’ose le dire, Athènes, prise dans son ensemble, est l’école de la Grèce ; et, si l’on considère les individus, on reconnaîtra que, chez nous, le même homme se prête avec une extrême souplesse aux situations les plus diverses.
«Pour se convaincre que mon langage n’est pas dicté par une vaine jactance, mais qu’il est l’expression de la vérité, il suffit d’envisager la puissance que ces qualités diverses nous ont acquise. Seule de toutes les villes existantes, Athènes, mise à l’épreuve, se trouve supérieure à sa renommée; seule elle peut combattre un ennemi sans qu’il s’irrite de sa défaite, et commander à des sujets sans qu’ils se plaignent d’avoir d’indignes souverains.
« Cette grandeur de notre république est attestée par les plus éclatants témoignages, qui nous vaudront l’admiration de la postérité aussi bien que de la génération présente, sans qu’il soit besoin pour cela ni des louanges d’un Homère, ni d’une
« Telle est donc cette patrie, pour laquelle ces guerriers sont morts héroïquement plutôt que de se la laisser ravir, et pour laquelle aussi tous ceux qui leur survivent doivent se dévouer et souffrir.
« Si je me suis étendu sur les louanges de notre ville, c’est pour bien constater que la partie n’est pas égale entre nous et les peuples qui ne jouissent pas de semblables avantages ; c’est aussi pour appuyer sur des preuves non équivoques l’éloge des guerriers qui font l’objet de ce discours.
«A cet égard, ma tâche est à peu près accomplie ; car tout ce que j’ai exalté dans notre république est dû à leurs vertus et à ceHes de leurs pareils. Il est bien peu de Grecs auxquels on puisse donner des louanges si légitimes. Rien· n’est plus propre à mettre en relief le mérite d’un homme que cette fin glorieuse qui, chez eux, a été la révélation et le couronnement de la valeur.
« Ceux qui, à d’autres égards, sont moins recommandables, ont raison de s’immoler dans les combats pour leur pays ; ils effacent ainsi le mal par le bien, ils rachètent par leurs services publics les torts de leur conduite privée. Mais tel n’a point été le mobile de nos héros. Nul d’entre eux n’a faibli par le désir de jouir plus longtemps de la fortune; nul, dans l’espoir d’échapper à l’indigence et de s’enrichir, n’a voulu ajourner l’heure du danger ; mais, désirant par-dessus tout punir d’injustes adversaires, et regardant cette lutte comme la plus glorieuse, ils ont voulu, à ce prix, satisfaire tout à la fois leur vengeance et leurs vœux. Ils ont livré à l’espérance la perspective incertaine de la victoire ; mais ils se sont réservé la plus forte part du péril. Préférant se venger et mourir, plutôt que de céder pour sauver leur vie, ils ont repoussé la flétrissure de leur mémoire, bravé les chances du combat; et, dans un rapide moment, ils sont sortis de la vie au plus fort de la gloire, non à l’instant de la crainte.
« C’est ainsi que ces guerriers se sont montrés les dignes enfants de la patrie. Quant à vous qui leur survivez, souhaitez que vos jours soient plus heureusement préservés, mais déployez contre les ennemis le même héroïsme. Ne vous bornez pas à
« Les prenant donc aujourd'hui pour modèle et plaçant le bonheur dans la liberté, la liberté dans le courage, ne reculez pas devant les hasards des combats. Ce ne sont pas les malheureux, privés de l’espérance d’un meilleur sort, qui ont le plus de raison de sacrifier leur vie,(mais ceux qui ont encore à perdre et à qui un revers peut ravir de précieux avantages. Pour l’homme de cœur, l’humiliation qui suit un acte de faiblesse est plus poignante que cette mort qu’on ne sent pas, lorsqu’elle vient frapper dans sa force le guerrier animé par l’espérance commune.
« Aussi n’est-ce pas des larmes, mais plutôt des encouragements que je veux offrir aux pères qui m’écoutent. Ils savent, eux qui ont grandi au milieu des vicissitudes de la vie, que le bonheur est pour ceux qui obtiennent, comme vos fils, la fin la plus glorieuse ou, comme vous, le deuil le plus glorieux, et pour qui le terme de la vie est la mesure de la félicité.
« Je sais qu’il est difficile de vous persuader ; car souvent le bonheur d’autrui vous rappellera celui dont vous jouissiez naguère. Je sais que la douleur n’est pas dans l’absence des biens qu’on n’a pas connus, mais dans la privation de ceux dont on s’était fait une douce habitude. Reprenez donc courage dans l’espoir d’avoir d’autres enfants, vous à qui l’âge le permet encore. De nouveaux fils remplaceront dans les familles ceux qui
« Et vous qui approchez du terme de la carrière, considérez comme un gain d’en avoir passé la plus grande partie dans le bonheur. Songez que le reste sera court et allégé par la gloire de vos enfants. La passion de l’honneur est la seule qui jamais ne vieillisse; et, dans la caducité de l’âge, le seul plaisir n’est pas, comme on le prétend, d’amasser des richesses, mais de commander le respect.
« Quant à vous ici présents, fils et frères de ces guerriers, j’entrevois pour vous une grande lutte. Chacun aime à louer celui qui n’est plus ; et c’est à peine si, à force de vaillance, vous serez placés, je ne dis pas à leur niveau, mais un peu au-dessous. L’envie s’attache au mérite vivant, tandis que la vertu qui a cessé de faire ombrage devient l’objet d’un culte universel.
« Peut-être convient-il de rappeler aux femmes réduites au veuvage quels seront désormais leurs devoirs. Un seul mot me suffira : qu’elles mettent leur gloire à se montrer fidèles au caractère de leur sexe, et à acquérir auprès des hommes le moins de célébrité possible, soit en bien soit en mal.
« J’ai satisfait à la loi en disant ce que je croyais utile. Des honneurs plus réels sont réservés à ceux qu’on ensevelit aujourd’hui. Ils viennent d’en recevoir une partie; de plus leurs enfants seront, dès ce jour et jusqu’à leur adolescence, élevés aux dépens de la république. C’est une glorieuse couronne, offerte par elle aux victimes de la guerre et à ceux qui leur survivent; car là où les plus grands honneurs sont décernés à la vaillance, là aussi se produisent les hommes les plus vaillants.
« Maintenant que chacun de vous se retire, après avoir donné des larmes à ceux qu’il a perdus.»