History of the Peloponnesian War
Thucydides
Thucydides. Histoire de la Guerre du Péloponnése. Bétant, Élie-Ami, translator. Paris: Librairie de L. Hachette, 1863.
Il dit, et, en sa qualité d’éphore, il mit lui-même la question aux voix dans l’assemblée des Lacédémoniens. Or, comme ceux-ci votent par^ acclamation et non au scrutin, il prétendit ne pas discerner quel était le cri le plus fort; et voulant les exciter encore plus à la guerre en rendant le suffrage manifeste : « Que ceux de vous, dit-il, qui regardent la paix comme rompue et les Athéniens comme coupables, se lèvent et passent de ce côté; que ceux qui sont d’un avis contraire passent de l’autre. » Les Lacédémoniens se levèrent et se partagèrent; une majorité imposante déclara le traité rompu. En conséquence, ils rappelèrent les alliés, et leur dirent qu’ils donnaient tort aux Athéniens; mais qu’ils voulaient, avant de leur déclarer la guerre, réunir tous les alliés et leur soumettre la question, afin d’agir d’un commun accord. Là-dessus les alliés s’en retournèrent; les députés d’Athènes partirent plus tard, après s’être acquittés de leur mandat. Ce vote de l’assemblée, qui déclarait le traité rompu, eut lieu la quatorzième année de la paix de trente ans, conclue après la conquête de l'Eubée[*](L’an 432 avant Jésus-Christ.).
En proclamant la rupture du traité et en votant la guerre, les Lacédémoniens cédèrent moins aux sollicitations de leurs alliés qu’à la crainte que leur causaient les Athéniens. Ils les voyaient déjà maîtres d’une partie de la Grèce, et ils avaient peur qu’ils ne s'agrandissent encore davantage.
Il me reste maintenant à raconter de quelle manière les Athéniens étaient parvenus à la suprématie qui contribua tant à leur puissance.
Quand les Mèdes eurent quitté l'Europe, vaincus par les Grecs sur terre et sur mer; quand ceux d’entre eux qui, avec leurs vaisseaux, avaient cherché un refuge à Mycale, eurent été détruits, Léotychidas, roi des Lacédémoniens, qui commandait les Grecs en cette journée, retourna dans sa patrie avec les alliés du Péloponèse. Les Athéniens au contraire, avec les alliés de l’Ionie et de l’Hellespont déjà révoltés contre le roi, continuèrent la guerre et mirent le siège devant Sestos, que les Mèdes occupaient. Ils passèrent l’hiver sous les murs de cette place, dont ils s’emparèrent après la retraite des Barbares. Ensuite ils abandonnèrent l’Hellespont, et chacun regagna ses foyers.
A peine l'Attique avait-elle été évacuée parles Barbares, que les Athéniens faisaient revenir des lieux où ils les avaient mis à l’abri leurs enfants, leurs femmes et le restant de leure effets; après quoi ils se disposèrent à reconstruire leur ville et leurs murailles. Il ne subsistait presque rien de l’ancienne enceinte ; la plupart des maisons étaient tombées, sauf quelques-unes, qu'avaient occupées les principaux des Perses.
Les Lacédémoniens, informés de ce projet, envoyèrent une ambassade à Athènes. Pour leur part, ils auraient vu avec plaisir que ni cette ville ni aucune autre n’eût de murailles; mais ils obéissaient surtout aux instances de leurs alliés, inquiets de l’essor qu’avait pris la marine autrefois nulle des Athéniens, et de l’audace déployée par eux dans la guerre Médique. Les députés invitèrent donc les Athéniens à ne point fortifier leur ville, mais plutôt à se joindre à eux pour détruire tous les remparts élevés en dehors du Péloponèse. Ils dissimulaient leurs intentions et leurs défiances ; mais il ne fallait pas, disaient-ils, que le Barbare, si jamais il revenait, pût trouver une place forte qui servît de base à ses opérations, comme cela s’était vu en dernier lieu pour Thèbes[*](On sait que Thèbes servit de quartier général à Mardonius, et qu’après la bataille de Platée, les Grecs furent obligés de faire le siège de cette ville (Hérodote, liv. IX, ch. xin et lxxxvi). ). Le Péloponèse, ajoutaient-ils, peut offrir à tous les Grecs une retraite et une place d’armes suffisantes.
Les Athéniens, d’après l’avis de Themistocle, congédièrent à l’instant cette ambassade, avec réponse qu'ils allaient députer à Lacédémone sur ce sujet. Thémistocle demanda d’être envoyé lui-même sur-le-champ. Il conseilla de ne point faire partir aussitôt ceux qu’on lui donnerait pour collègues, mais de les retenir jusqu’à ce que la muraille eût atteint la hauteur strictement nécessaire pour soutenir un assaut. Toute la population, hommes, femmes et enfants, eut ordre de mettre la main à l’œuvre, sans épargner ni édifice public ni construction particulière, mais de démolir indistinctement tout ce qui pouvait servir aux travaux. Après avoir donné ces instructions et laissé entendre qu’il femit le reste à Lacédémone, Thémistocle partit. Arrivé tlans cette ville, au lieu de se rendre auprès des autorités, H usa d'atermoiements et de défaites ; et lorsqu’on lui demandait pourquoi il ne se présentait pas à l’assemblée, il répondait qu’il attendait ses collègues demeurés en arrière pour terminer quelques affaires, mais qu’il comptait sur leur arrivée prochaine et s’étonnait de leur retard.
On croyait Thémistocle, parce qu’on avait pour lui de l’affection. Cependant il arrivait des gens qui annonçaient d’une manière positive qu’Athènes se fortifiait et que le mur prenait déjà de l’élévation; il n’y avait plus moyen d’en douter. Alors Thémistocle, s’apercevant de l’effet produit par ces nouvelles, conseilla aux Lacédémoniens de ne pas ajouter foi à de vaines rumeurs, mais d’envoyer quelques-uns de leurs concitoyens les plus considérés, qui feraient un rapport fidèle après avoir vu les choses par leurs yeux. On les fit donc partir. Thémistocle manda sous main aux Athéniens de retenir ces députés d'une manière aussi peu apparente que possible, jusqu’à ce que lui-même et ses collègues fussent de retour (ceux-ci l’avaient enfin rejoint et lui avaient appris que le mur était suffisamment élevé; c’étaient Abronychos fils de Lysiclès et Aristide fils de Lysimachos). Il craignait que les Lacédémoniens, une fois informés, ne les laissassent plus aller. Les Athéniens firent ce qu’il demandait. Alors Thémistocle leva le masque ; et, se présentant aux Lacédémoniens, il leur déclara sans détour qu’Athènes était fortifiée et désormais en état de protéger ses habitants; que si les Lacédémoniens et leurs alliés voulaient y envoyer une députation, ce devait être à l’avenir comme à des hommes qui connaissaient également leurs propres intérêts et ceux de la Grèce; qu’en effet, lorsqu’ils avaient jugé utile d’abandonner leur ville et de monter sur leurs vaisseaux, ils avaient su prendre
Les Lacédémoniens, à ce discours, ne laissèrent percer aucune aigreur contre les Athéniens. En leur envoyant une ambassade, ils n’avaient pas prétendu, dirent-ils, leur donner^ des ordres, mais simplement un conseil dicté par l’intérêt de tous. A cette époque ils étaient dans les meilleurs termes avec les Athéniens, à cause du zèle dont ceux-ci avaient fait preuve dans la guerre Médique; toutefois ils éprouvaient un secret déplaisir d’avoir manqué leur but. Quant aux députés, ils se retirèrent les uns et les autres sans récriminations.