History of the Peloponnesian War
Thucydides
Thucydides. Histoire de la Guerre du Péloponnése. Bétant, Élie-Ami, translator. Paris: Librairie de L. Hachette, 1863.
« Nous n’avons pas été députés vers vous pour entrer en lice avec vos alliés, mais pour nous acquitter de notre mission. Cependant, informés qu’il s’élève contre nous de violentes clameurs, nous avons demandé la parole, non pour répondre aux villes qui nous accusent, — car vous ne sauriez être juges entre elles et nous, — mais afin que, dans une affaire de cette gravité, vous ne preniez pas légèrement et sur leurs discours une résolution fâcheuse. D’ailleurs nous désirons, au sujet de la question soulevée contre nous, faire voir que ce que nous possédons nous l’avons acquis sans injustice, et que notre ville mérite que l’on compte avec elle.
« A quoi bon remonter aux temps tout à fait anciens, qui nous sont connus seulement par de vagues traditions? Mais les guerres Médiques et autres événements dont vous avez une connaissance personnelle, nous sommes forcés de les rappeler, dût-on nous reprocher d'y revenir sans cesse. Lorsque nous bravions le danger, c'était dan ^l’intérêt de tous; et, puisque vous avez eu votre part des résultats, qu’il ne nous soit pas interdit d’en rappeler le souvenir, pour peu qu’il nous soit utile. Nous parlerons bien moins pour nous disculper, que pour vous faire voir quelle est la ville que vous aurez à combattre, si vous prenez une résolution funeste. t Disons-le donc : à Marathon nous fûmes les premiers et les seuls à combattre le Barbare ; et lorsqu’il vint pour la seconde fois, trop faibles pour lui résister sur terre, nous montâmes sur nos vaisseaux, et notre peuple tout entier livra le combat naval de Salamine; nous empêchâmes une innombrable flotte de ravager une à une les villes du Péloponèse, incapables de se prêter un mutuel appui. Le roi lui-mème le fit bien voir: vaincu sur mer, il se retira précipitamment avec la majeure
« En cet événement qui montra d’une manière éclatante que le salut des Grecs était dans leurs navires, nous mîmes pour notre part au service de la Grèce les trois principaux éléments de succès : les vaisseaux les plus nombreux, le général le plus habile et un zèle à toute épreuve. Sur quatre cents vaisseaux, nous en fournîmes à peu près les deux tiers[*](D’après Hérodote (VIII, xlviii), le nombre exact des vaisseaux grecs rassemblés à Salamine était de trois cent soixante-dix-huit; celui des vaisseaux athéniens de deux cents (dont cent quatre-vingts montés par les Athéniens ou par les Platéens, et vingt prêtés à la ville de Chalcis). Le rapport indiqué par Thucydide est donc exagéré à l’avantage des Athéniens. Ce sont licences oratoires. La leçon τετρακοσίας est celle de tous les bons manuscrits. Poppo a cependant préféré τριακόσια;. Si ce dernier chiffre était véritable, l’orateur athénien n’aurait eu garde de dire à peu près deux tiers. ) ; notre général fut ce Thémistocle, qui obtint qu’on livrerait bataille dans un détroit, et qui par là évidemment sauva la patrie commune : aussi lui avez-vous décerné plus d’honneurs qu’à aucun des étrangers qui sont venus jamais à Lacédémone[*](Hérodote (VIII, cxxiv) rapporte que Thémistode s’étant rendu à Lacédémone après la bataille de Salamine, y reçut le plus honorable accueil. On lui décerna une couronne de laurier ; on lui fit présent du plus beau char qu’il y eût dans la ville; enfin, à son départ, trois cents jeunes gens à cheval l’accompagnèrent jusqu’à la frontière. ) ; enfin notre zèle fut poussé jusqu’aux dernières limites. Quand nous vîmes que, par terre, nul ne venait à notre aide, et que les autres peuples jusqu’à nos frontières étaient asservis, nous abandonnâmes notre ville, nous détruisîmes nos propriétés; et, ne voulant pas même alors trahir les alliés qui nous restaient encore, ou par notre dispersion leur devenir inutiles, nous montâmes sur nos vaisseaux pour affronter l’orage, sans vous garder rancune de votre tiédeur à nous secourir. Aussi pouvons-nous affirmer que nous ne fîmes pas moins pour vous que pour nous-mêmes. Quant à vous, c’est en laissant vos villes habitées, c’est pour en coqperver la possession, qu’alarmés sur votre salut bien plus que sur le nôtre, vous vous mîtes en campagne : car tant qu’Athènes fut debout, rien ne vint de votre côté ; tandis que nous, c’est en partant d’une ville qui n’existait plus, c’est en bravant le péril avec une bien faible espérance de la reconquérir, que nous aidâmes à vous sauver en nous sauvant nous-mêmes. Si au contraire, craignant comme tant d’autres pour notre pays, nous nous étions d’abord soumis aux Mèdes, ou que plus tard, nous considérant comme perdus, nous n’eussions pas eu le courage de nous embarquer, l’insuffisance de votre marine vous eût empêchés de livrer une bataille navale, et le Barbare fût arrivé sans obstacle à ses fins.