History of the Peloponnesian War

Thucydides

Thucydides. Histoire de la Guerre du Péloponnése. Bétant, Élie-Ami, translator. Paris: Librairie de L. Hachette, 1863.

L’armée athénienne, qui était à Catane, partit précipitamment pour Messine, dont elle espérait s’emparer par trahison ; mais les menées qui s’y tramaient avortèrent. Lorsque Alcibiade avait quitté la Sicile, rappelé de son commandement et sûr d’être exilé, il avait dévoilé le complot, dont il avait le secret, aux Messéniens partisans de Syracuse. Ceux-ci, prenant les devants, avaient fait périr les auteurs du projet, mis la ville en pleine insurrection, et fait adopter l’avis de ne pas recevoir les Athéniens. Après treize jours d’attente, les Athéniens, incommodés par le mauvais temps et le manque de vivres, n’entrevoyant d’ailleurs aucune solution, retournèrent àNaxos, et s’établirent, pour le reste de la saison, dans un camp retranché. De là ils dépêchèrent une trirème à Athènes pour que, dès le printemps, on leur envoyât de l’argent et des cavaliers.

Les Syracusains profitèrent de l'hiver pour annexer à leur ville le Téménitès[*](Faubourg de Syracuse, ainsi appelé à cause du temple d’Apollon Téménitès qui s’y trouvait. Ce faubourg était contigu à la nouvelle ville, plus tard appelée Néapolis. ), au moyen d’une muraille embrassant toute la partie qui regarde les Épipoles. Leur intention était de rendre plus difficile l’investissement de la place en cas de malheur. lis élevèrent un fort à Mégara, un autre à l’Olympéion, et palissadérent le rivage de la mer sur tous les points accessibles. Sachant que les Athéniens hivernaient àNaxos, ils se portèrent en masse contre Catane, ravagèrent une portion du territoire, mirent le feu aux baraquements athéniens, et s’en retournèrent.

Informés que les Athéniens députaient à Camarine dans le dessein d’attirer à eux cette ville en vertu du traité de Lâchés, les Syracusains y députèrent également. Ils craignaient que les Camarinéens, déjà si tièdes à les secourir, ne les abandonnassent tout à fait, et que, témoins du succès obtenu par les Athéniens, ils ne renouassent avec eux leurs relations amicales. Le chef de la députation syracusaine était Hermocratès, celui de la députation athénienne Euphémos. Arrivés à Camarine, ils parurent devant le peuple assemblé. Hermocratès, voulant prévenir les esprits contre les Athéniens, s’exprima en ces termes:

« Camarinéens, notre ville nous a délégués auprès

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de vous, non dans la crainte que la présence des Athéniens et de leurs forces vous effraye, mais afin que vous ne vous laissa pas influencer par les discours qu’ils pourraient vous tenir les premiers.

« Ils viennent en Sicile sous un prétexte avoué, mais dans un but qu’on devine sans peine. Ils visent, non pas à rétablir les Léontins dans leur patrie, mais à nous chasser de la nôtre; sans quoi il y aurait contradiction à dépeupler les villes de Grèce et à restaurer celles de Sicile ; à prendre fait et cause pour les Léontins, à cause de leur origine chalcidéenne, et à tenir sous le joug les Chalcidéens d’Eubée, ancêtres de ceux d’ici. Le même esprit qui là-bas leur a inspiré des idées de con-' quête les amène aujourd’hui chez nous. Devenus, par un libre consentement, les chefs de leurs colons d’Ionie ligués contre le Mède, les Athéniens les ont successivement asservis, les uns pour refus du service militaire, les autres sous couleur de guerres intestines, ou pour le premier motif venu. Cela prouve assez que, dans leur lutte contre le Mède, les Athéniens ne combattaient pas pour la liberté des Grecs, ni les Grecs eux-mêmes pour leur indépendance [*](Il no s’agit pas ici des Grecs en général, mais seulement des Grecs d’Asie, confédérés contre les Perses après les guerres médiques. ) ; il s’agissait pour les premiers de se substituer au despotisme du Mède, pour les autres de passer sous une domination plus éclairée à la vérité, mais plus méchante.

« Au reste, ce serait une tâche par trop facile denumerer, devant un auditoire qui les connaît, toutes les injustices des Athéniens. Nous venons plutôt nous accuser nous-mêmes, nous qui, ayant l’exemple des Grecs d’Asie asservis poui n’avoir pas concerté leur défense, et voyant évoquer contre nous les mêmes fantômes de restauration des Léontins à titre de parents, de protection des Ëgestains à titre d’alliés, ne savons pas former le faisceau et leur montrer par notre attitude courageuse qu’ils n’ont pas affaire ici à des Ioniens, à des Hel-lespontiens ou à des insulaires, habitués à obéir à tous les maîtres, Mèdes ou autres, mais à des Doriens, libres et indépendants comme le Péloponèse, leur berceau. Ou bien attendrons-nous d’être pris en détail, ville après ville? quand nous voyons les Athéniens, fidèles à ce système, le seul qui nous soit redoutable, désunir les uns par leurs discours, mettre aux prises les autres par l’appât de leur alliance, enfin s’efforcer de nous faire tout le mal possible, en séduisant chacun de nous • par un langage insidieux ? Et nous pourrions nous bercer de l’espoir que, la ruine de notre voisin une fois consommée, le

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danger ne s'étendrait pas· jusqu’à nous, et que celui qui aura souffert le premier sera le seul frappé ?

a Si l’un de vous s’imagine que les Athéniens n’en veulent qu’à Syracuse, et que , n’étant point menacé, il aurait tort de s’exposer pour elle, 'je l’invite à considérer qu’en combattant sur notre territoire il agira pour sa patrie non paoins que pour la mienne ; que sa position sera même plus solide en ce que, Syracuse debout,, il aura en elle un point d’appui, au lieu d'être seul à soutenir la lutte ; qu’enfin les Athéniens aspirent bien moins à châtier l’insolence de Syracuse qu'à s’en faire un prétexte pour s’assurer votre amitié.

« Si d’autres, par jalousie ou par crainte, — deux sentiments auxquels tout ce qui s’élève est exposé, — désirent que Syracuse subisse une humiliation qui lui serve de leçon, sans toutefois être anéantie, parce qu’il y va de leur propre sécurité, c’est concevoir une espérance irréalisable. Il n’est pas en leur pouvoir de modérer au gré de leur passion le cours des événements ; et, si leur attente vient à être déçue, peut-être regretteront-ils avec amertume le temps où ils portaient envie à notre prospérité ; mais il sera trop tard, lorsqu’ils nous auront abandonnés à la merci des dangers qui nous menacent tous sans distinction. En apparence, c’est notre pouvoir qu’on défend ; en réalité, on se défend soi-même.

« C’était à vous, Camarinéens, placés , comme vous l’êtes, sur nos frontières, et destinés à être attaqués immédiatement après nous, qu’il appartenait surtout de montrer cette prévoyance , au lieu de la froideur avec laquelle vous nous avez secourus. C’était à vous de prendre l’initiative. Si les Athéniens avaient commencé par attaquer Camarine, vous n’auriez pas manqué d’invoquer notre soutien; de même, par une juste réciprocité, vous auriez dû nous aider dans notre résistance ; mais, pas plus que les autres , vous ne l’avez fait jusqu’ici.

« Peut-être, par excès de circonspection, voudriez-vous ménager tout à la fois nous et nos agresseurs, à cause de l’alliance qui vous unit avec Athènes. Cette alliance, vous l’avez contractée, non pas contre vos amis, mais contre les ennemis qui pourraient vous menacer. Vous vous êtes engagés à secourir les Athéniens lorsqu’ils seraient attaqués, et non lorsqu’ils commettraient des agressions injustes. Voyez les Rhé-giens : quoiqueChalcidéens de race, ils refusent de concourir à la restauration des Léontins, Chalcidéens comme eux. Il serait étrange que ce peuple tînt pour suspects les beaux semblants

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dont se parant les Athéniens, et montrât une sagesse inconséquente en apparence, tandis que vous iriez, sous un prétexte spécieux, favoriser vos ennemis naturels et causer la ruine de ros meilleurs amis en vous joignant à leurs implacables adversaires. Ce serait le comble de l’iniquité. Vous devez plutôt nous secourir contre les Athéniens, sans redouter les forces qu’ils déploient Si nous sommes unis, ces forces sont peu redoutables ; elles ne sauraient le devenir que si nous nous divisions comme ils Je désirent; et la preuve, c!est que, dans l’attaque dirigée contre nous seuls, ils n'ont pu, malgré un premier avantage, en venir à leurs fins, mais qu’ils sont repartis à la hâte. Si donc nous serrons nos rangs, il n’y a pas de raison pour désespérer. Réunissons-nous dans une alliance commune. Le moment est d’autant mieux choisi que nous attendons le secours de Péloponésiens, bien supérieurs aux Athéniens dans l’art militaire.

« Et n’allez pas vous figurer que cette prudence, qui consisterait à rester neutres comme alliés des deux partis, soit équitable envers nous et bien entendue pour vous-mêmes. En droit, cela peut être vrai; mais en fait, c’est tout le contraire. Si votre refus de nous secourir a pour conséquence la chute des uns et le triomphe des autres, qu’aurez-vous fait par votre abstention que d’empêcher le salut des vaincus et defwoiiser la perfidie des vainqueurs ? Assurément il serait plus honorable de vous joindre à des frères opprimés, pour défendre l’intérêt commun de la Sicile et pour sauver une faute à vos amis les Athéniens.

« En résumé, et sans nous arrêter plus longtemps à soutenir des vérités évidentes dont vous êtes parfaitement instruits, nous réclamons votre concours. En cas de refus, nous protesterons qu’en butte à nos éternels ennemis, nous sommes trahis, nous Dorie ns, par vous Doriens. Si les Athéniens nous subjuguent , c’est à vous qu’ils en seront redevables ; mais ils en auront seuls l’honneur, et le prix de la victoire sera le peuple même qui la leur aura procurée. Si au contraire bous sommes vainqueurs, vous porterez la peine des dangers dont vous aurez été la cause.

« Réfléchissez donc , et choisissez dès à présent ou de subir un esclavage immédiat et sans péril, ou de triompher avec nous, en échappant à la honte de l’asservissement et à tout le poids de notre haine. »