History of the Peloponnesian War
Thucydides
Thucydides. Histoire de la Guerre du Péloponnése. Bétant, Élie-Ami, translator. Paris: Librairie de L. Hachette, 1863.
Le peuple athénien, qui avait ces faits encore présents à la mémoire, montrait alors beaucoup d’irritation et de défiance contre les auteurs présumés de la profanation des mystères. Il y voyait une conspiration oligarchique et tyrannique. Déjà son courroux avait jeté dans les fers une foule d’hommes honorables, sans qu’on entrevît un terme à ces rigueurs. Chaque jour ne faisait qu’accroître l’exaspération de la multitude et le nombre des arrestations. Alors un des détenus[*](Au dire de Plutarque (Alcibiade, xxi) ce dénonciateur ne fut autre que l’orateur Andocide, dont nous possédons lo discours intitulé : Sur les Mystères. ), sur lequel pesaient les charges les plus fortes, fut amené par un de ses compagnons de captivité à faire des révélations vraies ou fausses — à cet égard le champ est ouvert aux conjectures, et nul n’a jamais su indiquer avec certitude les auteurs de l’attentat. A force d’instances, ce prisonnier détermina son compagnon, fût-il innocent, à s’assurer l’impunité et à délivrer la ville de l'inquiétude qui planait sur elle. Il lui représenta qu’il risquait bien moins à faire des aveux qui lui vaudraient sa grâce, qu’à persister dans un système de dénégations qui entraînerait son jugement. Enfin cet homme se dénonça, loi et quelques autres, comme coupable de la mutilation des Hermès. Le peuple athénien accueillit avec joie ce qu’il crut être la vérité. Satisfait d’avoir enfin découvert la trame ourdie contre la démocratie, il relâcha immédiàtement le dénonciateur et tous ceux qu’il n’avait pas désignés ; aux autres on fit leur procès. Tous ceux qu’on put atteindre furent mis à mort ; les fugitifs furent condamnés par contumace, et leurs têtes mises i prix. Reste à savoir si les victimes avaient mérité leur sort : mais la ville entière en ressentit sur l’heure un incontestable soulagement.
Pour ce qui est d’Alcibiade, les Athéniens, prêtant l’oreille aux ennemis qui l’avaient noirci avant son départ, étaient fort animés contre lui. Sitôt qu’ils se crurent suffisamment éclairés sur l’affaire des Hermès, ils se persuadèrent qu'à plus forte raison celle des mystères, dans laquelle il était impliqué, émanait également d’une conspiration contre la démocratie. Par une singulière coïncidence, dans le même temps où régnait cette agitation, un corps de troupes lacédémoniennes s’avança jusqu’à l’Isthme, par suite de quelque intelligence aTec les Béotiens. On se persuada qu’Alcibiade n’était pas étranger à ce mouvement ; qu’il s’agissait, non de la Béotie, mais d’un
Après son départ, les généraux athéniens restés en Sicile fireût deux divisions de l’armée et se les partagèrent au sort; puis ils cinglèrent avec toutes leurs forces vers Sélinonte et vers Égeste, pour savoir si les Égestams donneraient l’argent promis, pour reconnaître l’état des affaires à Sélinonte et s’enquérir de ses démêlés avec Égeste. Ils côtoyèrent à main gauche la partie de la Sicile qui fait face au golfe Tyrrhénien, et touchèrent à Himéra, seule ville grecque de ces parages. Comme on ne les y reçut point, ils passèrent outre. Chemin faisant, ils s’emparèrent d’Hyccara, petite ville sicanienne, ennemie d’Égeste et située au bord de la mer. Ils réduisirent les habitants en esclavage, et remirent la ville aux Êgestains, dont la cavalerie les avait secondés. Ensuite l’armée de terre prit sa route par le pays des Sicules et parvint à Catane, tandis que la flotte, ayant les esclaves à bord, faisait le tour de la Sicile. En quittant Hyccara, Nicias fit voile directement pour Égeste,
L’hiver suivant, les Athéniens se disposèrent enfin à agir contre Syracuse. De leur côté les Syracusains résolurent de marcher contre eux. Dans l’origine, ils s’étaient attendus à une attaque immédiate; mais, comme il n’en était lien, ils sentaient de jour en jour renaître leur confiance. Lorsqu’ils virent les Athéniens faire voile à l’antre extrémité de la Sicile, puis attaquer Hybla sans pouvoir s’en rendre maîtres, leur mépris redoubla ; et, par un de œs mouvements familiers à une multitude enhardie, ils pressèrent leurs généraux de les conduire à Catane, puisque les Athéniens ne s’avançaient pas contre eux. Les cavaliers syracusains venaient journellement caracoler autour du camp des Athéniens, et leur demandaient d’un ton railleur s’ils étaient venus habiter avec eux en terre étrangère au lieu de rétablir les Léontins dans leurs foyers.
En conséquence, les généraux athéniens résolurent d’attirer en masse les Syracusains le plus loin possible de leur ville, pendant qu’eux-mêmes suivraient de nuit la côte sur leurs vaisseaux et occuperaient à loisir une forte position. Ils sentaient bien qu’ils n’auraient pas le même avantage s’ils débarquaient en présence d’un ennemi sur ses gardes ou s’ils s’avançaient par terre à découvert ; dans ce cas leurs troupes légères et la foule [*](La foule des valets et des hommes sans armes, qui accompagnaient les armées, en nombre quelquefois aussi grand que celui des soldats. ) auraient beaucoup à souffrir de la cavalerie syra-cusaine, car eux-mêmes n’avaient pas de chevaux. De l’autre manière au contraire, ils pourraient choisir un terrain abrité contre la cavalerie. Des exilés syracusains, qui étaient avec eux, leur indiquaient un poste situé près du temple de Jupiter Olympien [*](Ce temple était situé sur une éminence, au S. de la vallée de l’Anapos, à quinze cents pas de Syracuse (Tite-Live, liv. XXIV, ch. xxxm). Il avait été construit par le tyran Gélon, avec les dépouilles des Carthaginois. ), celui-là même qu’ils occupèrent. A cet effet, les généraux employèrent un stratagème. Ils firent partir poer Syracuse un homme sûr, dont les chefs syracusains étaieit loin de se défier. Cet homme était de Catane. Il se donna pour envoyé par quelques-uns de ses concitoyens, que les généraoi syracusains connaissaient de nom pour être un de leurs partisans restés dans cette ville. Il leur dit que les Athéniens passaient les nuits à Catane loin de leurs armes [*](Le camp athénien était placé hors de Catane. Les armes, telles que lances et boucliers, étaient déposées en front de bandière. Catane est à dix lieues au N. de Syracuse. ) ; que si, dans on jour marqué, au lever de l’aurore, les Syracusains voulaient se
Les généraux syracusains, qui étaient pleins de confiance, et qui songeaient eux-mêmes à marcher sur Catane, crurent cet émissaire sur sa simple parole, et le renvoyèrent après être convenus avec lui du jour où ils paraîtraient. Déjà étaient arrivés les renforts de Sélinonte et de quelques autres alliés. Ordre fut donné aux Syracusains de se tenir prêts à sortir en masse. Les dispositions étant terminées et le jour fixé approchant, ils prirent la route de Catane, et passèrent la nuit sur les bords du fleuve Siméthos, dans le pays des Léontins. Les Athéniens ne les surent pas plus tôt en marche, qu’ils délogèrent avec les Sieules et autres alliés, montèrent sur les vaisseaux et les transports; puis, durant la nuit, ils cinglèrent vers Syracuse. An point du jour, ils descendirent non loin de l’Olympéion, à l’endroit qu'ils voulaient occuper. Les cavaliers syracusains poussèrent jusqu’aux portes de Catane. Là, s’étant aperçus que toute la flotte avait démarré, ils tournèrent bride et avertirent l’infanterie. A l’instant tous ensemble rebroussèrent chemin et revinrent en toute diligence au secours de la ville.
Pendant ce temps, comme la route était longue, les Athéniens purent à leur aise asseoir leur camp dans une position qui les rendait maîtres de commencer à volonté le combat, sans avoir à craindre la cavalerie syracusaine. Ils étaient protégés d’un côté par des clôtures, des maisons, des arbres et un marais ; de l’autre, par des pentes rapides. Ils abattirent les arbres du voisinage, les transportèrent vers la mer, et plantèrent une palissade le long des vaisseaux. Près du Dâscon [*](C’était le nom d’une darse et d’un village situé au fond du grand port de Syracuse et au pied des pentes de l’OIym-péion. Voyez liv. VII, ch. lu. ), dans l’endToit le plus accessible aux ennemis, ils élevèrent à la hâte un retranchement en pierres sèches et en bois; enfin ils coupèrent le pont de TAnapos. Durant ces préparatifs, personne ne sortit de la ville pour les troubler. Les premiers qui accoururent furent les cavaliers syracusains, bientôt suivis de toute l’infanterie. D’abord ils s’approchèrent du camp des Athéniens ; mais, nul ne venant à leur rencontre, ils se replièrent, franchirent la route d’fîélore [*](Ou voie Hélorine. C’était la route qui conduisait de Syracuse à la ville d’Hélore, en suivant le bord de la mer, au S. de Syracuse. Voyez liv. VII, ch. lxxx. ) et bivaquèrent.