History of the Peloponnesian War

Thucydides

Thucydides. Histoire de la Guerre du Péloponnése. Bétant, Élie-Ami, translator. Paris: Librairie de L. Hachette, 1863.

Les trois vaisseaux athéniens envoyés à Égeste revinrent à Rhégion, annonçant que, de toutes les sommes promises, il ne se trouvait en réalité que trente talents. Les généraux furent déconcertés de ce premier mécompte, joint au refus des Rhégiens, auxquels on s'était d'abord adressé en vertu de leur parenté avec les Léontins et de leur vieille amitié pour Athènes. Nicias avait prévu ce qu'on apprenait d’Égeste; mais

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ses collègues Ven montraient fort surpris. Voici, au surplus, l’artifice employé par les Égestains à l’arrivée des premiers députés venus d’Athènes pour vérifier l’état de leurs finances. Ils les avaient conduits dans le temple de Vénus à Éryx ; là ils avaient étalé à leurs yeux quantité d’offrandes, consistant en vases, calices, encensoirs et autres objets d’argent, de beaucoup d’apparence, mais de peu de valeur réelle. Les particuliers avaient invité dans leurs maisons les marins des trirèmes; ils avaient rassemblé la vaisselle d’or et d’argent d’Égeste, emprunté même celle des villes voisines, phéniciennes ou grecques, et chacun la produisait dans les festins comme étant à lui. Presque partout c’était la même qui figurait, et toujours à profusion. Aussi les équipages des galères avaientdls été éblouis ; et, de retour à Athènes, ils n’avaient parlé que des trésors qu’ils avaient vus. Ces gens ainsi abusés avaient fait partager leur erreur aux autres; mais, quand la vérité fat connue, ils furent accablés de reproches par les soldats.

Les généraux tinrent conseil sur les circonstances présentes. L’opinion de Nicias était de cingler avec toute la fiotte contre Sélinonte, principal but de l’expédition; et, si les Égestains fournissaient de l’argent à toute l’armée, d’aviser là-dessus; sinon, d’exiger des vivres pour les soixante vaisseaux qu’ils avaient demandés; dô^ rester le temps nécessaire ponr les réconcilier de gré ou de force avec les Sélinqptins; de passer ensuite devant les autres villes pour leur montrer la puissance d’Athènes, son dévouement à ses amis et aljiés; enfin de rentrer en Attique, à moins qu’il ne s’offrît bientôt une occasion imprévue de secourir les Léontins ou de s’attacher quelque autre ville, sans entraîner Athènes dans des dépenses qu’elle aurait seule à supporter.

Alcibiade soutint qu’après être partis avec de si grandes forces, il serait honteux de revenir sans résukatobtenu ; qu’il fallait envoyer des hérauts dans toutes les villes, sauf à Sélinonte et à Syracuse, se mettre en rapport avec lesSicules, pour détacher des Syracusains’ les uns et se concilier l’amitié des autres, afin d’en tirer des vivres et des renforts; qu’avant tout il fallait persuader Messine, qui occupait le passage et le principal abord de la Sicile, et où la flotte trouverait un port et un lieu de croisière.excellents; qu’une fois les villes gagnées et les alliés déclarés, on agirait contre Syracuse et Sélinonte» à moins que celle-ci ne fît accord avec Égeste, et que celle-là ne consentît au rétablissement des Léontins.

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Lamachôs ouvrit l’avis de cingler droit contre Syracuse et d’y livrer au plus tôt bataille, avant que la ville fût en état de défense et revenue de sa frayeur, a Toute armée, dit-il, eSt d’abord formidable ; mais si elle tarde à se montrer, l’en-nemi se rassure et l'envisage avec dédain. Au contraire une attaque brusque, dans le premier moment d’effroi, procure ordinairement la victoire, soit par la peur qui grossit les forces de l’assaillant, soit par là perspective des ravages, soit surtout par le danger imminent du combat. Il est à présumer qu’une foule de personnes seront surprises dans les champs, parce qu’on doute encore de notre arrivée ; d’ailleurs les Syracusains auront beau transporter leurs effets dans la ville, l’armée qui viendra victorieuse camper sous leurs murs ne manquera pas de butin. Par là nous détournerons les Siciliens de l'alliance de Syracuse, et nous les attirerons à nous, sans leur permettre d’attendre les événements. » Lamachôs ajouta que le port à choisir pour lieu de retraite et de mouillage devrait être Mégara, endroit inhabité, peu distant de Syracuse soit par terre, soit par mer [*](L’opinion de Lamachos semble plus conforme à la tactique moderne, et Thucydide lui-même (VII, xlii) paraît lui donner raison. Cependant le plan proposé par Alcibiade s’accordait mieux avec les principes de la stratégie ancienne. Pout faire la guerre à une grande puissance, qui possédait un empire, on regardait comme nécessaire de détacher préalablement d’elle le plus grand nombre possible de ses sujets, et de ne l’assaillir directement que lorsqu’on l’avait réduite à ses propres forces. Tel est le plan suivi par Alexandre· contre les Perses, par Annibal contre les Romains, et par les Lacédémoniens contre Athènes dans la dernière période de la guerre du Péloponèse. Même après le désastre de Sicile, ils ne se crurent pas en état d’assiéger Athènes. ).

En tenant ce langage, Lamachôs ne laissa pas de se ranger à l’avis d’Alcibiade. Ensuite celui-ci passa avec son vaisseau à Messine, et fit aux habitants des propositions d’alliance qu’ils n’acceptèrent point. Il lui fut répondu qu’on ne recevrait pas les Athéniens dans la ville, mais qu’on leur fournirait un marché au dehors. Alcibiade revint à Rhégion. Là-dessus les généraux mirent en mer soixante vaisseaux choisis sur toute la flotte, les pourvurent de vivres, et s’avancèrent le long de la côte jusqu’à Naxos, en laissant le reste de l’armée à Rhégion avec l’un d’entre eux. Les Naxiens leur ayant ouvert leurs portes, ils se rendirent à Catane; mais cette ville, qui renfermait un parti syracusain, ayant refusé de les recevoir, ils poussèrent jusqu’à l’embouchure du fleuve Térias [*](Rivière qui coule près de Léontini, et s’appelle aujourd’hui San Leonardo. ) et biva-quèrent en ce lieu. Le lendemain, rangés à la file, ils cinglèrent vers Syracuse avec cinquante vaisseaux ; les dix autres prirent les devants, avec ordre de pénétrer dans le grand port et d’observer s’il s’y trouvait quelque navire à flot [*](Syracuse avait detix ports : le grand ou la rade au S. de la ville, et le petit (Αάκκιος λιμήν, Diodore de Sicile, XIV, vu), situé entre l’lle d’Ortygie et l’Achradine, et dans lequel se trouvait l’arsenal des Syracusains. La présence de vaisseaux dans le grand port eût été l’indice de préparatifs maritimes extraordinaires. , ). Ils devaient aussi s’approcher de terre et proclamer du haut de leur bord que les Athéniens venaient, en vertu de leur alliance et de leur parenté, rétablir les Léontins dans leur patrie ; qu’en conséquence ceux d’entre eux qui étaient à Syracuse pouvaient se rendre sans crainte auprès des Athéniens, comme auprès d’amis et de libérateurs. Après avoir fait cette proclamation et

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reconnu la ville, les ports et la contrée qui allait devenir le point de départ de la guerre, ils repartirent pour Catane.

Les Catanéens tinrent une assemblée, et, sans recevoir l’armée athénienne, ils permirent aux généraux d’entrer pour faire connaître leurs desseins. Pendant qu’Alcibiade parlait et que l’attention des citoyens était absorbée, les soldats enfoncèrent clandestinement une petite porte mal construite, pénétrèrent dans la ville et se répandirent sur l’agora. A leur aspect les partisans de Syracuse prirent peur et s’esquivèrent au plus vite. C’était le petit nombre; les autres votèrent l’alliance avec les Athéniens, et les pressèrent d’amener de Rhégion le reste de l’armée. Là-dessus les Athéniens retournèrent à Rhégion, d’où la flotte entière mit à la voile pour Catane. Arrivés en ce lieu, ils y établirent un camp.

Deux nouvelles leur parvinrent de Camarine : la première, que, s’ils se présentaient, cette ville se prononcerait en leur faveur ; la seconde, que les Syracusains équipaient une flotte. Ils partirent donc avec toute leur armée et cinglèrent d’abord vers Syracuse; mais, n’y trouvant pas d’annement, ils continuèrent leur route vers Camarine, abordèrent, et envoyèrent un héraut. Les Gamarinéens refusèrent de les recevoir; ils s’étaient, dirent-ils, ,engagés par serment[*](Probablement lors de l’édit de pacification intervenu entre tous les Grecs de Sicile dans l’année 424. Voyez liv. IV, chap. lxv. ) à n’admettre qu’un seul vaisseau athénien à la fois, à moins qu’eux-mèmes n’en eussent mandé un plus grand nombre. Ainsi les Athéniens s’en retournèrent comme ils étaient venus. Chemin faisant, ils opérèrent une descente sur un point du territoira de Syracuse, où ils firent quelque butin; mais, assaillis par la cavalerie sy-racusaine, ils perdirent quelques peltastes disséminés ; après quoi ils regagnèrent Catane.