History of the Peloponnesian War

Thucydides

Thucydides. Histoire de la Guerre du Péloponnése. Bétant, Élie-Ami, translator. Paris: Librairie de L. Hachette, 1863.

Tels furent les motifs qui déterminèrent les Athéniens à recevoir Corcyre dans leur alliance. A peine les Corinthiens furent-ils partis, qu’on envoya au secours des Corcyréens dix vaisseaux commandés par Lacédémonios, fils de Cimon, par Diotimos, fils de Strombichos, et par Protéas, fils d’Épiclès. Ils eurent ordre de ne pas combattre les Corinthiens, à moins que ceux-ci ne vinssent attaquer Corcyre et ne menaçassent d’une descente cette lie ou quelque place de sa dépendance ; dans ce cas ils devaient s’y opposer de tout leur pouvoir. On voulait, par ce moyen terme, éviter la rupture du traité. Ces dix vaisseaux arrivèrent à Corcyre.

Les Corinthiens, aussitôt leurs préparatifs terminés, firent voile contre Corcyre avec cent cinquante vaisseaux, savoir, dix d’Élis, douze de Mégare, dix de Leucade, vingt-sept d’Ambracie, un d’Anactorion, et quatre-vingt-dix de Corinthe. Chacun de ces contingents avait son général particulier; les Corinthiens en avaient cinq, et entre autres Xénoclès fils d’Eu-thyclès. Partis de Leucade, ils gagnèrent le continent qui fait face à Corcyre, et allèrent mouiller à Chimérion en Thespro-tide. C’est un port au-dessus duquel se trouve, à quelque distance de la mer, une ville nommée Éphyra, appartenant à

25
l’Éléatide, district de Thesprotide. Non loin de cette place, le lac Achérusien se décharge dans la mer. Le fleuve Achéron, après avoir traversé la Thesprotide, va se perdre dans ce lac et lui donne son nom. Un autre fleuve, le Thyamis, arrose aussi cette contrée et sépare la Thesprotide de la Cestrine. Dans l’espace compris entre ces deux fleuves, s’avance le cap Chi-mérion [*](D’après ce qui vient d’être dit, il paraît que, près de ce promontoire, était un port du même nom. Strabon (VII, p. 224) mentionne le port Glykys, comme étant situé à l’embouchure de l’Achéron. ). Ce fut sur ce point du continent que les Corinthiens’ abordèrent et qu’ils établirent un camp.

A la nouvelle de leur approche, les Corcyréens équipèrent cent dix vaisseaux commandés par Miciadès, Êsimédèset Euryhatos, et allèrent camper dans une des îles nommées Sybota[*](Il y avait deux endroits distincts, désignés par oe même nom: 1° de petites îles, adjacentes à la côte d’Epire, vis-à-vis de la pointe méridionale de Corcyre; 2° un port sur le continent, dans le voisinage de ces mêmes îles. ). Les dix vaisseaux d’Athènes étaient présents. L’armée de terre, renforcée par mille hoplites de Zacynthe, prit position sur le promontoire de Leucimme. De leur côté, les Corinthiens avaient sur le continent un grand nombre de Barbares auxiliaires; car les habitants de ces. contrées ont de tout temps été leurs amis.

Quand leurs dispositions furent terminées[*](Les apprêts d’un combat naval consistaient principalement à débarrasser les vaisseaux de tout le matériel superflu. On déposait à terre les grandes voiles; car on ne manœuvrait qu’à la rame pendant le combat. ), les Corinthiens prirent des vivfres pour trois jours et quittèrent Chi-mérion pendant la nuit, déterminés à livrer bataille. Ils étaient en mer au lever de l’aurore, lorsqu’ils découvrirent au large la flotte corcyréenne qui s'avançait contre eux. Dès qu’on se fut aperçu, chacune des deux armées se mit en ordre de combat. A l’aile droite des Corcyréens étaient placés les vaisseaux d’Athènes; le reste de la ligne était formé par les Corcyréens eux-mêmes, partagés en trois divisions, dont chacune était commandée par un des trois généraux. Les Corinthiens avaient à leur aile droite les vaisseaux de Mégère et d’Ambracie, au centre le reste de leurs alliés, chacun à son rang ; les Corinthiens eux-mêmes occupaient la gauche avec les bâtiments les plus lestes. Ils se trouvaient ainsi en face des Athéniens et de l’aile droite de la flotte corcyréenne.

Les signaux arborés de part et d’autre[*](Au commencement d’une action navale, l’usage était d’arborer pour signal un drapeau sur la rive voisine, où il restait déployé tant que durait le combat. La même chose avait lieu sur fbrre, quand l’action se passait sous les murs d’une ville. Voyez liv. I, ch. Lxm. ), on se joignit et l’action s’engagea. Des deiix côtés les tillacs étaient couverts d’hoplites, d’archers et de gens de trait, mais rangés suivant l'ancienne tactique et d’une manière défectueuse. On se battait avec acharnement, mais sans art; on eût dit que l’action se passait sur terre. Une fois aux prises, le nombre et l’entassement des vaisseaux ne permettaient pas de se dégager aisément. Toute l’espérance de la victoire résidait dans les hoplites qui garnissaient les ponts, d’où ils combattaient de pied ferme, tandis que les bâtiments restaient immobiles. On ne cherchait

26
point à forcer la ligne ennemie[*](Manœuvre favorite des Athéniens. Elle consistait à percer la ligne de bataille, en endommageant les flancs des vaisseaux ennemis, puis à virer de bord pour les attaquer par derrière, en semant le désordre parmi eux. ); mais on apportait au combat plus de courage et de vigueur que d’habileté ; en un mot, ce n'était partout que tumulte et confusion.

Dans ce désordre, les vaisseaux d’Athènes voyaient-ils les Corcyréens pressés, ils accouraient pour intimider les ennemis; mais leurs généraux évitaient de prendre l'offensive, n’osant pas enfreindre leurs instructions. L’aile droite des Corinthiens fut très-maltraitée. Les Corcyréens, avec vingt-trois vaisseaux, la mirent en fuite, la dispersèrent et la poussèrent à la côte; puis, s’avançant jusqu’au camp, ils débarquèrent, brûlèrent les tentes désertes et pillèrent la caisse. Sur ce point, les Corinthiens et leurs alliés étaient donc vaincus et les Corcyréens vainqueurs; mais il en était tout autrement à la gauche, qu'occupaient les Corinthiens eux-mêmes, et où ils avaient un avantage décidé; car les Corcyréens, déjà inférieurs en nombre, étaient encore affaiblis par l’éloignement de leurs vingt vaisseaux détachés à la poursuite des ennemis. Les Athéniens, voyant leurs alliés ébranlés, les secoururent avec moins d’hésitation. Jusque-là ils s’étaient tenus sur la réserve; mais, quand la déroute fut décidée et que les Corinthiens s’acharnèrent sur leurs ennemis, chacun prit part à l’action; tout fut confondu; alors Corinthiens et Athéniens se virent forcés d’en venir aux mains ensemble.

Après la défaite, les Corinthiens ne s’arrêtèrent pas à remorquer les coques des bâtiments coulés; ils ne s’occupèrent que des hommes, et ce fut pour les massacrer bien plus que pour les faire prisonniers. Ignorant la défaite de leur aile droite, ils allaient tuant indistinctement amis et ennemis; comme les deux flottes étaient très-nombreuses et qu’elles couvraient une vaste étendue de mer, il n’était pas facile dans la mêlée de discerner les vainqueurs et les vaincus. Ce fut, pour le nombre des vaisseaux, le combat naval le plus considérable que les Grecs se fussent encore livré entre eux.

Les Corinthiens, après avoir poursuivi les Corcyréens jusqu’à terre, se mirent à rassembler les débris des navires et leurs propres morts. Ils en recueillirent la majeure partie et les amenèrent aux Sybota, port désert de la Thesprotide, où étaient postés les Barbares auxiliaires [*](On peut s’étonner que ce corps auxiliaire n’eût pas été placé par les Corinthiens à la garde de leur camp, pour l’empêcher d’être pillé. Dans l’attente d’une bataille navale, on cherchait à s’assurer de la côte la plus proche, afin de protéger les vaisseaux échoués ou de recueillir les hommes échftppés au naufrage. Comme la flotte corinthienne avait un long trajet à faire pour rejoindre celle des Cor-cyréens, les Barbares avaient dû suivre parallèlement le rivage et se trouvaient par conséquent assez éloignés du campement de la nuit. ). Cela fait, ils se rallièrent et cinglèrent de nouveau contre les Corcyréens. Ceux-ci, craignant une descente sur leur territoire, réunirent ce qui leur restait de bâtiments en état de service, y joignirent ceux qui n’avaient pas combattu, et, accompagnés des vaisseaux athéni

27
ens, ils se portèrent à la rencontre de la flotte ennemie. Il était déjà tard et Ton avait chanté le péan [*](U s’agit ici du péan de guerre, hymne martial que les armées grecques chantaient avant le combat et après la victoire. Cette espèce de Marseillaise grecque était l'œuvre de Tynnichos de Chalcis, lequel, ainsi que Rougé Delisle, n’avait fait aucun autre poëme. Ce péan ne s’est pas conservé. Il y en avait un autre qu’on chantait pour invoquer Apollon dans les épidémies. Homère (Π., I, 473) parle de cette dernière espèce de péan, mais jamais de l’autre. Le péan attribué à Aristote et cité par Athénée est de la seconde espèce. ) comme signal d’attaque, lorsque soudain les Corinthiens se mirent à reculer, en voyant s’approcher vingt vaisseaux d’Athènes. C’était un renfort que les Athéniens avaient envoyé après le départ de leur première escadre; ils avaient craint, non sans raison, que les Cor-cyréens ne fussent vaincus, et que leurs dix vaisseaux ne fussent pas suffisants pour les défendre.