History of the Peloponnesian War

Thucydides

Thucydides. Histoire de la Guerre du Péloponnése. Bétant, Élie-Ami, translator. Paris: Librairie de L. Hachette, 1863.

« Il est donc démontré que nos plaintes sont fondées et que ces gens sont coupables de violence et d’usurpation. Apprenez maintenant que vous ne sauriez les accueillir sans injustice.

« Le traité porte, il est vrai, que toute ville qui n’y est pas inscrite, peut à son gré s’adjoindre à l’une ou à l’autre des parties contractantes. Mais cette clause n’a pas été introduite en faveur des peuples qui n’entreraient dans l’alliance que pour nuire à autrui; elle ne concerne que ceux-là seulement qui, ayant la libre disposition d’eux-mêmes, se trouvent avoir besoin de protection, et qui n’apportent pas à ceux qui auraient l’imprudence de les accueillir, la guerre au lieu de la paix. Or c’est là ce qui vous arriverait si vous ne nous écoutiez pas. En effet, vous ne deviendrez pas seulement leurs auxiliaires, mais nos ennemis: au lieu de nos alliés. Si vous marchez avec eux, nous ne pouvons les punir sans vous frapper en même temps. Votre devoir est avant tout de garder la neutralité, ou mieux encore de vous joindre à nous ; car vous êtes liés par un traité avec les Corinthiens, tandis qu’avec les Corcyréens vous n’ayez jamais eu même un simple armistice. . « D’ailleurs vous ne devez pas encourager les défections. Nous-mêmes, lors de la révolte des Samiens, nous ne fûmes pas de ceux qui l’appuyèrent par leur suffrage [*](Pour les détails de cette révolte des Samiens et la répression opérée par Périclès, voyez liv. I, ch. cxv. Elle eut lieu quatre cent quarante ans av. J. C., sept ans avant la délibération actuelle. ). Les Péloponé-siens étaient partagés sur la convenance de secourir Samos; nous soutînmes hautement que c’est à chacun de châtier ses propres alliés. Si vous accueillez, si vous protégez des coupables, on verra tout autant de vos sujets se joindre à nous, et la loi que vous aurez établie tournera contre vous plus encore que contre nous-mêmes.

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« Tels sont les titres que nous avons à faire valoir auprès de vous, titres suffisants d’après les lois de la Grèce. De plus, nous pouvons faire appel à votre reconnaissance, et nous autoriser d’un ancien service, dont nous demandons aujourd’hui la réciprocité. N’étant pas vos ennemis, il n’est pas à craindre que nous nous .fassions une arme contre vous de cette reconnaissance, et nous ne sommes pas assez vos amis pour en abuser. Lorsque jadis, antérieurement aux guerres Médiques, vous manquiez de vaisseaux longs pour lutter contre Ëgine, vous en reçûtes vingt des Corinthiens [*](Ce fait est rapporté par Hérodote (VI, lxxxix). Cette guerre d’Egine et d’Athènes se place quatre cent quatre-vingt-onze ans av. J. C., l’année qui précéda la bataille de Marathon. ). Ce service, joint à celui que nous vous rendîmes en empêchant les Péloponésiens de secourir Samos, vous permit de triompher des Éginètes et de punir les Samiens. Or cela se passait dans une de ces circonstances, où les hommes, tout entiers à la poursuite de leurs ennemis, oublient tout pour ne songer qu'à la victoire; ils regardent alors comme ami quiconque les sert, fût-il auparavant leur ennemi, et comme adversaire quiconque les contrarie, fût-ce même un ami ; car ils sacrifient jusqu’à leurs intérêts domestiques pour satisfaire leur passion du moment.

« Réfléchissez à ces faits, et que les plus jeunes d’entre vous, après les avoir vérifiés auprès de leurs aînés, se disposent ï nous payer d'un juste retour. Et qu’on ne s’imagine pas que, si notre cause est légitime, votre intérêt, en cas de guerre, serait différent du nôtre. L’intérêt bien entendu consiste à faire le moins de fautes possible. D’ailleurs, cette perspective de guerre, dont les Corcyréens vous font peur afin de vous décider à une injustice, est encore incertaine ; et il serait peu sage d’encourir pour ce motif, de la part des Corinthiens, une inimitié certaine et immédiate. Mieux vaudrait dissiper les défiances soulevées au sujet de Mégare[*](Il ne s’agit pas ici du décret contre Mégare, qui ne fut rendu que l’année suivante, mais de la défection des Mégariens , qui, à la suite d’une guerre avec Corinthe, avaient quitté l’alliance de Lacédémone pour celle d’Athènes. Les Corinthiens en avaient été fort irrités contre les Athéniens. Voyez üv. I, ch. cm. ) ; un dernier service rendu à propos, quelque léger qu’il soit, suffit pour effacer une offense grave.

« Ne soyez pas séduits par l’offre qu’ils vous font d’une marine puissante. On assure bien mieux sa position en respectant ses égaux qu’en se laissant entraîner, par un apparent avantage, à poursuivre un périlleux avenir.

a Mais puisque nous avons rappelé ce que nous avons dit autrefois à Lacédémone, que chacun a le droit de châtier ses alliés, nous attendons de vous une décision semblable. Obligés par notre suffrage, vous ne voudrez pas nous nuire par le vôtre. Payez-nous plutôt de retour. Songez que c’est ici le moment où celui qui nous sert devient notre ami et celui qui nous

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contrarie notre ennemi. Ne recevez pas malgré nous ces Corcy-réens dans votre alliance et ne les soutenez pas dans leurs injustices. Par là vous ferez ce qu’exigent de vous votre devoir et vos plus chers intérêts. »

Tel fut le discours des Corinthiens. Les Athéniens écoutèrent les deux partis et tinrent à ce sujet deux assemblées. Dans la première ils inclinèrent en faveur des Corinthiens ; dans la seconde ils se ravisèrent. Ils ne voulurent pas conclure avec les Corcyréens une ligue offensive et défensive, parce que, si Corcyre venait à réclamer leur coopération contre Corinthe, le traité avec le Péioponèse se serait trouvé rompu ; mais ils formèrent avec eux une alliance défensive, s’engageant à se secourir mutuellement en cas d’attaque dirigée contre Corcyre, contre Athènes ou contre leurs alliés. On sentait bien que de toute manière on aurait la guerre avec le Péioponèse : aussi voulait-on ne pas abandonner aux Corinthiens une ville qui possédait une si forte marine ; on préférait mettre ces peuples aux prises entre eux, afin d’avoir meilleur marché de Corinthe et des autres puissances navales quand viendrait le moment de les combattre. Enfin Corcyre paraissait favorablement située sur la route de l’Italie et de la Sicile [*](Le trajet de Grèce en Sicile s’opérait en longeant la côte occidentale de la Grèce jusqu’au promontoire Acrocéraunien (cap Linguettà) en Epire. De là on traversait vers la pointe (Tlapygie en Italie (canal d’Otrante), sans perdre de vue la terre. Il était donc naturel que, dans ce trajet, on relâchât à Corcyre. ).

Tels furent les motifs qui déterminèrent les Athéniens à recevoir Corcyre dans leur alliance. A peine les Corinthiens furent-ils partis, qu’on envoya au secours des Corcyréens dix vaisseaux commandés par Lacédémonios, fils de Cimon, par Diotimos, fils de Strombichos, et par Protéas, fils d’Épiclès. Ils eurent ordre de ne pas combattre les Corinthiens, à moins que ceux-ci ne vinssent attaquer Corcyre et ne menaçassent d’une descente cette lie ou quelque place de sa dépendance ; dans ce cas ils devaient s’y opposer de tout leur pouvoir. On voulait, par ce moyen terme, éviter la rupture du traité. Ces dix vaisseaux arrivèrent à Corcyre.

Les Corinthiens, aussitôt leurs préparatifs terminés, firent voile contre Corcyre avec cent cinquante vaisseaux, savoir, dix d’Élis, douze de Mégare, dix de Leucade, vingt-sept d’Ambracie, un d’Anactorion, et quatre-vingt-dix de Corinthe. Chacun de ces contingents avait son général particulier; les Corinthiens en avaient cinq, et entre autres Xénoclès fils d’Eu-thyclès. Partis de Leucade, ils gagnèrent le continent qui fait face à Corcyre, et allèrent mouiller à Chimérion en Thespro-tide. C’est un port au-dessus duquel se trouve, à quelque distance de la mer, une ville nommée Éphyra, appartenant à

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l’Éléatide, district de Thesprotide. Non loin de cette place, le lac Achérusien se décharge dans la mer. Le fleuve Achéron, après avoir traversé la Thesprotide, va se perdre dans ce lac et lui donne son nom. Un autre fleuve, le Thyamis, arrose aussi cette contrée et sépare la Thesprotide de la Cestrine. Dans l’espace compris entre ces deux fleuves, s’avance le cap Chi-mérion [*](D’après ce qui vient d’être dit, il paraît que, près de ce promontoire, était un port du même nom. Strabon (VII, p. 224) mentionne le port Glykys, comme étant situé à l’embouchure de l’Achéron. ). Ce fut sur ce point du continent que les Corinthiens’ abordèrent et qu’ils établirent un camp.

A la nouvelle de leur approche, les Corcyréens équipèrent cent dix vaisseaux commandés par Miciadès, Êsimédèset Euryhatos, et allèrent camper dans une des îles nommées Sybota[*](Il y avait deux endroits distincts, désignés par oe même nom: 1° de petites îles, adjacentes à la côte d’Epire, vis-à-vis de la pointe méridionale de Corcyre; 2° un port sur le continent, dans le voisinage de ces mêmes îles. ). Les dix vaisseaux d’Athènes étaient présents. L’armée de terre, renforcée par mille hoplites de Zacynthe, prit position sur le promontoire de Leucimme. De leur côté, les Corinthiens avaient sur le continent un grand nombre de Barbares auxiliaires; car les habitants de ces. contrées ont de tout temps été leurs amis.

Quand leurs dispositions furent terminées[*](Les apprêts d’un combat naval consistaient principalement à débarrasser les vaisseaux de tout le matériel superflu. On déposait à terre les grandes voiles; car on ne manœuvrait qu’à la rame pendant le combat. ), les Corinthiens prirent des vivfres pour trois jours et quittèrent Chi-mérion pendant la nuit, déterminés à livrer bataille. Ils étaient en mer au lever de l’aurore, lorsqu’ils découvrirent au large la flotte corcyréenne qui s'avançait contre eux. Dès qu’on se fut aperçu, chacune des deux armées se mit en ordre de combat. A l’aile droite des Corcyréens étaient placés les vaisseaux d’Athènes; le reste de la ligne était formé par les Corcyréens eux-mêmes, partagés en trois divisions, dont chacune était commandée par un des trois généraux. Les Corinthiens avaient à leur aile droite les vaisseaux de Mégère et d’Ambracie, au centre le reste de leurs alliés, chacun à son rang ; les Corinthiens eux-mêmes occupaient la gauche avec les bâtiments les plus lestes. Ils se trouvaient ainsi en face des Athéniens et de l’aile droite de la flotte corcyréenne.

Les signaux arborés de part et d’autre[*](Au commencement d’une action navale, l’usage était d’arborer pour signal un drapeau sur la rive voisine, où il restait déployé tant que durait le combat. La même chose avait lieu sur fbrre, quand l’action se passait sous les murs d’une ville. Voyez liv. I, ch. Lxm. ), on se joignit et l’action s’engagea. Des deiix côtés les tillacs étaient couverts d’hoplites, d’archers et de gens de trait, mais rangés suivant l'ancienne tactique et d’une manière défectueuse. On se battait avec acharnement, mais sans art; on eût dit que l’action se passait sur terre. Une fois aux prises, le nombre et l’entassement des vaisseaux ne permettaient pas de se dégager aisément. Toute l’espérance de la victoire résidait dans les hoplites qui garnissaient les ponts, d’où ils combattaient de pied ferme, tandis que les bâtiments restaient immobiles. On ne cherchait

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point à forcer la ligne ennemie[*](Manœuvre favorite des Athéniens. Elle consistait à percer la ligne de bataille, en endommageant les flancs des vaisseaux ennemis, puis à virer de bord pour les attaquer par derrière, en semant le désordre parmi eux. ); mais on apportait au combat plus de courage et de vigueur que d’habileté ; en un mot, ce n'était partout que tumulte et confusion.

Dans ce désordre, les vaisseaux d’Athènes voyaient-ils les Corcyréens pressés, ils accouraient pour intimider les ennemis; mais leurs généraux évitaient de prendre l'offensive, n’osant pas enfreindre leurs instructions. L’aile droite des Corinthiens fut très-maltraitée. Les Corcyréens, avec vingt-trois vaisseaux, la mirent en fuite, la dispersèrent et la poussèrent à la côte; puis, s’avançant jusqu’au camp, ils débarquèrent, brûlèrent les tentes désertes et pillèrent la caisse. Sur ce point, les Corinthiens et leurs alliés étaient donc vaincus et les Corcyréens vainqueurs; mais il en était tout autrement à la gauche, qu'occupaient les Corinthiens eux-mêmes, et où ils avaient un avantage décidé; car les Corcyréens, déjà inférieurs en nombre, étaient encore affaiblis par l’éloignement de leurs vingt vaisseaux détachés à la poursuite des ennemis. Les Athéniens, voyant leurs alliés ébranlés, les secoururent avec moins d’hésitation. Jusque-là ils s’étaient tenus sur la réserve; mais, quand la déroute fut décidée et que les Corinthiens s’acharnèrent sur leurs ennemis, chacun prit part à l’action; tout fut confondu; alors Corinthiens et Athéniens se virent forcés d’en venir aux mains ensemble.

Après la défaite, les Corinthiens ne s’arrêtèrent pas à remorquer les coques des bâtiments coulés; ils ne s’occupèrent que des hommes, et ce fut pour les massacrer bien plus que pour les faire prisonniers. Ignorant la défaite de leur aile droite, ils allaient tuant indistinctement amis et ennemis; comme les deux flottes étaient très-nombreuses et qu’elles couvraient une vaste étendue de mer, il n’était pas facile dans la mêlée de discerner les vainqueurs et les vaincus. Ce fut, pour le nombre des vaisseaux, le combat naval le plus considérable que les Grecs se fussent encore livré entre eux.

Les Corinthiens, après avoir poursuivi les Corcyréens jusqu’à terre, se mirent à rassembler les débris des navires et leurs propres morts. Ils en recueillirent la majeure partie et les amenèrent aux Sybota, port désert de la Thesprotide, où étaient postés les Barbares auxiliaires [*](On peut s’étonner que ce corps auxiliaire n’eût pas été placé par les Corinthiens à la garde de leur camp, pour l’empêcher d’être pillé. Dans l’attente d’une bataille navale, on cherchait à s’assurer de la côte la plus proche, afin de protéger les vaisseaux échoués ou de recueillir les hommes échftppés au naufrage. Comme la flotte corinthienne avait un long trajet à faire pour rejoindre celle des Cor-cyréens, les Barbares avaient dû suivre parallèlement le rivage et se trouvaient par conséquent assez éloignés du campement de la nuit. ). Cela fait, ils se rallièrent et cinglèrent de nouveau contre les Corcyréens. Ceux-ci, craignant une descente sur leur territoire, réunirent ce qui leur restait de bâtiments en état de service, y joignirent ceux qui n’avaient pas combattu, et, accompagnés des vaisseaux athéni

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ens, ils se portèrent à la rencontre de la flotte ennemie. Il était déjà tard et Ton avait chanté le péan [*](U s’agit ici du péan de guerre, hymne martial que les armées grecques chantaient avant le combat et après la victoire. Cette espèce de Marseillaise grecque était l'œuvre de Tynnichos de Chalcis, lequel, ainsi que Rougé Delisle, n’avait fait aucun autre poëme. Ce péan ne s’est pas conservé. Il y en avait un autre qu’on chantait pour invoquer Apollon dans les épidémies. Homère (Π., I, 473) parle de cette dernière espèce de péan, mais jamais de l’autre. Le péan attribué à Aristote et cité par Athénée est de la seconde espèce. ) comme signal d’attaque, lorsque soudain les Corinthiens se mirent à reculer, en voyant s’approcher vingt vaisseaux d’Athènes. C’était un renfort que les Athéniens avaient envoyé après le départ de leur première escadre; ils avaient craint, non sans raison, que les Cor-cyréens ne fussent vaincus, et que leurs dix vaisseaux ne fussent pas suffisants pour les défendre.

Les Corinthièns furent les premiers à découvrir ces vaisseaux; ils soupçonnèrent qu’ils venaient d’Athènes, et, les croyant plus nombreux qu’ils n’étaient, ils reculèrent. Les Corcyréens, moins bien placés pour les apercevoir, s’étonnaient de ce mouvement rétrograde; mais enfin quelques-uns les discernèrent et dirent que c’étaient des vaisseaux qui s’approchaient. Alors eux aussi se replièrent, car le jour commençait à baisser, et les Corinthiens par leur retraite avaient mis fin au combat. Ce fut ainsi qu’ils se séparèrent, et l’engagement se términa à la nuit. Les Corcyréens avaient regagné leur campement sur la pointe de Leucimme, lorsque les vingt vaisseaux athéniens, commandés par Glauoon, fils de Léagros, et par Andocidès, fils de Léogoras, arrivèrent à travers les morts et les débris, peu après avoir été signalés. Comme il était nuit close, les Corcyréens eurent peur que ce ne fût l’ennemi; mais ensuite on les reconnut et ils entrèrent en rade.

Le lendemain, les trente vaisseaux d’Athènes et tous ceux de Corcyre qui étaient encore à flot, cinglèrent versi le port des Sybota, où était mouillée la flotte corinthienne, et lui offrirent le combat. Les Corinthiens levèrent l’ancre et se rangèrent en ligne en avant du rivage ; mais ils se tinrent immobiles, décidés qu'ils étaient à ne pas accepter la bataille, à moins d’absolue nécessité. Ils craignaient le renfort de vaisseaux intacts survenu d’Athènes, sans parler des difficultés qu’ils éprouvaient pour garder à bord leurs prisonniers et pour réparer leurs vaisseaux sur une plage déserte. Ils songeaient donc à effectuer leur retraite, et appréhendaient que les Athéniens, regardant le traité comme rompu à cause de l’engagement de la veille, ne leur fermassent le retour.