History of the Peloponnesian War
Thucydides
Thucydides. Histoire de la Guerre du Péloponnése. Bétant, Élie-Ami, translator. Paris: Librairie de L. Hachette, 1863.
Telles furent les marines les plus puissantes de la Grèce; or toutes, comme on le voit, sont postérieures de plusieurs générations à la guerre de Troie. Elles n’avaient qu’un petit nombre de trirèmes et se composaient, comme dans l’ancien temps, de pentécontores et de vaisseaux longs[*](Les pentécontores étaient des vaisseaux de guerre à 50 rames, disposées sur un seul rang, 25 de chaque côté. Les premiers bâtiments de ce genre qui servirent en Grèce furent ceux sur lesquels arrivèrent à Argos les Egyptiens de Danaüs (Pline, Nat. Hist., VU, 57). C’est probablement à cette circonstance qu’il faut rapporter 1e nombre légendaire des 50 filles de ce prince et des 50 fils de son frère Ægyptus (Sésostris). Plus tard, le navire Argo fut construit sur ee modèle. Le nom de vaisseaux longs est un terme générique, désignant les vaisseaux de guerre, par opposition aux vaisseaux ronds ou bâtiments marchands. ). Peu avant les guerres Médiques et la mort du roi des Perses Darius, successeur de Cambyse, les tyrans de Sicile eurent beaucoup de trirèmes, de même que les Corcyréens [*](Gélon, tyran de Syracuse, offrit aux Grecs menacés par les Perses, 200 trirèmes, à condition qu’il aurait le commandement en chef des alliés; ce qui ne fut pas accepté. Les Corcyréens envoyèrent 60 vaisseaux qui ne rejoignirent pas la flotte grecque (Hérod.,VU, 158 et 166). ). Ce sont les dernières marines considérables que la Grèce ait possédées, avant l’invasion de Xerxês : celles des Ëginètes, des Athéniens et de quelques autres peuples étaient sans importance et presque uniquement .composées de pentécontores. Ce fut assez tard que, sur le conseil de Thémistocle, les Athéniens, alors en guerre avec les Ëginètes et dans l’attente de l'invasion barbare, firent construire les vaisseaux sur lesquels ils combattirent[*](A Salamine. Peu avant la guerre, Thémistocle avait persuadé aux Athéniens de consacrer à l’augmentation de leur flotte les revenus des mines d’argent de Laurion (Plutarq., Thém., 4). ); et encore ces vaisseaux n’étaient-ils pas tous pontés.
Telle était la marine des Grecs dans l’antiquité et à des époques plus rapprochées de nous. Néanmoins les villes qui avaient des flottes se rendirent doublement puissantes, et par les revenus qu’elles en tiraient, et par leur supériorité sur les autres cités; au moyen de leurs vaisseaux, elles subjuguaient les îles, surtout quand leur propre territoire ne suffisait pas à leurs besoins. Sur terre il ne s’alluma aucune guerre d’où pût résulter quelque agrandissement. Parfois des voisins en vinrent aux mains les uns avec les autres ; mais les Grecs ne formèrent aucune expédition lointaine dans un esprit de conquête. On ne
Quelques États rencontrèrent des obstacles à leur développement. Les Ioniens, par exemple, étaient parvenus à un degré éminent de prospérité, lorsque Cyrus, à la tête des Perses, après avoir renversé Crésus et soumis toute la contrée comprise entre le fleuve Halys et la mer, attaqua et réduisit en esclavage les villes du continent[*](Les villes grecques d’Asie Mineure. Le fleuve Halys (Kisil-Irmak) formait la limite orientale de l’empire de Crésus. Il sort du mont Antitaurus, coule au nord et se jette dans le Pont-Euiin, en séparant là Paphlagonie et le Pont. ). Ensuite Darius, à la faveur de la marine phénicienne, subjugua pareillement les îles.
Les tyrans établis dans les cités grecques, uniquement occupés de leurs intérêts, de leur sûfeté personnelle et de l’agrandissement de leur maison, se contentaient de vivre en sécurité dans l’enceinte de leurs villes. A part quelques entreprises contre leurs voisins, aucun d’eux ne fit rien de remarquable ; j’excepte les tyrans de Sicile, qui élevèrent très-haut leur puissance [*](Le plus puissant des anciens tyrans de la Sicile fut Gélon de Syracuse, qui remporta sur les Carthaginois une grande victoire près de la ville d’Himéra en Sicile, le même jour, dit-on, que fut gagnée par les Grecs la bataille de Salamine (30 septembre 480 av. J. C.). ). Ainsi,pendant uneloDgue suite d’années,tout concourut à mettre la Grèce dans l’impossibilité de réunir ses forces pour quelque grande opération; l’isolement empêchait l’esprit de conquête.
Mais enfin les tyrans d’Athènes et ceux qui avaient si longtemps opprimé presque toute la Grèce furent tous renversés par les Lacédémoniens, à l'exception des tyrans de la Sicile [*](Les Lacédémoniens expulsèrent les Cypsélides de Corinthe, Lygdamis de Naxos, Eschînes de Sicyone, Symmachos de Thasos, Aulis de Phocide, Aristogénès de Milet, enfin les Pisistratides d’Athènes. ). Quant à Lacédémone, depuis sa fondation par les Do-riens qui l’habitent[*](Thucydide parle encore, au livre V, 16, de la fondation de Lacédémone par les Doriens. Il veut dire leur établissement dans cette ville; car elle existait longtemps avant l’invasion dorienne; mais elle était peu considérable, tandis que les Doriens en firent la capitale du pays. ), elle fut travaillée de dissensions plus qu’aucune autre ville à nous connue ; ce qui ne l’empêcha pas de se donner de bonnes lois et de se préserver de la tyranuie, et cela dès les temps les plus anciens: car plus de quatre cents ans se sont écoulés jusqu’à la fin de la guerre actuelle, depuis que cette ville est régie par la même constitution [*](On fixe communément à 885 av. J. C. l’époque de la législation de Lycurgue. La guerre du Péloponèse finit en 404. Donc Thucydide rapproche de 81 ans la date de Lycurgue. ). C’est là le secret de son ascendant et de sa force. t
Il s’était passé peu d’années depuis l’extinction de la tyrannie en Grèce, quand se livra la bataille de Marathon entre les Mèdes et les Athéniens [*](L’expulsion des Pisistratides eut lieu en 510 av. J. C. ; la bataille de Marathon en 490. ). Dix ans après, le Barbare s’avança de nouveau avec sa grande armée pour asservir la Grèce. Devant l’imminence du danger, les Lacédémoniens, alors les plus puissants des Grecs, se mirent à la tête des peuples qui s'armèrent pour la défense commune ; tandis que les Athéniens, à
Lorsque le Barbare eut été repoussé par les forces combinées de la Grèce, ceux des Grecs qui avaient secoué le joug des Perses ou pris part à la lutte ne tardèrent pas à se diviser entre Athènes et Lacédémone, les deux États qui avaient déployé le plus de forces, l’un sur terre, l'autre sur mer. Pendant quelque temps ces deux puissances marchèrent d’accord; mais ensuite elles se brouillèrent; et, soutenues par leurs alliés respectifs, elles en vinrent à des hostilités déclarées. Dès lors le reste des Grecs, au moindre différend qui éclatait entre eux, venaient se ranger dans l’un ou l’autre parti. De cette façon, tout l’intervalle compris entre les guerres médiques et la guerre actuelle, les Lacédémoniens et les Athéniens le passèrent dans une continuelle alternative de trêves et de combats, soit entre eux, soit avec les alliés qui les abandonnaient. Aussi acquirent-ils une parfaite expérience des armes en se formant à l’école des dangers.
Les Lacédémoniens n’exigeaient de leurs alliés aucun tribut; ils se contentaient de veiller à ce qu’ils eussent toujours un gouvernement oligarchique en harmonie avec le leur. Les Athéniens, avec le temps, prirent les vaisseaux des villes alliées, excepté ceux de Chios et de Lesbos, et ils imposèrent à toutes une contribution d’argent[*](Les-conditions primitives de Taliiance d’Athènes sont indiquées aux chap. xcxvi et xcvii. Au commencement de la guerre du Péloponèse, il ne restait plus que les îles de Chios et de Lesbos à qui elles s’appliquassent encore. Toutes les autres villes alliées, après avoir voulu secouer le joug, avaient été successivement désarmées et soumises à une aggravation de tribut. ). C’est là ce qui leur a permis de déployer à eux seuls, dans la présente guerre, des forces plus imposantes qu’à l’époque de leur plus grande prospérité, alors que leur alliance n’avait encore souffert aucune atteinte.
Voilà ce que j’ai découtert sur l’antiquité. Au surplus, il est dangereux d’accueillir sans examen toute espèce de témoignage : car les hommes se transmettent de main en main, sans jamais les vérifier, les traditions des anciens, même celles qui concernent leur patrie. C’est ainsi que les Athéniens sont persuadés qu’Hipparque exerçait la tyrannie lorsqu’il fut tué par Harmodios et Aristogiton, ils ignorent que c’était Hippias qui avait succédé à Pisistrate son père, comme plus âgé que ses frères Hipparque et Thessalos ; qu’au jour et à l’instant marqués pour l'exécution de leur complot, Harmodios et Aristogiton [*](Comparez VI, 54-59. Ce préjugé populaire, déjà combattu par Hérodote (VI, lv), se trouve reproduit dans l'hymne patriotique d’Harmodios et d’Aristogiton, ainsi que dans le dialogue d’Hipparque, attribué au philosophe Platon. ) s’imaginant qu’Hippias avait été averti par un de leurs affidés et se tenait sur ses gardes, renoncèrent à le frapper, mais voulurent au moins faire quelque coup d’éclat avant d’être saisis ; et
Sans remonter à des temps effacés de la mémoire, on peut citer plusieurs faits rapprochés, sur lesquels la Grèce entière s’est formé les idées les plus fausses; par exemple que les rois de Lacédémone donnent chacun deux suffrages au lieu d’un et que les Lacédémoniens ont un bataillon nommé Pitanatès, lequel n’a jamais existé[*](Allusion dirigée, à ce qu’il paraît, contre l’historien Hérodote, auquel appartiennent ces deux opinions (VI, lvii, et IX, liii). ) : tant la plupart des hommes se montrent insouciants dans la recherche de la vérité et disposés à recevoir les opinions toutes faites.
Néanmoins, d’après les preuves que je viens d’exposer, on ne risque pas de s’égarer en admettant mes assertionsy plutôt que les brillantes exagérations des poètes ou les récits plus attrayants qu’avérés des logographes [*](Ce nom désigne les plus anciens chroniqueurs grecs, qui recueillirent les traditions concernant les origines des villes, des temples, des peuples ou des rois, et qui les rédigèrent en prose, dans un style simple et naïf. Les logographes furent· la plupart Ioniens. Parmi eux on cite Cadmos, Hécatée et Denys, tous trois de Milet, Hellanicos de Mytilène. Charon de Lampsaque. Sauf de rares fragments, leurs ouvrages sont perdus. ). Ce sont des choses qui échappent à une démonstration rigoureuse, et qui, pour la plupart, ont perdu toute créance, parce qu’elles sont tombées dans le domaine des fables. En matières si anciennes, on doit se contenter des résultats que j’ai obtenus en consultant les témoignages les plus authentiques; et, bien que les hommes aient une tendance constante à regarder la guerre dans laquelle ils sont engagés comme la plus importante de toutes, puis, lorsqu'elle est finie, à admirer plutôt celles d’autrefois, il suffit d’examiner les faits pour se convaincre que celle-ci a surpassé toutes les précédentes.
Quant aux discours tenus avant ou pendant la guerre, les reproduire textuellement était difficile, soit pour moi lorsque je les avais entendus,.soit pour ceux qui m’en rendaient compte. J’ai prêté à chacun le langage qui m’a paru le plus en harmonie avec les circonstances où il se trouvait placé, tout en me tenant, pour le fond des idées, aussi près que possible des discours réellement prononcés. Pour ce qui est des faits, je ne m’en suis pas rapporté au dire du premier venu ou à mes impressions personnelles; je n’ai raconté que ceux dont j’avais moi-même été spectateur ou sur lesquels je m’étais procuré des renseignements précis et d’une entière exactitude. Or, j’avais de la peine à y parvenir, parce que les témoins oculaires n’étaient pas toujours d’accord sur le même événement et variaient suivant leurs sympathies ou la fidélité de leur mémoire.
Peut-être mes récits, dénués du prestige des fables, perdront-ils de leur intérêt; il me suffit qu’ils soient trouvés
De toutes les guerres précédentes la plus considérable fut celle des Mèdes ; cependant deux combats sur terre et autant sur mer en décidèrent promptement l’issue[*](Sur terre, les batailles des Thermopyles et de Platée; sur mer, celles de PArtémision et de Salamine. ). Celle-ci au contraire a été très-longue; et, pendant sa durée, la Grèce a éprouvé des désastres tels qu’il n’y en eut jamais de pareils dans un-même espace de temps. Jamais tant de villes prises et dévastées par les Barbares ou par les Grecs armés les uns contre les autres : il en est même qui changèrent d’habitants par suite de la çonquête; jamais tant de proscriptions, tant de massacres dans les combats ou les émeutes. Des événements jadis célébrés par la renommée, mais rarement attestés par les faits, ont cessé d’être incroyables : violentes secousses ébranlant à la fois une immense étendue de terre, éclipses de soleil plus fréquentes qu’en aucun autre temps connu; en certains endroits sécheresses excessives, accompagnées de famine; enfin le plus terrible des fléaux, la peste, qui dépeupla une partie de la Grèce. Toutes ces calamités se réunirent pour aggraver les maux de cette guerre.
Les Athéniens et les Péloponésiens la commencèrent en rompant la paix de trente ans, conclue après la conquête de l’Eubée [*](Par les Athéniens. Voy. chap. cxiv et cxv.). J'ai exposé d’abord les démêlés avant-coureurs de cette rupture, afin qu’on ne fût pas à se demander un jour quelle avait été l’origine d’un si grand conflit. La cause la plus réelle, quoique la moins avouée, celle qui rendit la guerre inévitable, fut, selon moi, la crainte qu’inspirait aux Lacédémoniens l’accroissement de la puissance d’Athènes. Au surplus je vais énoncer les prétextes qui furent allégués de part et d’autre pour rompre la paix et pour entamer les hostilités.
Èpidamne est une ville située à droite en entrant dans le golfe Ionien[*](Thucydide, ainsi qu’Hérodote, donne à l’Adriatique le nom de golfe Ionien ou de golfe de la mer Ionienne. Épi-damne était située sur une presqu’île de Plllyrie, à quarante lieues au N. de Corcyre. Elle fut fondée en 627 av. J. C. Corcyre elle-même avait été fondée par les Corinthiens sept cent trente-cinq ans av. J. C., la même année que Syracuse. Les Romains changèrent le nom d’JÊ-pidamne en celui de Dyrrachium. C’est aujourd’hui la Ville de Durraxzo. ); près d’elle habitent les Taulantiens, Barbares de race illyrienne. Cette ville fut fondée par les Corcyréens; le chef de la colonie fut le Corinthien Phalios, fils d’Ëratoclidès et descendant d’Hercule, appelé de la métropole suivant l’antique usage; des Corinthiens et d’autres Grecs d’origine dorienne se joignirent à cet établissement. Avec le temps Ëpidamne devint
Les Êpidamniens, voyant qu’ils n’avaient aucune assistance à espérer de Corcyre, se trouvèrent dans un cruel embarras. Ils envoyèrent à Delphes pour demander au dieu s’ils devaient remettre leur ville aux Corinthiens comme à ses fondateurs et essayer d’obtenir d’eux quelque secours. L'oracle leur répondit de se donner aux Corinthiens et de les prendre pour chefs. En conséquence les Êpidamniens se rendirent à Corinthe; et, conformément à l’oracle, ils remirent aux Corinthiens la colonie, en représentant que son fondateur était de Corinthe et en s’appuyant sur la réponse du dieu. Ils conjurèrent les Corinthiens d’avoir pitié de leur détresse et de leur accorder protection. Les Corinthiens se crurent en droit d’ac-cueillir cette demande. Ils regardaient Êpidamne comme aussi bien à eux qu’aux Corcyréens; de plus ces derniers leur étaient odieux, parce qu’ils les négligeaient, quoique étant leurs colons; dans les solennités nationales ils leur refusaient les distinctions d’usage; ils ne prenaient pas, comme les autres colonies, un citoyen de Corinthe pour inaugurateur des sacrifices; enfin ils méprisaient leur métropole, parce qu’à cette époque ils rivalisaient de richesses avec les plus opulentes cités de la Grèce, qu’ils surpassaient même en puissance militaire. Ils allaient jusqu’à se vanter de posséder la première force navale, en qualité d’héritiers des Phéaciens qui avaient habité Corcyre avant eux, et dont la marine était très-renommée[*](L’ile de Corcyre passait pour être la même qu’Homère appelle Schérta, et où il place l’habitation des Phéaciens. Aussi les Corcyréens rendaient-ils un culte au héros Alcinoüs. Voyez liv. III, ch. LXX. ); aussi travaillaient-ils sans relâche à augmenter leur flotte, déjà considérable, puisqu’ils possédaient cent vingt trirèmes quand la guerre éclata.
Avec tant de sujets de plainte, les Corinthiens accordèrent de grand cœur le secours demandé. Ils invitèrent quiconque