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                  <head><hi rend="italic">CHAPITRE I </hi> ? Du Senat, &amp; de sa puissance.</head>
                  <p> Le Senat. est l’assemblee légitimé des Conseillers d’estat, pour donner aduis
                     à ceux qui ont la puissancé souueraine en toute Republique. Iusques icy nous
                     auons discouru de la souueraineté, &amp; des marques d’icelle: puis nous auons
                     touché la diuersîté des Republiques. Disons maintenant du Senat, puis nous
                     dirons des Officiers, mettant les choses principales en premier lieu. Non pas
                     que la Republique ne puisse estre maintenue sans Senat. Car le Prince peut
                     estre si sage, &amp; sî bien auisé, qu’il ne trouuera meilleur conseil que le
                     sien: ou bien se défiant d’vn chacun, ne prendra l’aduis ny des siens, ny des
                     estrangers: comme1 <note place="margin"> Plutar. In Demetrio.</note> Antigon
                     Roy d’Asîe, Loys x i. en ce Royaume, que l’Empereur Charles v. suiuoit à la
                     trace, 2 <note place="margin"> Tranquil. In Caesar.</note> Iules Cesar entre
                     les Romains qui ne disoit iamais rien des entreprises, ny des voyages, ny du
                     iour de la bataille: qui font venus à chef de hautes entreprises, ores qu’ils
                     fussent assaillis dé grands &amp; trespuissàns ennemis: &amp; d’autant
                     estoient-ils plus redoutez, que leurs desseings estans clos &amp; couuerts, se
                     trouuoient plus tost executez, que les ennemis en eussent le vent, qui par ce
                     moyen estoient surpris: &amp; les sugets tenus en ceruelle, &amp; prests
                     d’exploiter, &amp; obéir à leur Prince, sî tost qu’il auroit leué la main: tout
                     ainsi que les mémbres du corps bien composez sont prests à receuoir, &amp;
                     mettre en effect les mandemens de la raison, sans auoir part au conseil
                     d’icelle. Or ° <note place="margin"> ceste question est touchee par Lampridius
                        en la vie de Seuere.</note> plusîeurs sans cause, à mon aduis, ont doubté,
                     s’il est plus expedient d’auoir vn sage &amp; vertueux Prince sans conseil,
                     qu’vn Prince hébété pourueu de bon cônseil: &amp; les plus sages ontresolu que
                     l'vn ny l’autre ne vaut rien. Mais si le Prince <note place="margin"> S’il est
                        moins dangereux d’avoir vn bon Prince assiste d’vn mauuais conseil, au’vn
                        mauuais Prince conduit par bon conseil.</note> est si prudent qu’ils
                     supofent, il n’a pas grand affaire de conseil: &amp; le plus haut poinct qu’il
                     peut gaigner és choses de cônsequence, c’est de tenir ses resolutions
                     secrettes, lesquelles descouuertes, ne seruent non plus que mines esuentees.
                     Aussi les sages Princes y donnent fi bon ordre, que les choses que moins ils
                     veulent faire, sont celles dot ils parlent le plus. Et quant au Prince hebeté,
                     comment seroit-il pourueu de bon conseil, puis que le chois dépend de sa
                     volonté? &amp; que le premier <pb n="252"/> poinct de sagesse gist à sçauoir
                     bien cognoistre les hommes sàges, &amp; en faire le chois à propos, pour suiure
                     leur conseil? Mais d'autant que la splendeur &amp; beauté de sagesse est si
                     rare entre les hommes, &amp; qu’il faut receuoir en toute obeissance les
                     Princes qu’il plaist à Dieu nous enuoyer, le plus beau souhait qu’on peut
                     faire, c’est d’auoir vn sàge conseil: &amp; n’est pas à beaucoup pres si
                     dangereux d'auoir vn mauuais Prince, &amp; bon conseil, qu'vn bon Prince
                     conduit par mauuais conseil, comme disoit l’Empereur Alexandre. I’ay dit que le
                     Prince soit conduit par l’aduis du conseil: ce qu’il doit faire non seulement
                     és choses grades &amp; d’importance, ains encores és choses legeres. car il n'y
                     a rien qui plus authorise les loix, &amp; mandemént d’vn Prince, d’vn peuple,
                     d’vne seigneurie, que les faire passer par l’aduis d’vn sage conseil, d’vn
                     Senat, d’vne Cour. comme Charles v. sùrnommé le Sage, ayant receu les
                     appellations &amp; plaintes de ceux de Guyene, sugets du Roy d’Angleterre,
                     contreuenant directement au traité de Bretigni, il assembla tous les Princes en
                     Parlement, disant qu’il les auoit fait venir pour auoir leur aduis, &amp; se
                     corriger, s’il auoit fait chose qu’il ne deust faire. Car les sugets voyâns les
                     edits &amp; mandemens passez, contre les resolutions du conseil, sont induits à
                     les mesprisèr: &amp; du mespris des loix vient le mespris des Magistrats, &amp;
                     puis la rébellion ouuerte contre les Princes, qui tire apres soy la subuersion
                     des estats. C’est pourquoy on remarqua, que Hierosme Roy de Sicile perdit son
                     estat, &amp; fut cruellement tué, auec tous ses parens &amp; amis, pour auoir
                     mesprisé le Senat, sans rien luy3 <note place="margin"> Liuius de Hieronymo:
                        Reguante Hierone manserat publicum consilium: post mortem eius nulla de re
                        neque conuocati, neque consulti fuerunt.</note> communiquer: &amp; par le
                     moyen duquel son ayeul auoit gouuerné l’estat cinquante ans &amp; plus, ayant
                     empieté la souueraineté. Cesàr fist la mesme faute gouuernant la Republique
                     sans l’aduis du Senat: &amp; la principale occasion qu’on print pour Ie tuer,
                     fut par ce qu'il ne daigna se leuer deuânt le Senat, à la suasion de son
                     flateur Cornélius Balbus. &amp; pour mesme cause les Romains auoient tué le
                     premier, &amp; chassé le dernier Roy, d’autant que l’vn mesprisoit le Senat,
                     faisant tout à sa teste: l’autre le vouloit abolir du tout, suprimant les
                     Senateurs par mort. Et pour ceste cause le Roy Loys x i. ne voulut pas que son
                     fils Charles viii. sceust plus de trois mots de Latin, qu’on a rayez de
                     l’histoire de Philippe de Comines: afin qu’il sè gouuernast par conseil,
                     cognoissant bien que ceux qui ont bonne opinion de leur suffisance, ne font
                     rien que de leur cerueau: ce qui auoit réduit Loys xr. à vn doigt pres de sa
                     ruine, comme il confessa depuis. Aussi est-il certain que le sçauoir d’vn
                     Prince, s’il n’est accompli d’vne bien rare &amp; singuliere vertu, est comme
                     vn dangereux cousteau en la main d’vn furieux: &amp; n’y a rien plus à craindre
                     qu’vn sçauoir accompaigné d’iniustice, &amp; armé de puissancé. Il ne s’est
                     point trouue de Prince, hors le faict des armes, gueres plus ignare que Traian,
                     ny quasi plus sçauant que Néron: &amp; toutefois cestuy-cy n’eut onques son
                     pareil en cruauté, ny cestuy-là en bonté; l’vn mesprisoit, l’autre reueroit le
                     Senat. Puis donc que le Senat est <pb n="253"/> vne chose sî vtile en la
                     Monarchie, &amp; sî necessaire és estats populaires &amp; Aristocratiques,
                     qu’ils ne peuuent subsîster, disonsen premier lieu des qualitez requises aux
                     senateurs, puis du nombre d’iceux: &amp; s’il doibt y auoir plus d’vn cônseil,
                     &amp; les chosès qu’on y doibt traiter: &amp; en dernier lieu quelle puissance
                     on doibt donner au senat. I’ay dit que le sènat est vne assemblee légitimé,
                     cela s’entend de la puissance qui leur est donnee du souuerain, de s'assembler
                     en temps, &amp; lieu ordonné. Quant au lieu il ne peut chaloir où soit: car
                     bien souuent l’occasîon le presente ou les affaires sè doibuent executer. mais
                     Lycurgue Legislateur a esté loüé de la defense qu’il fîst de mettre pourtraits,
                     ny peintures, au lieu où le senat deliberoit: parce qu’il aduient souuent, que
                     la veüe de telles chosès distrait la fantaisîe, &amp; transporte la raison qui
                     doibt entièrement estre tendue à ce qu’on dit. I'ay dit Conseillers d’estat,
                     pour la différence des autres Consèillers &amp; Officiers qui souuent sont
                     appelez, pour donner aduis aux Princes, chacun sélon sa vacation &amp; qualité,
                     &amp; neantmoins ils ne sont point conseillers d’estat, ny ordinaires. Et quând
                     au tiltre de sènateur, il sîgnifie vieillard, comme aussî les Grecs appellent
                     le Senat GREEK TEXT, qui monstre bien que les Grecs &amp; Latins composoient
                     leur consèil de vieillards, ou de Senieurs, que nous appellons Seigneurs, pour
                     l’auctorité &amp; dignité qu’on a tousîours donné aux anciens, comme aux plus
                     sàges &amp; mieux experimentez. Aussî par la coustume des <note place="margin">
                        Demosthene. Contra Leptinem.</note> Atheniens, quand le peuple estoit
                     assemblé pour donner aduis, l’huissîer appelloit a haulte voix ceux qui auoient
                     attaint cinquante ans, pour cônsèiller ce qui estoit bon &amp; vtile au public.
                     Et non seulement les Grecs &amp; Latins ont déféré Ia prerogatiue aux
                     vieillards de donner conseil à la Republique: ains aussî les Ægyptiens, Perses,
                     Hebrieux, qui ont apris aux autres peuples de bien &amp; sâgement ordonner
                     leurs estats. Et quelle ordonnance plus diuine voulons nous que celle de Dieu?
                     Quand il voulut establir vn senat, Assemblez moy, dit-il, soixante &amp; dix
                     des plus anciens de tout le peuple, gens sages &amp; craignans Dieu. Car
                     combien qu’on peust trouuer nombre deieunes hommes attrempez, sages, vertueux,
                     voire experimentez aux affaires (chosè toutesfois bien difficile) sî est-ce
                     qu’il seroit perilleux d’en composèr vn senat (qui seroit plustost vn iuuenat)
                     d’autant que leur conseil ne seroit receu, ny des ieunes, ny des vieux: car les
                     vns s'estimeroient autant, &amp; les autres plus sages que tels conseillers. Et
                     en matiere d’estat, sî en chose, du monde, l’opinion n’a pas moins, &amp; bien
                     souuent a plus d’effect que la vérité. Or il n’y a rien plus dangereux, que les
                     sugets ayent opiniôn d’estre plus sages que les gouuerneurs. Et sî les sugets
                     ont mauuaise opinion de ceux qui commandent, comment obeyront-ils? &amp; s'ils
                     n’obeissent quelle issue en peut-on esperer? C’est pourquoy Solon defendit au
                     ieune homme l’entree du senat, ores qu’il semblast estre bien7 <note place="margin"> GREEK TEXT.</note> sage. Et Lycürgue au parauant Solon,
                     composa le senat de8 <note place="margin"> GREEK TEXT vocauit.</note>
                     vieillards. Et non sans cause Ies loix ont donné la <pb n="254"/> prerogatiue
                     d’honneur, priuileges, &amp; dignitez aux vieillards, poùr Ia presumprion qu’on
                     doibt auoir qu’ils sont plus sages, mieux entendus, &amp; plus propres à
                     conseiller que les ieunes. Ie ne veux pas dire que la qualité de vieillessè
                     suffise pour auoir entree au Senat d’vne Republique, &amp; mesmement si la
                     vieissesse est recrue &amp; ia decrepite, defaillant les forces naturelles,
                     &amp; que le cerueau affoibli ne puisse faire son debuoir. Platon mesme, qui
                     veut que les vieillards soient gardes de la Republique, excuse ceux-là. Aussi
                     est-il dit en l’escriture, que Dieu ayant eleu soixante &amp; dix vieillards,
                     leur donna l’infusion de sagesse en abondance. Et pour ceste cause les9 <note place="margin"> HEBREW TEXT &amp; corrupta Graecorum voce sanedrim.</note>
                     Hebrieux appellent leurs senateurs, les sages. Et Ciceron appelle le senat
                     l’ame, la raison, l’intelligénce d’vne République: voulant conclure que la
                     République ne peut non plus se maintenir fans sènat que le corps sans ame, ou
                     l’homme sans raison, &amp; partant qu’il faut que les senateurs soient resolus
                     par vne longue exercice d’ouir, pezer, &amp; resouldre les grandes affaires.
                     Car les grands &amp; beaux exploits en armes, &amp; en loix, ne sont rien autre
                     chose que l'execution d’vn sage conseil, que les Grecs pour ceste cause
                     appelloient chose sacree: les Hebrieux <note place="margin"> HEBREW TEXT
                        fundamentum &amp; consilium.</note> fondement, sus lequel toutes les belles
                     &amp; louables actions sont basties, &amp; sans lequel toutes les entreprises
                     se ruinent. Quand ie dy sagesse, i’entends qu’elle soit coniointe à la iustice
                     &amp; loyauté: car il n’est pas moins, &amp; peut estre plus dangereux d'auoir
                     de meschans hommes pour senateurs, quoy qu'ils soient subtils &amp; bien
                     experimentez, que d'auoir des hommes ignares &amp; lour daults. d’autant que
                     ceux-là se souciént peu de renuerser toute vne cité, pourueu que leur maison
                     demeure entiere au milieu des ruines: &amp; quelquesfois par ia lousie de leurs
                     ennemis defendent vne opinion contre leur conscience: ores qu’ils n’ayent autre
                     profit, que le triomphe qu’ils rapportent de la honte de ceux qu’ils estimeront
                     âuoir vaincus, tirant ceux de leur faction à leur cordelle. Il y en a d’autres
                     qui ne sont poulsez ny d’enuie, ny d’inimitié, mais bien d'vné opiniastrete
                     indomtable, pour soustenir leur aduis, sans iamais ployer à la raison, &amp;
                     viennent bien souuent armez d’arguments, comme s'ils auoient à combatre les
                     ennemis en plein Senat <note place="margin"> Opiniastrete pernicieuse en vn
                        senateur.</note>: qui est vne peste presque aussi dangereuse comme l’autre,
                     &amp; qu’on doibt euiter comme la roche en haute mer: ou il est necessaire
                     d’obeir à la témpeste, caler les voiles, laisser la route, &amp; se reculer du
                     port, auquel en fin on surgira, quand on aura le vent en poupe. C’est pourquoy
                     Thomas le More Chancelier d’Angleterre, estoit d’aduis qu’on ne disputast point
                     de ce qu’on auroit proposé le mesme iour: ains que la dispute en fust reseruee
                     au iour suyuant: affin que celuy qui aura dit son aduis sans y pensèr,
                     s’efforce de le soustenir, plustost que s'en departir. Il faut donc que le sage
                     seriateur despoüille à l'entree du conseil la faueur enuers les vns, la hayne
                     enuers les autres, l'ambition de soy-mesme: &amp; qu’il n’ait autre but que
                     l’honneur de Dieu, &amp; le salut de la Republique. Enquoy les Lacedemoniens
                     estoient fort <pb n="255"/> louables, quand il y alloit du public: car ceux-là
                     mesmes qui auoient combatu vne opinion, sè formalisoient pour la defendre,
                     quand elle estoit resôluë par le conseil: par ce qu’il estoit2 <note place="margin"> Plutar. In Lycurgo.</note> expressément defendu de disputer
                     de ce qui estoit passé par le Senat: comme il estoit en la Republique des
                     Acheans3 <note place="margin"> Liuius lib 32.</note> &amp; des Florentins.
                     Quant au sçauoir, bien qu’il soit requis, &amp; mesmement la science des loix,
                     des histoires, &amp; de l’estat des Republiques: toutesfois le bon iugement,
                     l’intégrité, la prudence sont beaucoup plus necessaires. Mais la principale
                     qualité, &amp; la plus requise en vn Sénateur, c’est qu’il ne tienne rien des
                     autres princes &amp; seigneuries, soit en foy &amp; hommage, soit par
                     obligation mutuelle, soit pour la pensîon qu’il en tire: &amp; combien que
                     c’est la chosè la plus dangereuse à vn estat, si est-ce qu’il n'y a rien plus
                     frequent au conseil des Princes <note place="margin"> Il est dangereux d’avoir
                        vn conseiller d’estat pesionnaire d’vn autre Prince.</note>. Toutesfois les
                     Venitienspourleur regard ont. tousîours donné assez bon ordre, iusques à clore
                     l’entree de leur conseil aux prestres, par ce qu'ils ont ferment au Pape de ne
                     rien faire contre luy: &amp; deuant que baloter, on crie tout haut fora i
                     preti. Et mesmes ils bannirent Hermolaus Barbarus Ambassadeur, comme ils ont
                     fait encor’ depuis peu de témps le Cardinal de la Mule aussî leur Ambassàdeur,
                     pour auoir pris le chapeau du Pape sans congé de là seigneurie. mais en ce
                     Royaume ie trouue que xxxv. Chanceliers ont. esté Cardinaux, ou Euesques pour
                     le moins: &amp; en Angleterre on a veu le sem blable. &amp; mesmes en Polongne
                     l’Archeuesque de Guesne est Chancelier naturel du Royaume: de sorte que les
                     Roys ont esté contraints d’auoir vn vichancelier homme lay. Et quant aux
                     pensîons donnees par les estranges aux mignons &amp; gouuerneurs des Princes,
                     c’est chose sî ordinaire, que cela a passé en coustume. Et mesmes Cotignac
                     Ambassadeur de France en Turquie, osa bien espouser vne Dame Grecque sans en
                     aduertir le Roy: comme depuis peu d’annees vn autre a voulu espouser la seur du
                     Roy de Valachie <note place="margin"> Qualitez du senateur.</note>, à la
                     suscitation de Mehemet Bàscha, &amp; du Duc de Nixe, &amp; pour le refus qu’il
                     en a fait, le Bascha l’a despoüillé de son estat, &amp; en inuestit celuy qui a
                     vsurpé le Royaume de Polongne. Telles entreprises sont dangereuses à vn estat,
                     &amp; ne deuroient pas ainsî passèr par soufrance: Voila les principales
                     qualitez du vray Conseiller d’estat. En plusîeurs Républiques on y requiert
                     aussî la noblesse, comme à Venize, Rhagusè, Nuremberg: ou les richessès comme à
                     Genes: &amp; anciennemënt èn Athenes par les ordonnances de Solon, &amp;
                     presque en toutes les Republiques anciennes: Et mesme l'Empereur Augustene
                     vouloit pas que le Sénateur Romain de son temps eust moins de xxx. mil escus
                     valant, &amp; supploya ce qui deffailloit aux sages Senateurs, non que cela
                     fust necèssaire au conseil: mais pour oster les plaintes des vns, &amp; la
                     faction des autres, qui sont ordinaires quand on esgale les pauures aux riches,
                     les nobles aux roturiers, aux estats &amp; honneurs qu’on distribue en lâ
                     principauté Aristocratique: telle qu’estoit l’estat soubs Auguste. Il estoit
                     aussî requis pour auoir éntree au Senat, qu’on <pb n="256"/> eust eu office
                     honnorable &amp; charge publique. Et pour ceste cause les Censeurs de cinq en
                     cinq ans enregistroient au roole du Senat tous ceux qui auoient eu Magistrat.
                     Et quand Sulla voulut supployer le nombre des Senateurs, par ce qu’on en auoit
                     fait8 <note place="margin"> Appian. Lib. 7. GREEK TEXT.</note> mourir xc. il
                     institua x x. Questeurs, &amp; Cesar quarante, 2 <note place="margin"> Dio.
                        Lib. 43.</note> affin qu’au mesme instant ils eussènt entree au Senat, &amp;
                     puissance d’opiner ce qui n’estoit pas3 <note place="margin"> Valer. Lib. 2. C.
                        I. de Fabio max. &amp; P. Crasso.</note> permis ànciennemént, ores qu’ils ne
                     füssent appellez Senateurs, iusques à ce qu’ils fussènt nommez &amp;
                     enregistrez par les cénseurs. Ceste coustume est encores à present gardee és
                     Republiques bien ordonnées: &amp; nul n’estreceu en Polongne Senateur, qui ne
                     soit Palatin, Euesque, Castellan, ou Capitaine, ou qui n’ait eu charge
                     d’Ambassadeur. &amp; nul n’a seance au Diuan du Roy de Turquie, que les quatre
                     Bachats, les deux Cadilesquers, &amp; les xii. BelIerbeis, apres les enfans du
                     Prince qui president au conseil en l'absence du pere. Mais cela ne doibt pas
                     auoir lieu enuers les marchans d’office, ny. en la Republique où lon traffique
                     les honneurs, &amp; magistrats à prix d’argent, attendu que la science &amp; la
                     vertu, qui sont necessàires aux conseillers d’estat, sont choses sacrees &amp;
                     si diuines quelles ne tombent iamais en commerce. quant à l'examen du
                     Conseiller d'estat, il se faisoit aussî soubs les derniers Empereurs, comme
                     nous lisons en Cassiodore, Admittendos in Senatum examinare cogit sollicitus
                     honor Senatus<note place="margin"> Nombre des senateurs.</note>. Quant au
                     nombre des Senateurs, il ne peut estre grând, veu la perfection requise au
                     Coseiller d’estat. ll est bien vray qu’és Republiques populaires &amp;
                     Aristocratiques, on est forcé pour euiter aux seditions, de paistre bien
                     souuént la faim enragee des ambitieux qui ont part à la souüeraineté. comme en
                     Athenes, on tiroit tous les ans au sort quatre cens Senateurs, par
                     l’ordonnance6 <note place="margin"> Plutar. In Solo.</note> de Solon. depuis le
                     nombre fut augmenté iusques à cinq cens, qui estoient cinquante de chacune
                     lignée: &amp; apres qu'on eut adiousté deux autres lignees, à sçauoir
                     l'Antigonide &amp; Demetriade on accreut le nombre iusques à six cens, qui
                     chângeoient tous Ies ans: ores qu'il n’y eust du temps de Pericle que x iii.
                     mil citoyens, &amp; x x. mil au témps de Demosthene. Pour la mesme cause que
                     i’ay dit, Platôn en sà Republique, qu’il a fait populaire, compose le Senat de
                     cent soixante &amp; huit, des plus accorts &amp; aduisez, qui estoit la
                     trentiesme partie des cinq mil &amp; quarante citoyens. En cas sembIable Romule
                     print la trentiesme partie des sugets pour faire le Senat Romain: car de iii.
                     mil qu’ils estoiént <note place="margin"> Dionys. Lib. 2.</note> il en print
                     cent des plus nobles. &amp; apres auoir receu les Sabins il doubla le nombre,
                     qui fut accreu de cent par Brutus. &amp; ce nombre de trois ces Senateurs en
                     trois ou quatre céns ans ne fut point augmenté, comme nous lisons en Dion:
                     iaçoit que du témps de Cicerôn ils n’estoiént gueres moins de cinq céns: car
                     luy-mesme escrit qu’il s’en trouua ccccxv. au Senat, quând il fut délibéré de
                     fàire le procez à Claude, qui depuis fut Tribün du peuple, outre ceux qui
                     estoiént és Prouinces, ou que la vieillesse, ou maladie excusoit. Et peu apres
                     Cesàr en fîst iusques à mil, partie Gaulois, &amp; autres estrangers: &amp;
                     mesmes <pb n="257"/> L. Licinius barbier, comme dit Acron. Mais Auguste
                     cognoissant le danger qu’il y auoit dé faire sî grând nombre de Senateurs, n'en
                     retint que sîx cens, qu’il vouloit reduire à l’ancien nombre de trois cens: qui
                     toutesfois n’estoit à peu pres que la dix milliesme partie des citoyens. Il ne
                     faut donc pas establir le nombre des Senateurs, eu esgard à la multitude du
                     peuple, ny pour seruir à l’ambition des ignorans, &amp; moins encores pour en
                     tirer argent: ains seulement pour le seul respect de la vertu &amp; sàgesse de
                     ceux qui Ie meritent. ou bien s'il n’est possible autrement de saouler
                     l’ambition de ceux qui ont part à l’estat és Républiques populaires &amp;
                     Aristocratiquës, &amp; que la necessité contraigne d'ouurir la porte du Senat à
                     la multitude, qù’il soit ordonné qu’il n’y ait que ceux qui auront eu Ies plus
                     grands charges, &amp; magistrats qui ayent voix deliberatiue: comme en Ia
                     Republique populaire des Candiots, tous les citoyens auoient entree au Senat,
                     &amp; opinoient, mais il n’y auoit que les1 <note place="margin"> Aristot. Lib.
                        4. Chap. 14. polit.</note> Magistrats qui eussent voix deliberatiue. &amp;
                     au conseil des Achæans il n’y auoit que le Capitaine en chef, &amp; les dix
                     Demiourges qui eussent voix deliberatiue pour arrester les2 <note place="margin"> Liuius lib. 32.</note> opinions. mais il n’en faut pas venir
                     là, si autrement on peut obuier aux séditions populaires. car outre le danger
                     euident, qui est d’euenter le conseil communiqué à tant de personnes, c’est
                     donner occasîon aux factieux de troubler vn estat, si ceux là, qui ont voix
                     deliberatiue, ne s’accordent à l'opinion de ceux qui n’ont que voix
                     cônsultatiue, qui n’est comptee pour rien. Et affin de preuenir l’vn &amp;
                     l’autre danger, les anciens Grecs trouuerent moyen de faire vn conseil à part
                     des plus sàges Senateurs, qu’ils appelloient GREEK TEXT affin d’aduisèr aux
                     affaires vrgentes, &amp; de ce qu’on deuoit tenir sècret, ou cômmuniquer au
                     Senat. ioint aussi qu’il est bien malaisé d’assembler les Senateurs en tel
                     nombre qu’il est requis, &amp; les faire tomber d’accord, &amp; ce pendant
                     l’estat demeure en danger, &amp; l’occasîon de bien negotier passe. car combien
                     que la dignité de Senateur en Rome fust grande, si est-ce que l’Empereur
                     Auguste quelques amendes qu’il eust ordonnées à faute d’y assister n’y peut
                     remedier, &amp; fut contraint comme escrit Dion, de cinq qui deuoient l’amende
                     en prendre vn au fort. &amp;Ruscius Cæpio pour les inuiter à leur deuoir,
                     laissa par testament certaine somme de deniers à ceux qui viendroient au Senat.
                     car il estoit requis du moins cinquante Senateurs pour faire arrest, &amp; bien
                     souuent cent., ou deux cens: &amp; quelquesfois quatre cens, qui estoient les
                     deux tiers des sîx cens Senateurs, comme il se fait és corps &amp; colleges.
                     mais Auguste osta Ia necessité qui estoit de quatre cens, comme escrit Dion. 4
                        <note place="margin"> Dio. 54.</note> dauântage le Senat ordinaire n’estoit
                     assemblé que trois fois le mois, &amp; s’il ne plaisoit au ConsuI, sans le
                     mandement duquel le senat ne sè pouuoit assèmbler, ou du plus grand Magistrat
                     en l’absence du Consul, on passoit quelquesfois vn an sans appeller le senat, 2
                        <note place="margin"> Tranquil in Caesare.</note> comme fist Çæsar en son,
                     premier Consulat, ayant Ie sènat contre luy, &amp; ce pendant fist arre- <pb n="258"/> ster au peuple ce que bon luy sembla. Solon auoit bien mieux
                     pourueu aux Atheniens, car il auoit ordonné, outre le Senat des quatre cens
                     muable par chacun an, vn conseil priué &amp; perpetuel des Areopagites, composé
                     de soixante des plus sages, &amp; sans reproche, qui auoit le maniment des
                     affaires plus secrettes. On apperceut bien de quelle importance estoit ce
                     conseil, car aussi tost que Pericles, pour gaigner la faueur du peuple, eut,4
                        <note place="margin"> Plutar. In Pericle.</note> osté la puissance aux
                     Areopagites, renuoyant le tout au peuple, a Republique fut ruinee. Nous
                     trouuôns aussi que les Ætoliens auoiént outre le grand conseil qu’on appelloit
                     Panaetolium, vn priué conseil choisi des plus sages d’entr’eux, desquels3 <note place="margin"> Liuius lib. 35.</note> parlant Tite Liue, Sanctius est apud
                     Ætolos consilium eorum quos apocletos appellant. &amp; peu apres, Arcanum hoc
                     gentis consilium. auparauant il auoit dit, Legibus AEtolorum cauebatur, ne de
                     pace belloue, nisi in Panaetolio, &amp; Pylaico consilio ageretur. Nous lisons
                     aussî que la République populaire des Carthaginois, auoit outre le Senat de c c
                     c c. vn cônseil particulier de xxx. Senateurs des plus experiméntez aux
                     affaires. Carthaginenses dit 5 <note place="margin"> lib 30.</note> Tite Liue,
                     xxx. legatos sèniorüm Principes ad pacem petendam mittunt. id erat sanctius
                     apud eos concilium, maximaque ad Senatum regendum vis. ce que les Romains
                     n'auoient pas. Aussi Tite Liue s'ebahist, comme d’vne chose estrange, que les
                     Ambassadeurs de Grece &amp; d’Asîe, qui estoiént venus à Rome, n’auoient rien
                     peu sçauoir dés propos que le Roy Eumenes auoit tenu en plein Senat contre le
                     Roy Perseus, adioustânt ces mots, Eo silentio clausa curia erat. en quoy il
                     monstre assez que de son temps, &amp; ia long temps au parauânt, rien ne se
                     faisoit au Senat qui ne fust euenté. qui faisoit que les Senateurs quelquesfois
                     estoient contraints de faire la charge de secretaires d’estat, aux arrests
                     qu’ils appelloient secrets, &amp; prendre le sermént d’vn chacun que la chose
                     ne seroit diuulguee, qu'elle ne fust executee, commé dit Iulle Capitolin: car
                     ia loy Siquis aliquid. De pœnis, qui condamne au gibet ou au feu ceux qui
                     reuelent les secrets du Prince, n'estoit pas encores publiee. Et comment eust
                     on tenu chose secrette où il y auoit quatre à cinq, &amp; quelquesfois sîx cens
                     Senateurs, outre les secretaires? &amp; mesmes les ieunés enfans des Senateurs
                     y entroient auparauant Papyrius prætextatus, &amp; en portoient les nouuelles
                     aux Meres. Mais Auguste en fin y remedia par le moyen que i’ay dit,
                     establissant vn conseil particulier des plus sages Senateurs, &amp; en petit
                     nombre: sans faire entendre au Senat que ce fust pour deliberer des affaires
                     secrettes: ains seulement pour aduiser sur ce qu’on deuoit proposer au Senat.
                     &amp; tost apres la mort d’Auguste, Tibere demanda au Senat xx. hommes pour
                     aduiser sèulement, comme il faisoit entendre, à ce qu'on rapporteroit au Senat.
                     &amp; depuis ceste coustume fut suiuie des plus sages Empereurs, à sçauoir
                     Galba, Traian, Adrian, Marc Aurele, Alexandre Seuere. &amp; de cestui-cy
                     parlant Lampridius: Il ne fist onques, dit-il, ordonnance, qu’il n’y eust x x.
                     Iurisconsultes, &amp; plusîeurs autres gens sîgnalez &amp; entendus aux
                     affaires iusques à cinquante, affin qu’il ny en eust pas moins <pb n="259"/>
                     que pour faire vu arrest du Senat. Où il appert euidemment qu'en ce conseil
                     priué se depeschoient les chosès grandes, &amp; que ce n’estoit pas seulement
                     pour deliberer sur ce qu’on proposèroit au Senat: ains pour resoudre &amp;
                     decider les affaires secrettes &amp; importantes, &amp; peu à peu les oster au
                     Senat. Et par ce moyen on remedia aussi à vne autre difficulté (qui seroit
                     ineuitable en la Monarchie) pour la multitude de Senateurs qui ne pouuoit
                     suiure l’Empereur, auquel toutesfois doit tousiours assîster son conseil, ainsî
                     que les anciens Theologiens &amp; Poetes ont sîgnifie, faisant que la deesse
                     Pallas fust tousîours à la dextre de lupiter. autrement il faudroit que le
                     Prince fust attaché au lieu où le Senat feroit sa residence, ce qui n’est
                     conuenable à la majesté souueraine., ny possîble. Et combien qu’il se depesche
                     plusîeurs choses au priué conseil qu’il n’est pas besoin de rapporter au
                     Prince: sî est-ce qu’il est bien expedient qu'vn chacun pense qu’il les entend,
                     pour les auctorisèr dauantage, affin que les sugets ne dient point, le Roy ne
                     l’entend pas. Et pour ceste cause le grand Seigneur des Turcs a tousîours vn
                     treillis qui respond de sa chambre au Diuan, ou se tient le consèil, affin de
                     tenir les Bachats, &amp; ceux du conseil en ceruelle, &amp; qu’ils pensent
                     tousîours que leur Prince les voit, les oyt, les entend. Mais peut estre dira
                     quelqu’vn la Republique est sî estroitte, &amp; les hommes d’experience en sî
                     petit nombre, qu’il ne s'en trouuera pas à sufîre. Il est bien vray sî l’estat
                     est sî anguste, qu’il n’en seroit pas grand besoing, comme en la Republique des
                     Pharsàliens, il n’y auoit que xx. personnes qui eussent la sèigneurie, &amp;
                     n’y auoit point d’autre Senat, ny conseil priué que les xx. Seigneurs. Et
                     toutesfois la Republique des Lacedemoniens tousîours auparauant, &amp; depuis
                     auoir conquesté toute la Grece, n’auoit que xxx. Seigneurs pour la seigneurie
                     &amp; pour le Senat: mais neantmoins de ce nombre de xxx. il y en auoit vn fort
                     petit nombre pour le consèil priué, comme nous lisons en2 <note place="margin">
                        lib. 3. Rerum graecar.</note> Xenophon establissant ceste forme d’estat en
                     Athenes, où ils deputerent xxx. Seigneurs, &amp; aux autres villes de la Grece
                     dix Seigneurs souuerains, sans autre Senat ny conseil particulier, la raison
                     estoit qu’ils auoient resolu de changer toutes les Republiques populaires de la
                     Grece en Aristocraties, ce qu’ils n’eussent peu faire és moindres villes, s'ils
                     cussent erige seigneurie, Senat, &amp; conseil priué. Mais à present il n’y a
                     presque Republique soit populaire ou Aristocratique qui n’ait vn Senat, &amp;
                     vn conseil particulier, &amp; bien souuent outre l’vn &amp; l’autre, vn conseil
                     estroit, &amp; principalement les Monarques. Car quoy que l’Empereur Auguste
                     surpassàst tous les autres, qui depuis l’ont suiuy en prudénce &amp; heureux
                     exploits, sî auoit il outre le Senat, &amp; le conseil particulier, vn autre
                     conseil estroit de Mecenas &amp; d’Agrippa, auec lesquels il decidoit les
                     hautes affaires: &amp;6 <note place="margin"> Dio. Lib. 53.</note> n’appella
                     que ces deux pour arrester s'il debuoit retenir ou quitter l’Empire: comme
                     Iulle Cæsar auoit Q. Pædius &amp; Cornélius Balbus, pour son conseil estroit,
                     &amp; <note place="margin"> Tranquil. In Iullio.</note> aus- <pb n="260"/>
                     quels il bailloit son chifre pour communiquer leurs secrets. Aussî Cassîodore
                     parlant des secrets du Prince disoit, Arduum nimis est Principis meruisse
                     secretum. Nous voyons en cas semblable la Cour de Parlement de Paris, auoir
                     esté l’ancien Senat de ce Royaume, auparauant le grand conseil, &amp; le
                     conseil priué, &amp; le consèil estroit, où les resolutions sont prises des
                     plus grandes affaires deliberees auparauant au conseil priué, &amp; conseil des
                     finances, si les chosès meritent qu'on les rapporte. la son signez les rooles
                     des dons, lettres, &amp; mandemens: là sont ouuerts les paquets des Princes,
                     des Ambassadeurs, des Gouuerneurs &amp; Capitaines, &amp; les responses
                     commandées aux Secrétaires d’estat. Et combien que par l’ordonnance de Charles
                     ix. faire au mois dé Nouembre m. d. lxiii. non imprimee, il est porté au
                     premier article quand le Roy sera esueillé, que tous les Princes, &amp; ceux de
                     son conseil entreront en la chambre: neantmoins l’ordonnance n’a pas tousiours
                     esté gardee. Il y a aussi vn conseil à part pour les finances, auquel assistent
                     les Intendants &amp; secretaires d’estat des finances, &amp; le tresorier de
                     l’espargne. Et outre cela, les Princes ont tousiours eu vn consèil estroit de
                     deux ou trois des plus intimes &amp; feables. Et ne faut pas trouuer estrange
                     la diuersité, &amp; pluralité de conseils en ce Royaume, veu qu'en Espagne il y
                     en a sept, outre le conseil esftroit, qui sè tiennent tousiours pres du Rôy en
                     châmbres separees, &amp; toutesfois en mesme corps de logis, affin que le Roy,
                     allant de l'vn à l’autre soit mieux informé des affaires, c’est à sçauoir, le
                     consèil d’Espagne, le conseil des Indes, le conseil d’Italie, &amp; du bas
                     pays, le conseil de la guerre, le conseil de l’ordre sainct Iean, le conseil de
                     l’inquisition. Si on dit que la grandeur de l’estat le requiert, ie ne le nie
                     pas: mais sî voit-on aussî à Venize qui n’a pas grande estendue de pays, quatre
                     conseils outre le Senat &amp; grand conseil, c’est à sçauoir, Ie conseil des
                     sages de la marine, le conseil des sages de la terre, le conseil des dix, le
                     conseil des sept, où le Duc fait le septiesme qu’ils appellent la sèigneurie,
                     quand il est ioint auec le conseil des dix, &amp; les trois Presidens de la
                     quarantaine, outre le Senat de lx. qui reuient à sîx vingts compris les
                     Magistrats. Et qui empeschera s'il y a peu d’hommes dignes d’estre Consèillers
                     d’estat, qu’on face le Senat petit &amp; le conseil priué moindre? l’estat de
                     Rhaguse est bien estroit, &amp; neantmoins le Senat est de Lx. personnes, &amp;
                     le conseil priué de douze. Le Senat de Nuremberg est de xxvi. le conseil priué
                     de xiii. &amp; vn autre conseil des sept Burgomaistres. Le Canton de Schuits
                     est Ie plus petit de tous, &amp; neantmoins outre le Senat de xlv. personnes,
                     il y a vn consèil secret des sîx premiers Senateurs &amp; de l’Aman, &amp; la
                     mesme forme se garde au Canton d’Vri. Car quant aux Cantons de Suric, Berne,
                     Schaphuze, Basle, Soleurre, Fribourg, Lucerne, il y a outre le grand consèil vn
                     petit conseil. le grand conseil de Berne est de c c. le petit est de xxvi. à
                     Lucerne de cent, &amp; le petit de x v iii. à sainct Gal aussî le grand conseil
                     est de <pb n="261"/> LXVI. le petit de XXIIII. à Coire Ie Senat est de xxx. Ie
                     conseil estroit de XV. Et sans aller si loing, on sçait assez que l'estat de
                     Geneue est enclos au pourpris &amp; circuit de la banlieue: &amp; neantmoins
                     outre le conseil des deux cens, il y a vn Senat de LXXV. &amp; puis le conseil
                     priué de XXV. Et n’y a si petit Canton (horsmis les trois ligues grizes,
                     gouuernees par communes populaires) qui n’ait outre le Senat vn priué conseil.
                     &amp; les vns en ont trois, voire quatre: comme le Canton de Basel, ou les
                     affaires secrettes sont maniees par deux Burgomaistres, &amp; deux
                     Soubmaistres. &amp; à Bern en cas semblable, les deux Auoyers, &amp; quatre
                     Banderets, manient les choses secrettes, comme le conseil estroit en la
                     Monarchie. Et mesmes aux diettes &amp; iournees des treize Cantons, il n'y a
                     que le conseil priué des Ambassadeurs qui arreste les abscheids, &amp; decerne
                     les commissions touchant les affaires communes. Ie dy donc qu’il est tres-vtile
                     en toute Republique, d’auoir pour le moins vn conseil priué, outre le Senat,
                     puis que la reigle des anciens Grecs &amp; Latins nous l’enseigne, la raison
                     nous le monstre, l’experience nous l’apprend. Mais la difference est notable
                     entre le Senat des Republiques populaires, ou Aristocratiques &amp; des
                     Monarchies: car en celles là, les aduis &amp; deliberations sont prises au plus
                     estroit, &amp; particulier conseil: &amp; les resolutions arrestees au plus
                     grand conseil, ou en l’assemblee des Seigneurs ou. du peuple, si la chose est
                     telle qu’on la doiue publier: mais en la Monarchie, on prend les aduis &amp;
                     deliberations au senat, ou conseil priué: &amp; la resolution au conseil
                     estroit. Cela se peut voir à tout propos en Tite Liue, quand il est question de
                     la paix, ou de la guerre, ou des autres affaires de consequence qui touchent la
                     Majesté, la deliberation est prise au Senat, &amp; la resolution arreftee par
                     le peuple, comme i’ay monstré cy<note place="margin">au chap.des marques de la
                        souueraineté.</note>  dessus par plusieurs exemples. Et en cas pareil, quand
                     la guerre fut denoncee aux Romains par les Tarentins, le Senat, dit
                        Plutarque,<note place="margin">In Pyrrho.</note>  donna l’aduis, &amp; le
                     peuple de Tarente ottroya son mandement. Cela se peut voir à Venize, quand il
                     se presente quelque difficulté entre les sages, elle est rapportee au conseil
                     des dix, &amp; s’ils se trouuent parties, on assemble auec les dix le conseil
                     des sept: &amp; si la chose tire apres foy consequence, on fait appeller le
                     Senat: &amp; quelques fois aussi, (combien que rarement) le grand conseil de
                     tous les gentils-hommes Venitiens: ou la derniere resolution se prend.<note place="margin">Bombus in historia.venet.Contaren.in Repu.</note>  Qui estoit
                     l’ancienne coustume<note place="margin">Aristot.lib.2.cap.9.polit.</note>  de
                     Carthage: ou si le senat ne tomboit d’accord, le differend estoit disputé,
                     debatu, &amp; decidé par le peuple. Or ceste difference de resouldre &amp;
                     arrester les aduis, prouvent de la souueraineté, &amp; de ceux qui manient le
                     gouuernement. Car en la monarchie, tout se rapporte à vn seul:en l'estat
                     populaire, au peuple. Et plus le monarque s'asseure de sa puissance &amp;
                     suffisance, moins il communique d’affaires au senat: ou bien pour s’en
                     deueloper, il luy r’enuoye les commissions de la iustice extraordinaire ou le
                     iugement des causes d’appel: mesmement si le senat est en telle multitude, que
                     le Prince publiant à tant de personnes ses secrets, ne <pb n="262"/> puisse
                     venir à chef de ses desseins. Ce fut le moyen que Tibere l’Empereur trouua
                     d’amuser le Senat au iugement des procez de consequence, pour-leur faire
                     oublier peu à peu la cognoissance des affaires d'estat. &amp; apres luy Neron
                     ordonna que le Senat cognoistroit des causes d’appel, qui auparauant
                     s'adressoient à luy, &amp; que l’amende du fol appel au Senat fust aussi
                     grande, que si luy mesmes eust cogneu de la cause: faisant par ce moyen d’vn
                     senat, vne cour &amp; iurisdiction ordinaire, qui n’auoit iamais accoustumé de
                     iuger pendant la liberté populaire, sinon extraordinairement<note place="margin">Polyb.lib 6.de militari ac domestica Rom.</note>  des
                     coniurations contre la Republique, &amp; d’autres crimes semblables qui
                     touchoient l'estat: ou que le peuple qui auoit la cognoissance de plusieurs
                     cas, renuo yast la cognoissance au Senat. C’est pourquoy Ciceron accusant
                     Verres disoit en celle forte. Quo confugient socij? quem implorabunt? ad
                     Senatum deuenient, qui è Verre supplicium sumat? non est vsitatum. non est
                     Senatorium. En quoy se sont abusez ceux qui ont pensé que le senat iugeoit,
                     quand ils ont veu que les senateurs estoient tirez au sort pour iuger des
                     causes publiques &amp; criminelles, tantost à part soy, tantost auec les
                     cheualiers parla loy Liuia, &amp; puis auec les cheualier, &amp; les financiers
                     par la loy Aurelia. car il y a bien difference du Senat en corps, &amp; des
                     Senateurs pris en qualité de iuges: &amp; du conseil priué, ou des conseillers
                     d’iceluy venans és cours souueraines pour iuger. Mais le Senat n’eut onques
                     deuant Neron iurisdiction ordinaire. mesmes Auguste ne voulut pas que le Senat
                     s'empeschast au iugement de l’honneur, ou de là vie des senateurs, bien qu’il
                     en fust importuné<note place="margin">Dio lib.55.</note>  par son ami Mecenas:
                     &amp; combien que Tibere souuent leur renuoyast telles causes, si est-ce que ce
                     n’estoit que par forme de commission:<note place="margin">Tacit.lib.3.&amp;
                        sequent.</note>  ce que depuis l’Empereur Adrian<note place="margin">Spartian.in Adriano.</note>  fist passer en forme de iurisdiction
                     ordinaire. On a veu en cas semblable que Philippe le Bel, pour se deffaire de
                     la Cour de Parlement, &amp; luy oster doulcement la cognoissance des affaires
                     d’estat, l'erigea en cour ordinaire, luy attribuant iurisdiction, &amp; seance
                     à Paris: qui estoit anciennement le senat de France: &amp; s'appelle encores
                     auiourd’huy la cour des Pairs, qui fut erigee par Loys le ieune selon Ia plus
                     vraye opinion, &amp; pour donner conseil au Roy, comme on peut voir en
                     l’erection du Comte de Mascon en pairrie par Charles V. Roy M.CCCLIX où il est
                     dit que les Roys de France ont institué les XII. Pairs pour leur donner conseil
                     &amp; ayde, &amp; s'appelloit comme encores à present par prerogatiue d’honneur
                     la Cour de Parlement, (sans queue) comme on peut voir és lettres qu’elle escrit
                     au Roy: au lieu que les autres nouuellement establies y adioustent Parlement de
                     Roüan, de Bordeaux, de Dijon. Et neantmoins sus les remonstrances de la Cour
                     pour la difficulté qu’elle faisoit de publier les lettres patentes donnees à
                     Roüan le XVI. Aoust M.D.LXIII. Ie Roy dist aux deputez de la Cour, Ie ne veux
                     plus que vous mesliez d’autre chose que de faire bonne &amp; briefue iustice.
                     Car les Roys mes predeces- seurs nevous* ont mis au lieu où vous estes que pour
                     ceste effect: &amp; non <pb n="263"/> pour vous faire ny. mes tuteurs, ny
                     protecteurs du Royaume, ny conseruateurs de ma ville de Paris: Et quand ie vous
                     commanderay quelque chose, si trouuez aucune difficulté, ie trouueray tousiours
                     bon que men faciez remonstrances, &amp; apres les auoir faictes, sans plus de
                     replique ie veux estre obey, toutesfois le Parlement fist encores d’autres
                     remontrance, d’autant qu’il y eut partage sus la publication desdictes lettres:
                     qui donnerent. occasion à l'arrest du priue conseil du XXIIII. Septembre
                     ensuiuant, par lequel Ie partage fut declairé nul, auec defenses au Parlement
                     de mettre en deliberation les ordonnances emanees du Roy concernant les
                     affaires d'estat: ce qui audit esté fait aussi par lettres patentes. de l'an M.
                     D. XXVII. En cas pareil le grand conseil qui n’estoit presques. employé qu’aux
                     affaires d'estat, au regne de Charles VII. &amp; VIII. fut peu à peu si rempli
                     de procez, que Charles VIII. en fist vne cour ordinaire de dix sept
                     conseillers, ausquels Loys XII. en adiousta iusques à XX. outre le Chancelier,
                     qui estoit president d'iceluy. de forte que soubs le Roy; François on y fist vn
                     president au lieu du Chancelier: qui n'estoient employez sinon à la
                     cognoissance des causes extraordinaires par forme de commission, &amp; renuoy
                     du conseil priué, &amp; ordinairement aux appellations du. Preuost de l’hostel.
                     Aussi voyons nous le conseil priué estre quasi reduit en forme de cour
                     ordinaire, cognoissant des differens entre les villes &amp; parlemens, &amp; le
                     plus souuent entre les particuliers pour peu de chose: affin que cette grande
                     compagnie d’hommes illustres &amp; signalez fust empeschee à quelque chose,
                     ayant quasi perdu la cognoissance des affaires d'estat, qui iamais ne peuuent
                     reüssir à heureuse fin, si elles sont communiquees à tant de personnes: où la
                     plus saine partie des meilleurs cerueaux est tousiours vaincue parla plus
                     grande. ioint aussi qu’il est impossible de tenir le conseil secret, ny sçauoir
                     qui le decouure en telle multitude, ny chasser ceux qu’on tient pour suspects:
                     si on ne vouloit vser de là coustume des anciens Atheniens, en vertu de
                     laquelle les senateurs, par vn secret iugement qu’on appelloit GREEK TEXT
                     pouuoient condamner en toute liberté, sans enuie, le senateur languard, ou qui
                     souilloit la splendeur de son estat. comme en cas pareil les Romains auoient
                     les Censeurs, qui sans forme ny figure de procez auoient accoustumé de rayer
                     les senateurs in dignes, &amp; par ce moyen les exclurre du Senat, s’ils ne
                     vouloient essayer la sentence des iuges, qui estoit par dessus la censure, ou
                     bien que Ie peuple donnast nouueau magistrat, &amp; charge honnorable à celuy
                     qui auroit esté rayé parles censeurs, ou condamné par les iuges. Mais on peut
                     blasmer les Romains, d'auoir trop aisement receu &amp; rayé les senateurs,
                     &amp; en trop grand nombre: car pour vne fois Fabius<note place="margin">Florus
                        epito.98.</note>  Buteo qu’on fist Dictateur pour suployer le Senat, en
                     receut CLXXVII. &amp; Lentulus &amp; Gellius censeurs pour vne reueue en
                     rayerent LXIIII. Combien est-il plus seant &amp; conuenable à la grandeur &amp;
                     dignité d’vn senat, d’en receuoir peu qui soient choisis &amp; triez comme
                     perles, que d’esleuer au plus haut degré <pb n="264"/> d'honneur les hommes
                     dignes &amp; indignes, pour apres les precipiter auec vne eternelle infamie
                     &amp; deshonneur d’eux, &amp; de ceux qui leur ont presté la main? ce qui
                     toutesfois ne se peut faire fans danger de sedition. Depuis quatré cens ans que
                     le conseil priué d’Angleterre fut establi à l’instance &amp; poursuitte d’vn
                     Archeuesque de Canturberi Chancelier d’Angleterre, il n’y eut que XV.
                     personnes: &amp; n’a iamais passé XX. personnes. &amp; par le moyen de ce petit
                     conseil, ils ont entretenu leur estat tresbeau &amp; florissant en armes &amp;
                     en loix. celà se voit parleurs histoires, &amp; par le traicté de paix fait
                     entre Loys IX. &amp; Henry Roy d’Angleterre, qui pou seureté plus grade fut
                     iuré par les XVII. conseillers du conseil priué, c’est à sçauoir, vn
                     Archeuesque Chancelier, vn Euesque, six Cotes, &amp; six autres Seigneurs auec
                     le grand thresorier, &amp; le magistrat qu’ils appeller la grade Iustice
                     d’Angleterre. Si on me dit que bien souuent l’ambition, la faueur,
                     l'importunité, la necessité presse d’en receuoir plusieurs, sans auoir moyen de
                     les cognoistre. Ie responds que l’ordonnance de Solon auoit pourueu à toutes
                     ces difficultez, &amp; seroit de besoin qu’elle fust gardee en toute
                     Republique, c’est à sçauoir que nul ne fust receu au saint Senat des
                     Areopagites, qui n'eust passe aux plus hauts lieux d’honneur fans pris &amp;
                     sans reproche: s'asseurans bien que ceux-là qui s'estoient peu tenir en
                     precipices si dangereux &amp; si glissans, qu’ils pourroient bien tenir place
                     au senat fans tomber ny chanceler. C’est pourquoy tous les anciens Grecs &amp;
                     Latins ont si haut loué le Senat des Areopagites, qui estoit composé de LX.
                     personnes, comme nous lisons en Athenæus. On garde bien encores celte coustume
                     aux cinq petis Cantons, que ceux-la qui ont passe par touts les estats
                     honorables, ils demeurent senateurs perpetuels. mais ce n’est pas pour auoir
                     fort bonne resolution, &amp; moins encores pour tenir les affaires d'estat
                     secrettes, en ce que les senateurs des petits Cantons, qui font XLV. à Zoug,
                     CXLIIII. à Appenzel, &amp; plus ou moins és autres, quand il est question de
                     chose de consequence chacun senateur a charge de mener auec luy au conseil deux
                     ou trois qu’il aduisera pour le mieux: en forte qu’ils se trouuent quelquesfois
                     quatre ou cinq cens, partie senateurs, partie qui ont voix deliberatiue. Voila
                     quand au nombre des conseillers d'estat. Disons aussi vn mot de ceux qui
                     doiuent proposer, &amp; de ce qui doit estre proposé. Quant au premier on a
                     tousiours eu grand esgard anciennement a la qualité de ceux qui demandoient
                     l’aduis au senat. Car on voit que c’estoit la propre charge des plus grands
                     magistrats en Rome, qui pour ceste cause s'appelloient Consuls: ou en leur
                     absence le plus grand magistrat qui fust en Rome, c’est à sçauoir, le<note place="margin">Cicero in epistolis de Cornuto Prætore vrbano.</note> 
                     Preteur de la ville: qui receuoient les requestes des particuliers, les lettres
                     des gouuerneurs, les ambassadeurs des Princes, &amp; peuples alliez pour en
                     faire le raport au Senat. &amp; en Grece ceux qu’on appelloit GREEK TEXT qui
                     auoient mesme charge que ceux qu’on appelle Prouiseurs en la Republique de
                     Rhaguse: &amp; en la Republique de Venize les Sages. combienque les trois
                     Auogadours or <pb n="261"/> (265) dinairement proposent au senat fur ce qu’on
                     doit deliberer. Au conseil des Grecs le President faisoit crier par vn huissier
                     s'il y auoit personne qui voulust suader quelque chose: ce que Tite<note place="margin">lib.32.</note>   Liue parlant des Acheans dit generalement,
                     vti mos est Graecorum. Mais quant aux Ætoliens leur coustume estoit notable,
                     digne d'estre gardee par tour, &amp; fort loüee &amp; approuuee<note place="margin">Liuius lib.35.</note>  de Philopemen Capitaine en chef de la
                     ligue des Acheans: c’est à sçauoir que le President, ou celuy qui conseilloit
                     le premier de faire quelque chose en plein Senat, n’auoir point de voix
                     deliberatiue pour l’affaire qu’il proposoit: ce qui peut oster les pratiques
                     &amp; menees couuertes qui se font au senat des estats populaires &amp;
                     Aristocratiques, où les plus fascheux tirent aisément les autres à leur
                     opinion. Mais ie ne puis approuuer la façon de Genes, où il n'y a que le Duc
                     feulement qui ait puissance de proposer ce qu’il luy plaist au Senat, car outre
                     la difficulté qu’il y a de parler au Duc assiegé de tous costez, &amp; enuelopé
                     d’vne infinité d’affaires, &amp; luy mettre en veue mil raisons par le menu
                     pour les deduire au conseil, encores y a-il danger de donner si grande
                     authorité à vne personne, qu’il puisse dire, ou celer au Senat tout ce qu’il
                     luy plaist, &amp; qu’il ne soit licite à autre qu’à luy d en parler. Er mesmes
                     il y a danger que celuy qui propose soit si grand qu’on ne le puisse
                     franchement contre dire. C’est pourquoy on a sagement pourueu en ce Royaume,
                     qu'il fust permis à tous ceux qui ont entree au conseil (ores qu’ils n'ayent ny
                     voix deliberatiue, ny seance) de raporter les requestes d’vn chacun, &amp;
                     aduertir le conseil de ce qui est vtile au public, afin d’y pouruoir. Et le
                     plus souuent on demande leur aduis, puis aux conseillers d'estat, qui ont
                     seance &amp; voix deliberatiue: en sorte que les plus grands seigneurs opinent
                     les derniers: afin que la liberté ne soit retranchee par l’auctorité des
                     Princes, &amp; mesmes des hommes factieux &amp; ambitieux, qui ne souffrent
                     iamais de contredits: en quoy faisant, ceux qui ont voix consultatiue
                     seulement, parent le chemin à ceux qui ont voix deliberatiue, &amp; abreuuent
                     le conseil bien souuent de bonnes &amp; viues raisons: &amp; s’ils ont failli
                     ils sont reduits par les autres sans ialousie. Qui est vne coustume beaucoup
                     plus louable que celle des Romains, où le Consul demandoit premierement l’aduis
                     au Prince du Senat, ou bien à celuy qui estoit designé Consul pour l’annee
                     suiuante. Et neantmoins le contraire se faisoit deuant le peuple, car les
                     particuliers opinoient les premiers,<note place="margin">Dio.lib.38.</note> 
                     puis les Magistrats, afin que la liberté des petits ne fust preuenue par
                     l'auctorité des grands. ioint aussi que l’ambition de parler le premier, tire
                     apres soy bien souuent l’enuie des vns, &amp; la ialousie des autres. Aussi
                     voit-on, que les Empereurs tyrans pour decharger sur le Senat le maltalent que
                     le peuple auoit de leurs cruautez, ils proposoient, ou faisoient lire leur
                     aduis: &amp; si hardi de contredire. Cela n’est pas demander conseil, ains
                     commander estroictement. dequoy se plaignant vn ancien Senateur, disoit:
                     Vidimus curiam <pb n="262"/> (266) elinguem, in qua dicere quod velles,
                     periculosum: quod nolles, miserum esset: d’autant que l’Empereur Domitian, vnus
                     solus censebat quod omnes sequerentur: loüant Traian, quod eo rogante
                     sententias liberè dicere liceret, vincerétque sententia, non prima, sed melior.
                     Mais ie desirerois que le conseil fust reserué au matin, car on ne doit pas
                     tenir pour aduis bien digeré, ce qui et fait apres disner, comme dit Philippe
                     de Comines: &amp; mesmement au pays ou les hommes sont sugets au vin: laissant
                     l'opinion de Tacite,<note place="margin">In lib.de morib.German.</note> qui
                     trouue bonne la façon des anciens Alemans, qui ne deliberoient iamais des
                     grandes affaires, sinon entre les gobelets: pour decouurir le cueur d’vn
                     chacun, &amp; pour s’echaufer à persuader ce qu’ils trouuoient le plus
                     expedient: mais ils ont bien changé de coustume, d’autant que leurs contracts
                     ne tiennent iamais, s’ils sont faits apres boire: &amp; ceste seule cause
                     suffist au iuge pour les casser. Quant aux affaires qu’on doit proposer, cela
                     depend des occasions. &amp; affaires qui se presentent.<note place="margin">Les
                        affaires qu’on doibt proposer au senat.</note>  Les anciens Romains
                     deliberoient premierement des choses touchant la religion, comme le but &amp;
                     la fin où toutes les actions humaines doiuent commencer &amp; finir. Aussi
                     iamais, dit<note place="margin">Polyb.lib.6.de militari ac domestica
                        Rom.disciplina.</note>  Polybe, n’y eut peuple plus deuot que cestuy-là,
                     adioustant que par le moyen de la religion, ils establirent le plus grand
                     Empire du monde. Puis apres on doit parler des affaires d’estat plus vrgentes,
                     &amp; qui touchent de plus pres au public: comme le faict de la guerre &amp; de
                     là paix, ou il n’est pas moins perilleux de conuenir le conseil en longues
                     difficultez, que la precipitation y et dangereuse. Auquel cas, comme en toutes
                     choses doubteuses, les anciens auoient vne reigle qui ne souffre pas beaucoup
                     d’exceptions: c’est à sçauoir, Qu'il ne faut faire, ny conseiller chose qu’on
                     doubte si elle est iuste ou iniuste, vtile ou dommageable: si le dommage qui
                     peut aduenir est plus grand que le profit qui peut reüssir de l'entreprise. Si
                     le dommage est euident, &amp; le profit doubteux, ou bien au contraire, il ne
                     faut pas mettre en deliberation lequel on choisira. Mais les difficultez sont
                     plus vrgentes, quand le profit qu’on espere est plus grand, &amp; qu’il fait
                     contrepoix au dommage, de ce qui peut resulter des entreprises. Toutefois la
                     plus saine opinion des anciens doit emporter le prix: c’est à sçauoir, Qu'il ne
                     faut faire ny mise ny recep te des cas fortuits, quand il est question de
                     l’estat. C’est pourquoy Ies plus rusez font porter la parolle aux plus simples,
                     pour mettre en auant &amp; suader vne opinion douteuse, afin qu’ils ne soient
                     blasmez s’il en vient mal: &amp; qu’ils emportent l’honneur, si la chose vient
                     à poinct. Mais le sage Senateur ne s’arrestera iamais aux cas fortuits &amp;
                     auantureux, ains s’efforcera tousiours par bons &amp;fages discours tirer les
                     vrais effects des causes precedentes. Car on void assez souuent les plus
                     hazardeux &amp; temeraires estre les plus heureux aux exploits. Et pour ceste
                     cause les anciens Theologiens n’ont iamais introduit leur deesse Fortune au
                     conseil des Dieux.<note place="margin">La deesse qu’on disoit Fortune chassee
                        du conseil des autres Dieux.</note>  Et toutefois on n’oit quasi autre
                     chose, que Ioüer ou blasmer les entreprises <pb n="267"/> par la fin qui en
                     reüssit, &amp; mesurer la sagesse au pied de fortune. Si la loy<note place="margin">l.3.de re milit.ff.</note> condamne à mort le soldat qui a
                     combatu contre la defense du Capitaine, ores qu'il ait rapporté la victoire,
                     quelle apparence y a-il de pezer en la balance de sagesse les cas fortuits
                     &amp; succés heureux? Aussi telles aduantures continuees, tirent le plus
                     souuent apres soy la ruine des Princes aduantureux. Et par ainsi, pour euiter à
                     ce qu’il ne soit, rien arresté au conseil temerairement, l’aduis de Thomas le
                     More me semble bon, qu’on propose vn iour au parauant ce qu’on doit resoudre le
                     iour suiuant, afin que les deliberations soient mieux digerees: pourueu
                     toutefois qu’il ne soit point question de l’interest particulier de ceux qui
                     ont voix au conseil: car en ce cas il vaut beaucoup mieux prendre les aduis sus
                     le champ, &amp; sans delay, que d’attendre que le sain iugement des vns soit
                     preuenu par les menees des autres &amp; qu’on. vienne preparé de longue trainee
                     de raisons, pour renuerser ce qui doit, estre conclud. Et tout ainsi que la
                     verité plus elle est nue, &amp; simplement deduite, plus elle est belle: aussi
                     est-il certain, que ceux qui la deguisent par force de figures luy ostent son
                     lustre &amp; sa naïfue. beauté. chose qu’on doit sut tout fuir au conseil: afin
                     aussi que la briefueté Laconique pleine de bonnes raisons donne place a chacun
                     de dire son aduis comme il se doit faire: &amp; non pas baloter comme à Venize,
                     ou passer du costé-de celuy duquel on tient l’opinion, corne il se faisoit au
                     Senat de Rome. Car ils se trouuoient tousiours empeschez, quand la chose mise
                     en deliberation aiioir plusieurs chefs &amp; articles, qui estoient en partie
                     accordez, &amp; en partie regettez, de sorte qu’il estoit. necessaire de
                     proposer, chacun article à part: ce que les Latins disoient diuidere
                     sententiam: &amp; faire passer &amp; repasser les. Senateurs de part &amp;
                     d’autre. les Venitiens se trouuent aussi és mesmes difficultez, qui les
                     contraint de prendre souuent les opinions verbales, &amp; quitter les balottes,
                     desquelles mesmes ils vsent quand il est. question dès biens, de la vie &amp;
                     de l’honneur, à la façon des anciens Grecs &amp; Romains: chose qui ne se peut
                     faire sans iniustice, pour la varieté infinie des cas qui se presentent à
                     iuger. Or combien que le Senat de la Republique ne soit point lié à certaine
                     cognoissance, aussi ne faut-il pas qu’il s’empesche de la iurisdiction des
                     Magistrats, si ce n’est sur le debat des plus grands Magistrats &amp; Cours
                     souueraines. Et pour ceste cause Tibere l’Empereur protesta<note place="margin">Tacit.lib.I.Tranquil.in Tiberia.</note>  venant à. l'estat, qu’il ne
                     vouloir rien alterer, ny prendre cognoissance de Ia iurisdiction des
                     Magistrats. ordinaires. &amp; ceux qui font vne cohue du Senat, &amp; conseil
                     priué, rauallent grandement la dignité d’iceluy, au dieu qu’il doit estre
                     respecté pour authoriser les actions des Princes pour vaquer entierement aux
                     affaires publiques, qui suffisent, pour empescher vn Senat. si ce n’estoit
                     quand il est question de la vie, ou de l’honneur des plus grands Princes &amp;
                     seigneurs, ou de la punition, des villes, ou d’autre chose de telle
                     consequence, qu'elle merite l’assemblee d’vn Senat: comme ancienne- <pb n="268"/> ment le senat Romain cognoissoit par commission du peuple des trahisons
                     &amp; coniurations des alliez contre la Republique, comme on void en T.<note place="margin">Liuius lib.26.</note>  Liue. Reste encores le dernier poinct:
                     de nostre definition, c’est à sçauoir, que le senat est establi pour donner
                     aduis à ceux qui ont la souueraineté. I’ay dit donner aduis, parce que le senat
                     d’vne Republique bien ordonnee, ne doit point auoir puissance de commander, ny
                     decerner mandemens, ny mettre en execution ses aduis &amp; deliberations:<note place="margin">Le Senat establi seulement pour donner aduis, &amp; non pas
                        pour commander.</note>  mais il faut tout raporter à ceux qui ont la
                     souueraineté. Si on demande s’il y a Republique ou le senat ait telle
                     puissance, c’est vne question qui gist en fait: mais ie tiens que la Republique
                     bien establie ne le doit pas souffrir, &amp; qu’il ne se peut faire sans
                     diminution de la majesté, &amp; beaucoup moins en la Monarchie qu’en l'estat
                     populaire ou Aristocratique. Et en cela cognoist-on la majesté souueraine d’vn
                     Prince, quand il peut, &amp; la prudence quand il sçait pezer &amp; iuger les
                     aduis de son conseil, &amp; conclure selon la plus saine partie, &amp; non pas
                     selon la plus grande. Si on me dit qu’il n’est pas conuenable devoir les
                     Magistrats &amp; Cours souueraines, auoir puissance de commander &amp; decerner
                     leurs commissions en leur nom, &amp; que le Senat qui iugé de leurs differens
                     soit priué de ceste puissance. Ie respons que les Magistrats ont puissance de
                     commander, en vertu de leur institution, erection &amp; creation, &amp; des
                     edits fur ce faits, pour limiter leur charge &amp; puissance. mais il n’y eut
                     onques senat en aucune Republique bien ordonnee, qui ait eu pouuoir de
                     commander en vertu de son institution. Aussi il ne se trouue point en ce
                     Royaume, ny en Espaigne, ny en Angleterre, que le conseil priué soit erigé ou
                     institué en forme de corps &amp; College, &amp; qu’il ait puissance par edit ou
                     ordonnance de rien ordonner, ny commander, comme il est necessaire à tous
                     Magistrats, ainsi que nous dirons ci apres. Et quant à ce qu’on dit que le
                     conseil priué casse les iugemens &amp; arrests des Magistrats &amp; Cours
                     souueraines, &amp; que par ce moyen on veut conclure qu’il n’est pas sans
                     puissance. Ie respons, que les arrests du conseil priué ne dependent aucunement
                     d’iceluy, ains de la puissance royale, &amp; par commission seulement en
                     qualité de iuges extraordinaires pour le fait de la iustice: encores la
                     comission, &amp; cognoissance du conseil priué, est tousiours coniointe à la
                     personne du Roy. Aussi voit-on que tous les arrests du conseil priué portent
                     ces mots, PAR LE ROY EN SON CONSEIL: lequel ne peut rien faire si le Roy n’est
                     present, ou qu’il n’ait pour agreable les actes de son conseil. Or nous auons
                     monstré cy dessus, que la presence du Roy fait cesser la puissance de tous les
                     Magistrats. comment donc le conseil priué auroit-il puissance le Roy present?
                     s’il ne peut rien faire en l’absence du Roy, que par commission extraordinaire,
                     quelle puissance dirons nous qu’il a? Si donques au fait de la iustice le
                     conseil priué n’a pas puissance de commander, comment l’auroit-il aux affaires
                     d'estat? C’est pourquoy on raporte au Roy ce qui a esté deliberé au conseil,
                     pour entendre sa volonté. <pb n="269"/> ce qui a esté fait de toute ancienneté,
                     car mesme il se trouue vne charte ancienne faisant mention d’Endobalde Comte du
                     Palais du Roy Clotaire,qui assembloit le Parlement du Roy, &amp; assistoit aux
                     deliberations qu’il rapportoit au Roy, qui donnoit ses arrests. Mais on
                     pourroit douter si le Senat en l'estat populaire &amp; Aristocratique ne doit
                     auoir non plus de puissance qu’en la Monarchie: attendu la difference qu'il y a
                     d’vn seigneur à plusieurs, d’vn Prince au peuple, d’vn Roy à vne multitude
                     infinie d’hommes. Ioint aussi que nous lisons qu’en la republique Romaine,
                     qu’on tient auoir esté des plus florissantes, &amp; des mieux ordonnees qui fut
                     onques, le Senat Romain auoit<note place="margin">Cicer.in Vatin.Ærarij
                        dispensatio ita fuit penes Senatum, vt nunquam a populo sit appetita.Idem
                        confirmat Polyb.lib.6.</note>  puissance de disposer des finances, qui est
                     l’vn des grands poincts de la maiesté: &amp; donner lieutenans à tous
                     gouuerneurs de<note place="margin">Idem Cicero in Vatin.Esne patriæ certissimus
                        parricida !ne hoc quidem Senatur relinquebas, quod nemo vnquam ademit vt
                        legati ex eius ordinis auctoritate darentur.</note> Prouince: &amp; decerner
                        les<note place="margin">Liuius lib.28.Nunquam antea de triumpho per populum
                        actum : semper æstimationem arbitriumque eius honoris penes Senatum
                        fuisse.ne reges quidem maiestatem eius ordinis imminuisse.</note> triomphes:
                     &amp; disposer de la religion. Et pour seste cause Tertulian disoit, que iamais
                     aucun Dieu ne fut receu en Rome sans decret du Senat. Er quant aux Ambassadeurs
                     des Roys &amp; peuples, il n’y auoit que le Senat qui les receust, &amp;
                     licentiast. Et qui plus est, il estoit defendu sur peine de leze majesté, de
                     presenter requeste au peuple, sans auoir pris l’aduis du Senat, comme nous
                     auons dit cy dessus. Ce qui n’eftoit pas seulement en Rome, ains aussi en
                     toutes les Republiques de la<note place="margin">Arist.lib.4 de
                        Republica.</note>  Grece: &amp; pour y auoir contreuenu<note place="margin">Plutar.in Lysia.</note>  Thrasybulus fut accusé de leze majesté en Athenes,
                     comme aussi depuis fut Androtion par Demosthene. ce qui est encores mieux gardé
                     à Venize qu'il ne fut onques en Rome ny en Grece. Non obstant tout cela, ie dy
                     que le senat des estats populaires &amp; aristocratiques ne doit auoir que
                     l’aduis &amp; deliberation, &amp; que la puissance depend de ceux qui ont la
                     souueraineté. Et quoy qu’on die de la puissance du senat Romain, ce n’estoit
                     que dignité, authorité, conseil, &amp; non pas puissance: car le peuple Romain
                     pouuoit quand bon luy sembloit, confirmer ou infirmer les decrets du Senat,
                     lequel n'auoit aucune puissance de commander, &amp; moins d’executer ses
                     arrests, comme<note place="margin">lib.2.</note>  Denys d’Halicarnas a tresbien
                     remarqué. Aussi voit-on à tout propos en Tite Liue ces mots. SENATVS DECREVIT,
                     POPVLVS IVSSIT. où Feste Pompee s’est abusé interpretant ce mot, Populus
                     iussit, qu’il dit signifier Decreuit: car c’estoit au Senat à decerner, &amp;
                     au peuple à commander: comme quand Tite Liue parle de l’auctorité de Scipion
                     l’African, Nutus eius pro decretis patrum, pro populi iussis esse. Et le
                     moindre Tribun s’opposant au senat, pouuoit empescher tous ses arrests. I’ay
                     remarqué cy dessus quelques lieux de<note place="margin">lib.4.lib.30.&amp;
                        17.</note>  T. Liue, ou il appert euidemment, que le senat ne pouuoit rien
                     commander, &amp; mesme par ce decret, ou il est dit, Que le Consul si bon luy
                     semble, presentast requeste au peuple pour faire vn Dictateur: &amp; s’il ne
                     plaisoit au Consul, que le Preteur de la ville en prist la charge: &amp; s’il
                     n'en vouloit rien faire, que l’vn des Tribuns le fist: le Consul, dit T. Liue,
                     n'en voulut rien faire, &amp; fist defense au Preteur d’obeir au senat. Si le
                     senat eust peu commander, il n'eust pas vsé de ce langage: &amp; le Con- <pb n="270"/> sul n'eust pas defendu d’obeir au senat. Et mesme le senat ne
                     pouuoit pas commander aux Preteurs, ains il vsoit du mot, Si bon leur semble,
                     Si leur plaist. Decreuerunt patres vt M. Iunius Praetor vrbanus, si ei
                     videretur, decemuiros agro Samniti Appuloque quoad eius publicum erat, metiendo
                     diuidendóque crearet. &amp; si on veut dire que ces mots, Si Consulibus, si
                     Praetoribus videatur, emporte commandement, le contraire se verifie en ce que
                     dit T. Liue, parlant de la punition des Capoüans, que le Consul Fuluius ayant
                     leu l'arrest du senat, qui portoit ces mots., Integram rem ad Senatum
                     reijceret, si ei videretur, interpretatum esse quid magis è Republica duceret
                     aestimationem sibi permissam, &amp; passa outre sans auoir egard à l'arrest du
                     senat. Aussi n’y auoit-il vne seule commission, ny mandement en toutes les
                     deliberations &amp; decrets du senat: &amp; n’auoient ny massiers ny sergens,
                     qui sont les vrayes marques de ceux qui ont puissance de commander, comme
                        disoit<note place="margin">Gellius lib.13.cap.12.</note>  Varron apres le
                     Iurisconsulte Messala. Mais les Magistrats ayans les decrets du senat en main,
                     decernoient leurs mandemens &amp; commissions pour les executer, si bon leur
                     sembloit: s’asseurans bien que le senat soustiendroit leurs exploits &amp;
                     actions. C’est pourquoy Cesar dit, que les Consuls se voyans armez de cest
                     ancien decret du senat, qui commençoit par ces mots: Que les Consuls, &amp;
                     autres Magistrats pouruoient à ce que la Republique ne souffre aucun dommage:
                     soudain font leuee de gens &amp; d’armes contre Cesar. Mais si le moindre des
                     Tribuns s’opposoit au senat, il falloit vuider l’opposition deuant le peuple.
                     Et pour ceste cause il y auoit ordinairement quelques Tribuns à la porte du
                     senat., au parauant que la loy Atinia leur donnast entree, ausquels on
                     monstroit le decret du senat, pour le consentir &amp; auctoriser au nom du
                     peuple, y mettant la lettre T. ou le dissentir, y mettant ce<note place="margin">Liuius lib.6.</note>  mot VETO, c’est à dire, Ie l’empesche.
                     de forte que le senat ne faisoit rien que par souffrance du peuple, ou deses
                     Tribuns, qui estoient comme espions du senat, &amp; gardes de la liberté du
                     peuple, qui ont tousiours eu leur opposition franche: si le peuple par loy
                     expresse ne leur ostoit, comme il fist a la requeste de C.<note place="margin">Salus.in Iugur.Cicero in prouinciis Consular.</note>  Gracchus Tribun du
                     peuple, donnant permission au senat de disposer des Prouinces consulaires pour
                     Ceste annee là, auec defenses aux Tribuns de s’y opposer pour ceste fois là
                     seulement. car depuis le peuple<note place="margin">Cicero pro lege
                        Manil.Appian.lib.I.Liuius lib.18.</note>  donna souuent les Prouinces &amp;
                     gouuernemens sans auoir ny l’aduis ny l’auctorité du senat. De dire que le
                     senat disposoit des finances, il est vray, mais c’estoit par souffrance, &amp;
                     tant qu’il plaisoit au peuple: comme on peut voir par la loy Sempronia, par
                     laquelle le peuple ordonna que les soldats seroient vestus des deniers de
                     l'espargne. Or celuy qui n'auoit pouuoir que par souffrance &amp; par forme de
                     precaire, n’a point de puissance, comme nous auons dit cy dessus. aussi voit-on
                     en cas semblable, que les Auogadours de Venize souuent empeschent les
                     oppositions du senat &amp; du conseil des dix, &amp; font renuoyer l’affaire au
                     grand conseil. Mais encores on peut dire, que si le senat en corps &amp; as-
                        <pb n="271"/> semblee legitime n'eust eu puissance de commander, qu’il n’y
                     eust eu aucune difference entre les decrets du senat, &amp; ce qu'on appelloit
                     Auctorité. Or est-il, que s'il y auoit moins de CCCC. senateurs par
                     l’ordonnance d’Auguste, qui depuis furent reduits à cinquante: ils ne donnoient
                        sinon<note place="margin">Dio.lib.54.</note>  auctorité, &amp; ne
                     s’appelloit pas decret: comme aussi on peut voir parla loy<note place="margin">Asconius in Cornelianam.</note>  Cornelia, publiee à la requeste d’vn
                     Tribun du peuple, il fut defendu au senat de plus ottroyer priuileges ny
                     dispenses, s’il n’y auoit du moins deux cens senateurs. il faut donc conclure
                     que le senat en tel nombre auoit puissance de commander. Ie dy que le decret de
                     sa nature n’emporte aucun commandement, non plus que la sentence du iuge, si la
                     comission n’est au pied. Or le senat ne decernoit iamais, &amp; ne pouuoit
                     decerner commission ny mandement: il n'auoit donc point de puissance de
                     commander. Et encores quelque decret que fist le senat, il n'auoit trait que
                     pour vn an: comme a tresbien noté Denys<note place="margin">lib.9.</note> 
                     d’Halycarnas: &amp; n’estoient pas perpetuels, comme Conan<note place="margin">lib.I.cap.de Senatusconsul.</note> escrit. Comment donc, dira quelqu’vn, le
                     senat fist-il amener trois cens soldats citoyens Romains, qui restoient de la
                     legion qui auoit saccagé Rheges en Sicile, lors qu’elle y estoit en garnison,
                     &amp; les fist flaistrir, &amp; puis decapiter deuant tout le peuple,
                     nonobstant, &amp; sans auoir aucun egard aux oppositions des Tribuns, ny aux
                     appellations des condamnez, crians à haute voix, que les loix sacrees estoient
                     soulees aux pieds. A cela y a double response, qu’il estoit question delà
                     discipline militaire, qui n’auoit rien de<note place="margin">Polyb.lib.6.Liuius lib.4.</note>  commun pour ce regard auec les loix
                     domestiques. en second lieu, c’estoit bien l’aduis du senat, mais l'execution
                     se faisoit par les Magistrats, qui n’estoient tenus d’obeir au senat, s’ils
                     n’eussent voulu. combien que la iuste douleur qu’on auoit d’vn si lasche &amp;
                     vilain tour commis à Rhege, faisoit cesser toute la puissance des loix. Et
                     souuent en cas semblables on passoit la contrauention aux loix par<note place="margin">Valer.Max.lib.8.Appia.lib.I.</note>  souffrance. Mais outre
                     cela, Papinian respond, qu’il ne faut pas auoir egard à ce qu’on fait à Rome,
                     mais à ce qu’il faut faire, c’est pourquoy souuent les Tribuns du peuple
                     empeschoient les entreprises du senat: &amp; mesmes le Tribun Cornelius fist
                     faire defense au senat de n’entreprendre rien de ce qui appartenoit à la
                     majesté du peuple: ce que Dion n’eust pas escrit, si le senat n'eust fait
                     plusieurs entreprises fus l'estat. Ie scay bien qu’on alleguera le dire d’vn
                     autre Iurisconsulte,<note place="margin">l.non ambigitur de legibus.ff.</note> 
                     Senatum ius facere posse. mais cela s’est dit de la puissance du senat, apres
                     auoir eu iurifdiction ordinaire, comme nous auons monstré cy dessus: combien
                     que les edits des moindres Magistrats, Ædiles, &amp; Tribuns, &amp; mesme
                     l’auctorité priuee des Iurisconsultes faisoit vne partie<note place="margin">l.I. in rerum amot.l.gallus.quod ius constitutum dicitur in d.l I.</note> 
                     du droict, &amp; passoit en force de loix: ores qu’ils n’eussent aucune
                     puissance ny commandement quelconque. Si donques lesenat, en l'estat populaire,
                     n’a point de puissance ordinaire de commander, ny de rien faire que
                     parsouffrance, beaucoup moins l’auroit-il en l'estat Aristocratique, ou en la
                     Monarchie, &amp; d’autant moins en la <pb n="272"/> Monarchie, que les Princes
                     sont plus ialoux de leur estat que le peuple. Et par ainsi quand on dit, qu’il
                     n’estoit pas licite de presenter requeste au peuple, c’est à dire aux grands
                     estats sans auoir l’aduis du senat: chose qui n’eftoit pas necessaire pour
                        presenter<note place="margin">Interpres Appiani populum pro plebe
                        vertit.lib.I.bell.ciu.&amp; eodem errore lapsus est Ottomanus in cap.2.de
                        Re.Senatorib.nam Cornelia lege ne ad plebem quidem iniussu Senatus
                        rogationem ferre licebat, quod Pompeia lege abrogatum est.Plutar.in
                        Pompeio.</note>  requeste au menu peuple: cela n’empeschoit pas les
                     Magistrats, apres auoir eu l’aduis du senat contraire au leur de s’adresser au
                     peuple. La mesme response sert aussi, à ce que dit loseph l’Historien, que
                     Moyse defendit au Roy de rien faire en ce qui touche le public, sans l’aduis du
                     senat &amp; du Pontife combien que cest article ne se trouue point en toute la
                     loy il ne s’ensuit pas que le Roy fust tenu de suiure leur aduis. Iaçoit<note place="margin">l.ius senatorum.de dignitatib.C.</note>  qu’il s’appelle le
                     premier senateur, &amp; le chef de son conseil. car telles qualitez ne
                     diminuent en rien la majesté: ores qu’il appellast les senateurs ses
                     compaignons, ou ses bons maistres &amp; seigneurs, comme Tibere qui appelloit
                     les senateurs indulgentissimos dominos, ainsi que nous lisons en Tacite. &amp;
                     neantmoins en vn decret du senat raporté par Pline le ieune, nous lisons ces
                     mots: Voluntati tamen Principis sui, cui in nulla re fas putaret repugnare, in
                     hac quoque re obsequi. Aussi les senateurs, ou conseillers d'estat, à parler
                     proprement, ne sont ny officiers ny commissaires, &amp; n'ont autres lettres en
                     ce Royaume qu’vn simple breuet signé du Roy, sans seel ny cachet, portant en
                     trois mots, que le Roy leur donne seance, &amp; voix deliberatiue au conseil,
                     tant qu’il luy plaira: &amp; le Roy mort, ils ont besoin d’vn autre breuet:
                     hors mis ceux qui pour leur qualité, ou charge en ce royaume, entrent au
                     conseil. Et la raison principale pourquoy le senat d’vne Republique ne doit pas
                     auoir commandement, est que s’il auoit puissance de commander ce qu’il
                     conseille, la souueraineté seroit au conseil: &amp; les conseillers d'estat au
                     lieu de conseillers seroient maistres, ayans le maniement des affaires, &amp;
                     puissance d’en ordonner à leur plaisir.<note place="margin">La raison pour quoy
                        le Senat ne doibt pas auoir puissance de commander.</note>  chose qui ne se
                     peut faire sans diminution, ou pour mieux dire, euersion de la majesté, qui est
                     si haute &amp; si sacree, qu’il n’appartient à sugets, quels qu’ils soient, d’y
                     toucher, ny pres ny loing. Et pour ceste cause le grand conseil de Venize,
                     auquel gist la majesté de leur estat, voyant que les dix entreprenoient par
                     dessus la charge à eux donnee, leur fist defense fur peine de leze majesté, de
                     commander ny ordonner chose quelconque, ny mesme d’escrire lettres qu’ils
                     appellent diffinitiues, ains qu’ils eussent recours à la Seigneurie, iusqu’à ce
                     que le grand conseil fust assemblé. pour la mesme cause ils ont ordonné, que
                     les six conseillers d'estat, qui assistent au Duc, ne seroient que deux mois en
                     charge, afin que la coustume de commander ne leur fist enuie de continuer,
                     &amp; aspirer plus haut. Toutefois si mes aduis auoient lieu, ie ne serois pas
                     d’opinion qu'on changeast &amp; rechangeast les conseillers d'estat, ains
                     plustost qu’ils fussent perpetuels, comme ils estoient en Rome, Lacedemone,
                     Pharsale, &amp; maintenant à Geneue &amp; aux Cantons des Suisses. Car le
                     changement annuel qui se faisoit en Athenes, &amp; maintenant à Venize,
                     Rhaguse, Luques, Genes, Nurem- <pb n="273"/> berg, &amp; en plusieurs autres
                     villes d’Alemaigne, non seulement obscurcist bien fort la splendeur du senat,
                     qui doit reluire comme vn soleil, ains aussi tire apres soy le danger
                     ineuitable d’euenter &amp; publier les secrets d’vn estat. ioint aussi que le
                     senat tout nouueau ne peut estre informé des affaires passees, ny bien
                     continuer les erremens des affaires encommencees. qui fut la cause que les
                     Florentins ordonnerent à la requeste de Pierre Soderin Gonfalonnier, que le
                     senat de LXXX. seroit muable de six en six mois, horsmis ceux qui auoient esté
                     Gonfalonnier, pour informer le nouueau senat des affaires. la mesme ordonnance
                     a esté faite à Genes, de ceux qui ont esté Ducs ou Syndics. En quoy les
                     Rhagusiens ont mieux pourueu à leur senat que les Venitiens, car à Venize le
                     senat change par chacun an tout à coup: mais à Rhaguse, les senateurs qui ne
                     sont qu’vn an en charge, changent les vns apres les autres, &amp; non pas tous
                     en vn an. C’est donques le plus seur que les senateurs soient en charge
                     perpetuelle, ou pour le moins les senateurs du conseil particulier, comme
                     estoit celuy des Areopagites. </p>
               </div></div></div></body></text></TEI>
                </passage>
            </reply>
            </GetPassage>