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                  <head><hi rend="italic"> Chap. VII.</hi> De l’estat populaire.</head>
                  <p> L’Estat populaire est la forme de Republique, où Ia pluspart du peuple
                     ensemble commande en souueraineté au surplus en nom collectif, &amp; à chacun
                     de tout le peuple en particulier. le principal poinct de l’estat populaire se
                     remarque en ce que la pluspart du peuple a commandement, &amp; puissancé
                     souueraine non seulement sur chacun en particulier, ains aussi sur la moindre
                     partie de tout Ie peuple ensemble: de sorte, que s'il y a xxxv. lignees, ou
                     parties du peuple, cômme à Rome, les dix huict ont puissancé souueraine sur les
                     xvii. ensemble, &amp; leur donnent loy: ainsi qu’on peut voir quând Marc Octaue
                     fut destitué du Tribunat à la requeste de Tibere Gracchus son compaignon, 1
                        <note place="margin"> Plutar. In vita Graec.</note> l’histoire porte qu’il
                     fut prié de quitter vo- CHAPTER 244 lontairement son estat au parauant que les
                     dix huit lignees eussent donné leur voix. <note place="margin"> La difference
                        qu’il y a de donner les voix par testes, ou par lignees.</note> Et d’autânt
                     que Rullus tribun vouloit par la requeste qu’il presenta au peuple, touchânt la
                     diuision des terres, que les commissaires qui auroient ceste charge, fussent
                     eleus par la plus grande partie. des xv ii. lignees du peuple seulemént,
                     Ciceron alors Consul print ceste occasion entre autres, d’émpescher
                     l’enterinement de sa requeste, &amp; la publication de la loy, disant que le
                     Tribun vouloit frustrer la pluspart du peuple de sa voix. mais c’estoit la
                     chose la moins considerable, d'autânt que la requeste du Tribun portoit, S’il
                     plaisoit au peuple (c’est à dire à la pluspart des xxxv. lignees) que la
                     moindre partie du peuple (à sçauoir xvii. lignees) deputast les commissaires.
                     car la majesté du peuple demeuroit entiere, attendu que la moindre partie du
                     peuple estoit députée au plaisir &amp; vouloir de la pluspart: afin qu’on ne
                     fust point empesché d'assembler les xxx v. lignees pour peu de chose, cômme il
                     se faisoit à la nomination des benefices par la loy2 <note place="margin">
                        Cicero in Rullum.</note> Domitia: s’il vaquoit quelque benefice par la mort
                     des Augures, Prestres &amp; Pôntifes, on assembloit xvii. lignees du peuple,
                     &amp; celuy qui estoit pourueu &amp; nommé par neuf lignees du peuple estoit
                     receu par le Chapitre ou College des Pontifes. Quand ie dy la pluspart du
                     peuple tenir la souueraineté en l'estat populaire, cela s’entend si on prend
                     les voix par testes, comme à Venize, à Rhagusè, à Genes, à Luques, &amp;
                     presqu’en toutes les Republiques Aristocratiques: mais si on prend les voix par
                     lignees, ou paroisses, ou communes, il suffïst d’auoir plus de lignees, ou de
                     paroisses, ou de communes, ores qu’il y ait beaucoup moins de citoyens: cômme
                     il est quasi tousiours aduenu és anciennes Republiques populaires. En Athenes
                     le peuple estoit diuisé en dix lignees principales, &amp; en faueur de
                     Demetrius &amp; Antigonus on y en adiousta deux: &amp; outre ceste diuision, le
                     peuple estoit départi en trénte &amp; six classes. ainsi en Rome la premiere
                     diuision du peuple faite par Romule, estoit de trois lignees: &amp; depuis fut
                     diuisé en trente paroisses, qui auoiént chacune vn curé pour chef: &amp;
                     chacun, dit 4 <note place="margin"> lib. I.</note> Tite Liue, dônnoit sa voix
                     par teste. mais par l’ordonnance du Roy Seruius, il fut diuisé en sïx classes,
                     sélon les biens &amp; reuenu d’vn chacun: en telle sorte, que la premiere
                     classe où estoient les plus riches, auoit autânt de pouuoir que toutes les
                     autres, 2 <note place="margin"> Dionis. Halicar. Lib. 4.</note> si les
                     Centuries de la premiere demeuroient d’accord: c’eft à dire lxxx. Centuries qui
                     n’estoient que huict mil: &amp; les quatre suiuântes n’estoient que de huict
                     mil: or il fustisoit de trouuer en la sécondé classe autant de Centuries qu’il
                     s'en falloit de la premiere: tellement qu’on ne venoit pas souuent à la tierce
                     ni à la quarte, &amp; moins encores à la cinquiesme, &amp; <note place="margin"> Liuius lib. I. Dionis. Lib. 4.</note> iamais à la sixiesme, où estoit le
                     rebut du peuple &amp; des pauures bourgeois, qui estoit alors de soixante mil
                     &amp; plus, au nombre qui en fut leué: outre les bourgeois des cinq premieres
                     classes. &amp; si l’ordonnance du Roy Seruius fùst tousiours demeuree en sa
                     force, apres que les Roys furent chassez, l’estat n’eust pas esté populaire:
                     car la moindre partie <pb n="245"/> du peuplé auoit la 3 <note place="margin">
                        Dionis. Halycarn. Lib. 4.</note> souueraineté: Mais le menu peuple tost
                     apres se reuolta contre les riches, &amp; voulut tenir ses estats à part, afin
                     qu’vn chacun eust voix egale, autant le pauure que le riche, le roturier que le
                     noble. &amp; ne se contenta pas: car voyant que les nobles tiroiént à leur
                     cordelle leurs adhérans, il fut dit, que la Noblesse n’assisteroit plus aux
                     estats du mena peuple, qui fut alors diuisé en dixhuit lignees: &amp; peu à peu
                     par succession de temps on y adiousta iusques à trente cinq lignees: &amp; par
                     les menees &amp; factions des Tribuns, la puissancé pareille qu’auoit
                     l’assemblee des grands estats en six classes, fut attribuee aux estats du menu
                     peuple, comme nous auons dit cy dessus. Et d’autant que les afranchis, &amp;
                     autres bourgeois receus par mérités, confus, &amp; méslez par toutes les
                     lignees du peuple Romain, estoient en plus grand nombre sans comparaison, que
                     les naturels &amp; anciens bourgeois, ils emportoient Ia force des voix: ce que
                     le5 <note place="margin"> Liuius lib. 9. &amp; Flor. Epito. 20.</note> Censeur
                     Appius auoit fait pour gratifîer le menu peuple, &amp; obtenir par ce moyen ce
                     qu’il voudroit. Mais Fabius Maximus estant Censeur, fist enrooller tous les
                     afranchis, &amp; ceux qui estoient iffus d’eux en quatre lignees à part, pour
                     conseruer les anciennes familles des bourgeois naturels en leurs droicts: &amp;
                     emporta le nom de Tresgrand, pour ce seul acte, qui estoit de consequence bien
                     grande: &amp; toutefois personne ne s’en remua. Cela continua iusques à Seruius
                     Sulpitius Tribun du peuple, lequel trois cens ans apres <note place="margin">
                        Flor. Epito. 77. &amp; 8.</note> voulut remettre les afranchis aux lignees
                     des maistres qui les auoient afranchis, mais il fut tué deuant qu’en venir à
                     chef: &amp; tost7 <note place="margin"> Idem epito. 84.</note> apres cela fut
                     executé pendant les guerres ciuiles de Marius &amp; de Sylla: pour rendre
                     l’estat plus populaire, &amp; diminuer l'auctorité de la Noblesse. 8 <note place="margin"> Plutar. In Demosthene.</note> Demosthene s’efforça de faire
                     le semblable en Athenes, apres la victoire de Philippe Roy de Macedoine, ayant
                     presenté requeste au peuple, tendant afin que les afranchis &amp; habitans
                     d’Athenes fussent enroollez au nombre des citoyens: mais il fut débouté de sa
                     requeste sus le champ: combien qu’il n’y eust alors que vingt mil citoyens, qui
                     estoit de sept mil plus que du temps de 9 <note place="margin"> Plutar. In
                        Pericle.</note> Pericles: qui n’en leua que treize mil, &amp; cinq mil qui
                     furent vendus comme esclaues, pour s’estre qualifiez citoyens. Ce que i’ay dit
                     seruira de response à ce qu’on pourroit alleguer, qu’il n’y a point, &amp; peut
                     estre qu’il n’y eut onques Republique populaire, ou tout le peuple s’assemblast
                     pour faire les loix &amp; les Magistrats, &amp; vsèr des marques de puissancé
                     souueraine: ains au contraire bonne partie d’iceux ordinairement sont absens:
                     &amp; Ia moindre partie donne la loy: mais il suffist que la pluralité des
                     lignées l'emporte, ores qu’il n’y eust que cinquante personnes en vne lignée,
                     &amp; mil en vne autre, attendu que la prerogatiue des voix est gardee à
                     chacun, s’il y veut affister. vray est que pour obuier aux factions de ceux qui
                     briguoient les principaux des lignees, quand on faisoit quelque loy qui portoit
                     coup, on y adioustoit cest article, Que Ia loy-qui seroit publiee ne pourroit
                     estre cassee, si ce n’estoit par les estats du peuple, ou il y eust <pb n="246"/> du moins six mil bourgeois, comme on void souuent en Demosthene &amp; aux
                     vies des dix Orateurs. ° <note place="margin"> In Aristide.</note> &amp;
                     Plutarque dit, que l’ostracisme n’auoit point de lieu, s’il y auoit moins de
                     six mil citoyens qui eussent consenti. Ce qui est aussi gardé parles
                     ordonnances de3 <note place="margin"> in statutis Venet.</note> Venize en ce
                     qui est de consequence, &amp; mesmes en celles de là iustice ceste claufe y est
                     adioustee, Qu’il ne sera aucunement derogé aux ordonnances par le grand
                     Conseil, s’il n'y a du moins mil gentils-hommes Venitiens, &amp; que les quatre
                     parts, les cinq faisant le tout, ou les cinq parts, les six faisant le tout, en
                     demeurent d’accord. ce qui est conforme à la loy des corps &amp; Colleges où il
                     faut que les1 <note place="margin"> I. nominationum de decur. C. I. vlt. Quot
                        cuiusque vniuersitat.</note> deux tiers assîstént aux délibérations, &amp;
                     que la pluspart des deux tiers soit d’accord, pour donner loy au surplus: car
                     de mil cinq cens gentils-hommes Venitiéns, ou enuiron, au dessus de vingt ans,
                     ( car il ne se trouue point depuis cent ans qu’ils ayent esté plus qui tiennént
                     la Seigneurie) ils ont ordonné que mil s’y trouueroiént, qui sont les deux
                     tiers: &amp; que du nombre de mil gentils-hômmes, huit cens pour le moins, qui
                     sont quatre cinquiesmes, demeureront d'accord: ce qui n’est pas necessaire és
                     corps &amp; Colleges, où la pluspart des deux tiers l’emporte. mais il appert
                     par ces ordonnances, que de quinze cens, il en faut huit cens pour le moins,
                     qui est la pluspart des citoyens pris par testes, &amp; non par lignees ou
                     paroisses, comme il se fait és estats populaires, pour la multitude infinie de
                     ceux qui ont part à la Seigneurie: encores le plus souuent on confondoit les
                     suffrages des lignees, iusqu’à la loy Fusia publiee l’an de là2 <note place="margin"> Dio lib. 38.</note> fondation de Rome d. cx ciii. pour les
                     reproches que les vns faisoient aux autres d’auoir consenti vne loy inique.
                     Ainsi font les Seigneurs des ligues, &amp; les villes d’Alemaigne, qui font
                     plus populaires, comme Strasbourg, &amp; par ci deuant la ville de Mets, qui
                     estoit aussi populaire, &amp; les treize Magistrats estoiént eleus par les
                     paroisses, comme ils sont encores à present, &amp; aux ligues grises par les
                     communes. Vray est que les Cantons Duri, Schuuits, Vnderuald, Zug, Glaris,
                     Appenzel, qui sont vrayes démocraties, &amp; qui retiennent plus de liberté
                     populaire, pour estre montaignars, s’assemblént pour la pluspart en lieu
                     public, depuis l’aage de x iiii. ans, &amp; par chacun an: outre les estats
                     extraordinaires, &amp; là ils elisent le Senat, &amp; l’Aman, &amp; autres
                     Magistrats, &amp; leuent la main pour donner la voix à la forme de l’ancienne
                     chirotonie des Republiques populaires, &amp; contraignént bien souuént leurs
                     voisins à coups de poing de leuer la main, comme on faisoit anciennement. &amp;
                     encores d'auantage aux ligues des Grisons qui sont les plus populaires, &amp;
                     gouuernees plus populairement que Republiques qui soient. Ainsi sont ils les
                     assemblees des communes pour elire l’Aman, qui est en chacun des petits Cantons
                     le souuerain Magistrat: où celuy qui a esté par trois ans Aman il se leue
                     debout, &amp; s'excusànt au peuple demande pardon en ce qu’il auroit failli,
                     &amp; puis il nomme trois citoyens, desquels le peuple en choisist vn: apres on
                     elist son lieutenant, qui est comme Chancelier, &amp; <pb n="247"/> treize
                     autres conseillers, entre Iesquels y en a quatre pour le conseil secret des
                     affaires d’estat. Et puis le Camarling thresorier de l’espargue. Et Ia
                     différence est notable pour le gouuernement des autres Cantons de Suisses,
                     &amp; des Grisons: car celuy qui a gaigné deux ou trois officiers prin cipaux
                     d’vn Canton des Suisses, qui se gouuernent par Seigneurs, il sè peut asseurer
                     d'auoir gaigné tout le Canton: mais le peuple des Grisons ne se tient
                     aucunement suget ny ployable aux officiers, si on ne gaigne les communes, comme
                     i’ay veu par lettres de l’Euesque de Bayonne Ambassadeur de France. Et depuis
                     M. de Bellieure Ambassadeur, homme bien entendu aux affaires, ayant la mesme
                     charge, donna aduis du mois de May m. d. lxv. que l’Ambassadeur d’Espaigne
                     auoit presque fait reuolter les ligues des Grisons, de sorte qu’en la ligue de
                     la Cade il y auoit plus de voix pour l’Espaigne que pour la France. &amp;
                     depuis Ia ligue de Linguedine n’ayant pas receu les deniers promis par les
                     Espaignols, mist la main sus les pensionnaires d’Espaigne, &amp; les appliqua à
                     la torture, &amp; puis les condanna en dix mil escus d’amende: où l'Àmbassadeur
                     de France fist si bien. que deux mois apres ils enuoyerent conioinctement auec
                     les Cantons de Suisses vingt sept Ambassadeurs en France, pour renouueler &amp;
                     iurer l’alliance. Nous conclurons donc que la République est populaire, ou la
                     pluspart des bourgeois, soit par testes, soit par lignees, ou classes, ou
                     paroisses, ou communes, a la souueraineté. Et toutefois Aristote tient Ie2
                        <note place="margin"> lib. 4. Cap. 4.</note> contraire, Il ne faut pas,
                     dit-il, suiure l’opinion commune, qui iugé l'estat populaire, quand la pluspart
                     du peuple a la souueraineté. Et <note place="margin"> Opinion d’Aristote
                        touchant l’estat populaire.</note> puis il baille pour exemple treize cens
                     bourgeois en vne cité, où les mille estas les plus riches &amp; bien aisez ont
                     la seigneurie, &amp; en déboutent le surplus, on ne doit pas, dit-il, estimer
                     cest estat populaire: non plus que l'aristocratie n’est pas celle où la moindre
                     partie des citoyens a la souueraineté, qui soient les plus pauures. Puis il
                     conclud ainsi. L’estat populaire est auquelles pauures bourgeois ont la
                     souueraineté: &amp; l’aristocratie, quand les riches ont la seigneurie, soient
                     plus ou moins en l’vne &amp; en l’autre. Et par ce moyen Aristote renu erse
                     l’opinion commune de tous les peuples, voire mesmes des Legislateurs &amp;
                     Philosophes: laquelle opinion commune a tousïours esté, est &amp; sera
                     maistresse en matiéré de Republiques. Combien qu’il n’y a raison veritable, ny
                     vraisèmblable pour se departir de la commune opinion: autrement il s’en
                     ensùiura mil absurditez intolérables &amp; indissolubles Car on pourra dire,
                     que la faction des dix commissaires deputez pour corriger les coustumes de
                     Rome, qui empieterent l'estat, estoit populaire: iaçoit que tous les3 <note place="margin"> Dionysius Halycarnas. &amp; Liuius.</note> historiens
                     l’appellent Oligarchie, ores qu'ils fussent choisîs, non pour leurs biens, ains
                     seulement pour leur prudence: &amp; au contraire quand le peuple les chassa
                     pour maintenir sa liberté populaire, on eust dit que la Republique fust changee
                     en àristocratie. &amp; s’il y a vingt mil citoyens riches qui tiennent la
                     seigneurie, &amp; cinq cens pauures qui en <pb n="248"/> soient deboutez,
                     l’estat sera aristocratique: &amp; au contraire s’il y a cinq cens pauures
                     gentils-hommes qui tiennent la Seigneurie, &amp; que les riches n'y touchent
                     point, on appellera telle Republique populaire. Ainsi parle Aristote, où il
                     appelle les Republiques d’Apollonie, de Thera &amp; de Colophon populaires, où
                     bien petit nombre des anciennes familles fort pauures auoient la seigneurie sus
                     les riches. Il passe plus outre, car il dit, que sî la pluspart du peuple ayant
                     la souueraineté donnoit les offices aux plus beaux, ou aux plus grands,
                     l’estat, dit-il, ne seroit pas populaire, ains aristocratique: qui est vn autre
                     erreur en matiere d estat: attendu qu’il n’est pas question, pour iuger vn
                     estat, de sçauoir qui à les Magistrats &amp; offices, ains feulement qui a la
                     souueraineté, &amp; toute puissancé d’instituer ou destituer les officiers,
                     &amp; donner loy à chacun. Toutes les absurditez susdictes resultent de ce
                     qu’Aristote a pris la forme de gouuerner, pour l’estat d’vne Republique. Or
                     nous auons dit cy dessus en passànt, que l’estat peut estre en pure Monarchie
                     Royale, &amp; le gouuernement sera populaire: c’est à sçauoir, sî le Prince
                     donne les estats, offices &amp; benefices aux pauures aussi bien qu’aux riches,
                     aux roturiers aussi bien qu’aux nobles, sans acception ni fauêur de personne.
                     &amp; se peut faire aussî que l’estat royal sera gouuerné aristocratiquement,
                     sî le Prince donne les estats &amp; offices à peu de nobles, ou aux plus riches
                     seulemént, ou aux plus fauoris. Et au contraire, sî la pluspart des citoyens
                     tient la souueraineté, &amp; que le peuple donne les offices honorables, loyers
                     &amp; benefices aux nobles seulemént: comme il se fist en Rome, iusqu’à la loy
                     Canuleia, l’estat sera populaire, gouuerné aristocratiquemént: &amp; sî la
                     noblesse, ou peu de riches, a la Seigneurie, &amp; que les charges honorables,
                     &amp; bienfaits soient donnez par les Seigneurs aux pauures &amp; roturiers,
                     aussi bien comme aux riches sans faueur de personne, l'estat sera
                     aristocratique gouuerné populairement. Si donc tout le peuple, ou la pluspart
                     d’iceluy, a la souueraineté, &amp; qu’il donne les estats &amp; benefices à
                     tous sans respect de personne: ou bien que les offices &amp; benefices soint
                     tirez au sort de tous les citoyens, on pourra iuger que l’estat est non
                     seulement populaire, ains aussi gouuerné populairement: comme il fut pratiqué
                     par l’ordonnance faite à la requeste d’Aristide, que tous citoyens fùssent
                     retenus à tous estats, sans auoir égard aux biens, qui estoit casser la loy de
                     Solon: &amp; par mesme moyen sî la seigneurie des nobles, ou des plus riches
                     seulement a part à la souueraineté, &amp; que tous les autres soient deboutez
                     des estats &amp; charges honorables, on pourra dire que l’estat est non
                     seulement aristocratique, ains aussi gouuerné aristocratiquemént, ainsî qu’on
                     peut voir en l'estat de Venize. Peut estre on me dira, qu’il n’y a que moy de
                     cest aduis, &amp; que pas vn des anciens, &amp; moins encores des nouueaux, qui
                     ont traité de la Republique, n’a touché ceste opinion: Ie ne le veux pas nier,
                     mais ceste distinction m’a semblé plus que necessaire, pour bien enténdre
                     l’estat de chacune Republique: si on <pb n="249"/> ne veut se précipiter en vn
                     labyrinthe d’erreurs infinis, esquels nous voyons qu'Aristote tombe, prenant
                     l’estat populaire pour aristocratique, &amp; au contraire: contre la commune
                     opinion, voire mesmes contre le sens commun. Or ces principes mal fondez, il
                     est impossible de rien edifier seurement. De cest erreur pareillement est issu
                     l’opinion de ceux qui ont forgé vne République meslee des trois, que nous auons
                     cy dessus regetee. Nous tiendrons donc pour resolu, que l’estat d’vne
                     Republique est tousiours simple, ores que le gouuernement soit contraire à
                     l'estat: comme la Monarchie est du tout contraire à l'estat populaire: &amp;
                     neantmoins la majesté souueraine peut estre en vn seul Prince, qui gouuernera
                     son estat populairement, comme i’ay dit, ce ne sera pas pourtant vne confusion
                     de l'estat populaire auec la Monarchie, qui sont incompatibles: mais bien de la
                     Monarchie auec le gouuernement populaire, qui est la plus asseuree Monarchie
                     qui soit. nous ferons semblable iugement de l'estat aristocratique, &amp; du
                     gouuernemént populaire: qui est beaucoup plus ferme &amp; asseuré, que si
                     l'estat &amp; le gouuernement estoient aristocratiques. Et combien que le
                     gouuernement d’vne République soit plus ou moins populaire, ou aristocratique,
                     ou Royal, si est-ce que l'estat en soy ne reçoit comparaison de plus ni de
                     moins: car tousiours la souueraineté indiuisible &amp; incommunicable est à vn
                     seul, ou à la moindre partie de tous, ou à la pluspart: qui font les trois
                     fortes de Republique que nous auons posees. Quant à ce que i’ay dit, que le
                     gouuernement peut estre plus ou moins populaire, cela se peut iuger és
                     Republiques des Suisse, ou les Cantons Duri, Schuuits, Vnderual, Zug, Glaris,
                     Appenzel, se gouuernent par les communes qui tiennent la souueraineté: aussi de
                     ces cinq Cantons, il n’y a pas vne ville muree, hors mis Zug. les neuf autres
                     Cantons, &amp; Geneue se gouuernent par les Seigneurs qu’ils appellent le
                     Conseil, comme i’ay apris de M. de Basse-fontaine Euesque de Limoges, qui a le
                     plus longuemént, &amp; aussi dextrement que pas vn Ambassadeur, manié ceste
                     charge sans reproche, &amp; auec bien grand honneur. &amp; mesmes les Bernois,
                     qui composent leur Senat de gens mechaniques, elisent leurs Auoyers des plus
                     nobles &amp; anciennes familles, aussi sont-ils moins sugets aux emotions:
                     &amp; au contraire les Seigneurs des trois ligues grises, qui font les plus
                     populaires, font plus sugets aux seditions: comme les Ambassadeurs des Princes
                     ont tousiours experimenté. Car le vray naturel d’vn peuple, c’est d’auoir
                     pleine liberté sans frein ny mors quelconque: &amp; que tous soient égaux en
                     biens, en honneurs, en peines, en loyers: sans faire estat ni estime de la
                     noblesse, ni de sçauoir, ni de vertu quelconque: ains, comme dit Plutarque aux
                     Symposiaques, ils veulént que tout soit getté au fort, au poids, à la liure,
                     sans respect ni faueur de personne. &amp; si les nobles ou les riches sè
                     veulent preualoir, ils s’efforcent de Ies tuer, ou bannir, &amp; departir leurs
                     confiscations aux pauures. comme il se fist à l'establissement des estats po-
                        <pb n="250"/> pulaires de Suisse, apres la iournee de Saupac, où presque
                     toute la noblesse fut exterminee, &amp; le surplus contraint de renoncera leur
                     noblesse, &amp; neantmoins deboutez alors des estats &amp; offices, horsmis à
                     Surich &amp; à Berne. c'est pourquoy anciennement és Republiques populaires, on
                     demandoit que les obligations fussent bruslees ou mises au néant, comme il se
                     faisoit bien souuent: que les biens fussent départis également, auec defenses
                     d’acquerir. Encorës voit-on quelques seigneurs des ligues diuiser les pensions
                     publiques &amp; ordinaires à chacun des sugets en particulier. &amp; qui plus a
                     d'enfans masles, il a plus que les autres au partage des deniers. Et mesmes le
                     Canton de Glaris fist instance à l’AmbassadeurMorlet l’an m.d.l. que les
                     pensions particulieres &amp; extraordinaires fussent mises en commun. le Roy
                     fist response à l'Ambassadeur qu’il retrancheroit plustost sa libéralité. Les
                     anciennes Republiques populaires faisoient bien pis, de bannir ceux qui
                     estoient les plus sages &amp; plus aduisez au maniment des affaires, comme fut
                     Damon maistre de Pericles: &amp; non seulemént les plus accorts, ains aussi les
                     plus iustes &amp; vertueux, comme fut Aristide en Athenes, Hermodore en Ephese:
                     craignans que la lumiere de vertu de quelque grand personnage, n’ebloüist les
                     yeux du menu peuple, &amp; luy fist oublier la douceur de commander, &amp; par
                     ce moyen asseruist volontairement sa liberté au iugement &amp; discretion d’vn
                     homme sage &amp; vertueux: à plus forte raison craignoient ils, que la noblesse
                     des hommes illustres, ou la prudénce, ou la richesse fist ouuerture à
                     l’ambition pour empieter l’estat. Au contraire, les nobles &amp; riches ne font
                     point d’estat du populaire, mais ils estiment que c’est: bien la raison que
                     celuy qui a plus de noblesse ou de biens, ou de vertu, ou de sçauoir, foit plus
                     estimé, prisé &amp; honoré: &amp; que les charges honorables sont deuës à
                     telles gens, &amp; par ce moyen ils s’efforcent tousiours de forclorre
                     lespauures, &amp; le menu peuple de manier l'estat. Or il est impossible de
                     moderer ces deux humeurs contraires de mesme breuuage. Combien que Solon se 3
                        <note place="margin"> Plutar. In Solone.</note> vantoit, que s’il auoit
                     puissance de faire loy, qu’il establiroit des ordonnânces égalés aux riches,
                     aux pauures, aux nobles, aux roturiers. ce que les riches enténdoient de
                     l’equalité geometrique: les pauures de l’equalité arithmétique. Nous dirons en
                     son lieu de l’vne &amp; l'autre equalité, &amp; les commoditez &amp;
                     inconueniens de chacune des trois Republiques, maintenant il suffist de sçauoir
                     les définitions, &amp; qualitez des Republiques. <pb n="251"/>
                  </p>
               </div></div></div></body></text></TEI>
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