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                  <head><hi rend="italic">CHAP. VI.</hi> ? DE L’ESTAT ARISTOCRATIQVE</head>
                  <p> L’ARISTOCRATIE est vne forme de Republique, où la moindre partie des citoyens
                     commande au surplus en general par puissance souueraine, &amp; sur chacun
                     detous les citoyens en particulier. enquoy elle est contraire à l'estat
                     populaire, où la pluspart des citoyens commande à la moindre en nom collectif:
                     &amp; neantmoins semblable, en ce que ceux là qui ont commandement souuerain en
                     l'vne &amp; l’autre Republique, ont puissance sur tous en nom particulier, mais
                     non pas en nom collectif &amp; general. La puissance du Monarque est plus
                     illustre que les deux autres, d'autant que son pouuoir s'estend sur tous en
                     general, &amp; sur chacun en particulier. Et tout ainsi que la Monarchie est
                     royale, ou seigneuriale, ou tyrannique:<note place="margin">Difference de
                        l'Aristocratie à la Monarchie.</note> aussi l'aristocratie peut estre
                     seigneuriale, legitime, ou factieuse, qu’on appelloit anciennement Oligarchie,
                     c'est à dire, seigneurie de bien petit nombre de seigneurs: comme estoient les
                     trente seigneurs d’Athenes defaits par Thrasybule, qu’on appelloit les trente
                     tyrans: ou les dix commissaires deputez pour corriger les coustumes de Rome,
                     qui auoient par factions, &amp; puis à force ouuerte empietè la seigneurie.
                     C'est pourquoy tousiours les anciens ont pris le mot d’Oligarchie en mauuaise
                     part, &amp; l’Aristocratie en bonne <pb n="230"/> part, c'est à dire la
                     seigneurie des gens de bien. Mais nous auons monstré cy dessus, qu’il ne faut
                     pas auoir esgard en matiere d’estat (pour entendre quelle est la forme d’vne
                     Republique) si les Seigneurs sont vertueux ou vicieux, comme il est requis pour
                     (sçauoir le gouuernement d’icelle. Aussi est-il bien difficile, &amp; presque
                     impossible, d’establir vne Aristocratie composee seulement de gens de bien. car
                     cela ne se peut faire par sort, &amp; aussi peu par election: qui sont les deux
                     moyens vsitez, ausquels on adiouste le troisiesme du chois, &amp; du sort
                     ensemble. Or est-il qu’il faut auoir des plus gens de bien &amp; de vertu, pour
                     faire chois des bons: attendu que les meschans n’eliront iamais que leurs
                     semblables: &amp; toutesfois les plus gens de bien ne seront pas si effrontez
                     &amp; impudens, de se nommer, de choisir eux-mesmes pour gens de bien: comme
                     disoit Lactance Firmian, en se moquant des sept Sages de Grece: s'ils estoient
                     sages à leur iugement, ils n'estoient pas sages: si au iugement des autres,
                     encores moins: puis qu'il n’y auoit que sept sages, &amp; que tous les autres
                     estoient fols. Si on me dit qu’il faudroit suiure la forme des anciens Romains,
                     &amp; autres Latins, aux chois qu’ils faisoient par ferment solennel de nommer
                     les plus vaillans &amp; guerriers, celuy qui estoit cogneu des plus belliqueux
                     en nommoit vn semblable à luy, &amp; cestui-cy vn autre, &amp; le troisiesme
                     par mesme suitte nommoit le quatriesme, iusques à ce que le nombre des legions
                     fust rempli. mais il faudroit faire loy, que le nombre des Seigneurs fust
                     limité. Et qui pourroit estre garend au public, que l'vn des nommez ne choisist
                     pas plustost son pere, son fils, son frere, son parent, son amy, qu’vn homme de
                     bien &amp; de vertu? C'est pourquoy il n’y a point, &amp; n’y eut peut estre
                     iamais de pures Aristocraties, ou les plus vertueux eussent la Seigneurie. Car
                     combien que les<note place="margin">Polyb.lib.2.</note> Pythagoriens ayans
                     attiré a leur cordelle les plus nobles &amp; genereux Princes d’Italie, au
                     temps du Roy Seruius Tullius, eussent changé quelques tyrannies, en iustes
                     Royautez, esperans que peu à peu ils pourroient aussi reduire les Oligarchies,
                     &amp; Democraties en Aristocraties, si est-ce toutesfois que les chefs de
                     parties &amp; Tribuns populaires, craignans estre despoüillez de leur
                     puissance, dresserent de grandes coniurations contr'eux, &amp;, comme il estoit
                     aisé aux plus forts de vaincre les plus foibles, Ies bruslerent en leur diette,
                     &amp; massacrerent presque tous ceux qui auoient eschappé le seu. Soit donc que
                     les nobles, ou vertueux, ou riches, ou guerriers, ou pauures, ou roturiers, ou
                     vicieux, tiennent la Seigneurie: si c'est la moindre partie des citoyens, nous
                     l’appellerons du nom d Aristocratie. Quand ie dy la moindre partie des
                     citoyens, i'entends la plus grande partie du moindre nombre des citoyens,
                     assemblez en corps &amp; communauté: comme fil y a dix mil citoyens, &amp; que
                     cent gentilshommes feulement ayent part à la souueraineté, si soixante sont
                     d’vn aduis, ils ordonneront &amp; commanderont absoluëment au reste des neuf
                     mil neuf cens citoyens en corps, qui n’ont que voir en l'estat, <pb n="231"/>
                     &amp; aux autres quarante qui ont bien part en l'estat, mais ils sont en
                     moindre nombre. en outre les soixante que i’ay dit, auront commandement
                     souuerain fur chacun des dix mil citoyens en particulier: comme aussi feront
                     les cent en corps, s'ils font d’accord: &amp; en ceux là feront les marques de
                     la Majesté souueraine. Il ne faut pas auoir esgard au petit, ou plus grand
                     nombre des citoyens, pourueu qu’ils soient moins de la moytié. car s'il y a
                     cent mil citoyens, &amp; que dix mil ayent la seigneurie, l'estat n’est ny plus
                     ny moins Aristocratique, que s'il y auoit dix mil citoyens, &amp; que mil
                     seulement tiennent l'estat: attendu qu’en l’vne &amp; l’autre Republique la
                     dixiesme partie a la fouueraineté. autant pouuons nous dire de la centiesme, ou
                     miliesme partie des citoyens. Et moins il y en a, l’estat en est plus asseuré
                     &amp; plus durable. comme l'estat des Pharsaliens a esté des plus florissans de
                     la Grece:<note place="margin">L’estat de Pharsaliens.</note>  &amp; neantmoins
                     il n’y auoit que XX. seigneurs. &amp; mesme la Republique de Lacedemonne, qui a
                     emporté le prix d’honneur par dessus toutes les autres d’Orient, ores qu'elle
                     fust tres-peuplee d’hommes &amp; plantureuse, si est-ce qu’il n’y auoit que
                     XXX. seigneurs qui estoient eleus, des plus gens de bien pour demeurer en
                     l'estat toute leur vie. Les Epidauriens, dit<note place="margin">in
                        apophteg.græcor.</note>  Plutarque, n’auoient que cent quatre vingt
                     citoyens, des plus riches &amp; apparens qui eussent part à la souueraineté:
                     &amp; de ce nombre on prenoit les Conseillers d'estat. L’ancienne Republique de
                     Marseille en Prouence,<note place="margin">L’ancien estat de Marseille.</note> 
                     auoit six cens<note place="margin">Strabo.</note>  hommes des plus riches qui
                     tenoient la seigneurie, &amp; qui a esté des plus, voire, au iugement de
                     Ciceron, la mieux ordonnee qui fut onques en tout le monde. &amp; de ce nombre
                     de six cens estoient pris les Senateurs, &amp; quinze Magistrats, &amp; des
                     quinze y en auoit trois Presidens, qui estoient comme les Consuls Romains. Nous
                     pouuons faire mesme iugement des Republiques des Thebains, &amp; Rhodiots,
                     apres que leurs estats populaires furent changez en Aristocraties, les plus
                     riches s’emparerent de la seigneurie. Aussi<note place="margin">Liuius
                        lib.34.</note>  voyons nous que le Proconsul Q. Flaminius, establit les
                     villes des Thessaliens en forme d’Aristocratie, faisant les Senateurs &amp; les
                     iuges des plus riches, &amp; donnant la puissance souueraine à ceux qui auoient
                     plus d’interest que leur Republique demeurast en paix &amp; en repos. Eam
                     partem ciuitatum fecit potentiorem, cui salua tranquillaque omnia magis esse
                     expediebat, dit Tite Liue. Comme il s'est fait aussi en la Republique de Genes,
                     apres qu’elle fut distraite de l'obeissance des François, André Doria du
                     consentement des habitans, l’an m. d. xxviii.<note place="margin">l’estat de
                        genes.</note>  establit vne Aristocratie de XXVIII. familles choisies des
                     nobles &amp; roturiers, de ceux qui auoient six maisons dedans Genes, qui
                     furent toutes anoblies, laissant à la discretion de la Seigneurie de choisir
                     par chacun an dix personnes pour leur vertu, ou pour leur noblesse, ou bien
                     pour leurs richesses. de ces XXVIII. familles il establit vn conseil de quatre
                     cens hommes par chacun an, qui elisent le Duc, &amp; les huict gouuerneurs pour
                        <pb n="232"/> deux ans continus, qu’on appelle la Seigneurie: qui
                     cognoissent des affaires d'estat. &amp; s'il y a chose de consequence, on la
                     rapporte au Senat, qui est composé de cent hommes eleus par forme de baloter,
                     comme à Venize. &amp; chacun des huict gouuerneurs, apres son office expiré,
                     demeure pour deux ans procureur de là Republique, &amp; dés lors en auant
                     demeurent du conseil priué, auec ceux qui font, &amp; ont esté Ducs, qui font
                     procureurs de la Republique tant qu'ils viuent. En outre, il. y auoit quarante
                     capitaines eleus par chacun an, &amp; cent hommes deputez à chacun capitaine,
                     qui est: vne legion de quatre mil hommes, pour la force &amp; defense de la
                     ville: &amp; auoit ceste légion vn colonnel, ou capitaine en chef, qu’ils
                     appelloient Ie general. Quant au potestat, il est tousiours estranger, qui a
                     deux lieutenans estrangers, l’vn pour le criminel, l’autre fiscal: &amp; cinq
                     luges ciuils estrangers pour deux ans, qu'on appelle la Rote. Mais il y a sept
                     Iuges extraordinaires du pays, pour delayer ou abreger les procez. Outre
                     lesquels y a cinq Syndics, pour informer contre le Duc &amp; les gouuerneurs,
                     apres leur charge expiree, faisant publier, s'il y a personne qui ait rien à
                     dire contr’eux. &amp; s'ils sont trouuez innocens, on leur baille lettres
                     d'innocence. La mesme annee que Genes fut establie en estat Aristocratique, la
                     Republique de Geneue fut aussi changee de Monarchie Pontificale en
                        Aristocratie.<note place="margin">L’estat de Geneue.</note>  combien que ia
                     long temps auparauant la ville pretendoit liberté contre le Duc, &amp; contre
                     l'Euesque. mais alors la souueraineté absoluë fut restituee à la ville: &amp;
                     deux cens hommes establis en forme Aristocratique, qu’ils appellent le grand
                     conseil, auec puissance souueraine &amp; perpetuelle. &amp; du grand conseil
                     est eleu le Senat de LXXV. perpetuel : &amp; du Senat est composé le priué
                     conseil de XXV. aussi perpetuel: &amp; les quatre Syndics eleus de deux en deux
                     ans, pour les souuerains magistrats: outre les Iuges, &amp; autres magistrats
                     ordinaires. Mais la difference de ceste Aristocratie est notable d’auec celle
                     de Genes: d’autant que Ie grand conseil, le Senat, &amp; priué conseil sont
                     eleus à perpetuité: à Genes, &amp; presqu’en tous les Cantons de Suisse, tous
                     magistrats, Senat, &amp; grand conseil font muables par chacun an, horsmis
                     quelques Magistrats qui demeurent deux ans. qui fait que l'estat est beaucoup
                     plus suget à changement: &amp; à Geneue beaucoup plus asseuré. Dauantage, le
                     chois du grand conseil, du Senat, &amp; du priué conseil de Geneue ne se fait
                     pas tout à coup, comme à Genes, mais vacation aduenant par mort, ou forfaiture
                     d’vn Conseiller du priué conseil des vingtcinq on procede au chois d’vn
                     Conseiller, du Senat, des septante cinq pour substituer au priué conseil: &amp;
                     d’vn Conseiller du grand conseil, pour mettre au Senat, &amp; d’vn bourgeois,
                     ou pour le moins d’vn des citoyens, pour mettre au grand conseil, qui ne soient
                     notez ny diffamez, &amp; sans auoir esgard aux biens ny à la noblesse, ains à
                     la vertu, &amp; reputation entiere, autant que faire se peut. qui est vn autre
                     moyen duquel vsoient les Lacedemoniens, elisant les seigneurs <pb n="233"/> au
                     pris qu'ils mouroient, &amp; pour le seul respect d’honneur, &amp; de vertu.
                     Les seigneurs des ligues, horsmis les Grizons, &amp; les cinq petits Cantons,
                     ont quasi semblable forme de Republique Aristocratique. comme on voit à Surich
                     le grand conseil de deux cens, &amp; le Senat, &amp; le conseil secret estre
                     establi à la forme de Geneue:ou pour mieux dire celuy de Geneue à la forme de
                     Suric, qui est presques semblable à Berne. La difference toutesfois est telle,
                     que ceux ci changent tous les ans de grand conseil &amp; de Senat: car les
                     confrairies qu'ils appellent Zünfft, composees chacune d’vn ou deux, ou trois
                     mestiers, qui sont XI. à Schaphuze, XII. à Suric, XV. à Basle, és autres plus
                     ou moins, elisent douze personnes de chacune confrairie pour le grand conseil,
                     &amp; pour Ie Senat ils en elisent deux autres, comme à Suric, ou trois comme à
                     Basle, desquels l’vn est le chef de la confrairie: en forte qu’il se fait vn
                     grand conseil de deux cens à Suric, à Baste de CCXLIIII. à Schaphuze de LXXXVI.
                     &amp; le Senat de Suric est de cinquante, à Schaphuze de XXVI. à Basle de
                     LXIII. mais qui font eleus par les confrairies, sont confirmez par le grand
                     conseil, soient Senateurs ou magistrats, ou par l’ancien Senat: comme Basle.
                     car Ie Senat pour moytié est ancien, qui a esté en charge six mois, &amp;
                     l'autre moytié du Senat est de ceux qui sont nouuellement eleus: affin que tout
                     à coup le Senat ne change pas. vray est que l'ancien Senat de Basle elist
                     tousiours Ie Senat pour l'annee suiuante, &amp; les Burgermeistres: qui ont
                     pour compagnons trois Tribuns, comme à Suric: &amp; deux à Basle, qui font
                     quatre, auec les deux Burgermeistres, qui ont neuf autres personnes pour
                     adioints, qu’on appelle les XIII. lesquels manient toutes les affaires
                     secretes, &amp; aduisent entr’eux de ce qui doibt estre deliberé au Senat:
                     &amp; à Suric il y a en outre le conseil des finances, qui est de huict
                     personnes, ou l’vn des Burgermeistres preside: &amp; le nouueau Senat iuge les
                     causes criminelles, à Suric &amp; à Scaphuze: és autres le Preuost de l'Empire
                     &amp; trois Senateurs au nom de tout le Senat, lequel Preuost est eleu par le
                     Senat: &amp; generalement tous ceux qui font infames ou bastards n'ont iamais
                     entree au Senat, qui sont tous arguments necessaires pour monstrer que leur
                     estat est Aristocratique: &amp; encores plus à Berne, Lucerne, Fribourg, &amp;
                     Soleurre, ou les confrairies &amp; assemblees n'ont aucun pouuoir ny puissance
                     de s'assembler, que pour les choses qui concernent leurs mestiers. mais tous
                     les. ans les quatre capitaines des villes choisissent XVI. bourgeois des plus
                     gens de bien, &amp; sans reproche: &amp; le mardi prochain deuant Pasques
                     elisent le grand conseil de deux cens, combien, qu’il n'y en a que cent à
                     Lucerne, &amp; plus de deux cens à Berne. &amp; puis le grand conseil elist
                     l'Auoyer, qu’ils appellent ein Schuldthessen: &amp; les autres magistrats.
                     &amp; particulierement l'Auoyer auec les XVI. susdits, &amp; les quatre
                     capitaines elisent le Senat: qui est de XXVI. à Berne, &amp; dex XVIII. à
                     Lucerne: qui n’est que six moisen charge: &amp; à Berne vn an: &amp; les quatre
                     capitaines sont aussi annuels eleus parle grand conseil: &amp; tous les iuges
                     sont. <pb n="234"/> eleus par les quatre capitaines, &amp; tresoriers: &amp;
                     sont confirmez par le Senat. &amp; quant au dernier ressort les appellations
                     des premiers iuges ressortissent au Senat de XXVI. &amp; du Senat aux LX. qui
                     sont composez des XXVI. que i’ay dit, &amp; XXXVI. eleus par les XXVI. &amp; le
                     dernier ressort est au grand conseil. quand il question de la vie le grand
                     conseil est assemblé, ou l'Auoyer preside, &amp; l'arrest est donné en dernier
                     ressort. Fribourg vse de mesme façon pour elire le grand conseil de CC. qui
                     elist le Senat de XXIIII. personnes, &amp; l'Auoyer, &amp; les quatre
                     capitaines. Il est bien vray que telles Aristocraties font gouuernees
                     populairement: car chacun du peuple, s'il n'est infame, peut estre du grand
                     conseil &amp; du Senat, &amp; paruenir aux plus grands estats, &amp; d’autant
                     plus aisément que tous magistrats sont annuels. &amp; telles Républiques feront
                     moins sugettes au changement d'estat, que si le grand conseil estoit composé
                     des nobles, ou des plus riches seulement, contre lesquels le menu peuple a
                     tousiours querelle, car les autres Aristocraties sont establies des plus
                     riches, ou des plus nobles, ou des plus anciennes familles, ores qu'elles ne
                     soient nobles. Toutesfois il y a tousiours plus eu d’Aristocraties des familles
                     anciennes, ou nobles, que de riches, ou vertueux. comme les Republiques des
                     Samiens, Corcyreans, Rhodiots, Cnidiens, &amp; presque toutes les Republiques
                     de Grece, apres la victoire de Lysandre, furent par luy changees<note place="margin">Thucydid.Xeno.Plutar.in Lysandro.</note>  en Aristocraties
                     des plus anciennes familles: en prenant X.OUXX ou XXX. pour le plus, ausquels
                     il attribua la puissance souueraine. Aussi voyons nous l'estat de Venize, que
                     nous auons monstré cy deuant estre du tout Aristocratique, &amp; celuy de
                     Rhaguse, de Luques, d’Ausbourg, de Nuremberg, estre aussi composé en forme
                     Aristocratique des plus anciennes familles, qui sont en bien petit nombre. Car
                     quant aux Rhagusiens,<note place="margin">L’estat des Rhagusiens.</note>  qu’on
                     appelloit anciennement Epidauriens, &amp; qui ont rebasti la ville de Rhaguse
                     pres de l’ancienne Epidaure, qui fut rasee de fond en comble par la rage des
                     Gots, s'estans exemptez de la puissance des Albanois, ont establi vne
                     Republique Aristocratique des plus nobles, &amp; anciennes familles, presque au
                     pourtraict de Venize. encores sont ils beaucoup plus soigneux de leur noblesse
                     que les Venitiens: car le gentil-homme Venitien peut prendre vne roturiere:
                     mais le Rhagusien ne peut espouser vne citadine, ny vne estranger pour noble
                     qu’elle soit, si elle n’est damoyselle de Zarafin ou de Cantharo, &amp; quelle
                     ait du moins valant mil ducats. aussi n’y a il que XXIIII. familles nobles qui
                     ayent parc à l'estat, pourueu qu’ils soient aagez de vingt ans: alors ils ont
                     entree au grand conseil, qui elist vn Senat de lx. gentils-hommes, pour le
                     maniement des affaires d'estat, &amp; des causes d’appel au dessus de trois
                     cens ducats, &amp; des procez criminels de consequence, comme s'il est question
                     de l’honneur, ou de la vie d’vn gentil-homme. &amp; outre le Senat y a vn
                     conseil priué de douze personnes, auec le Recteur de la Republique, muable par
                     chacun an: &amp; cinq prouiseurs, qui reçoiuent tous ceux qui <pb n="235"/> ont
                     à presenter requeste en quelque conseil que ce soit: outre les six Consuls des
                     causes ciuiles, &amp; les cinq iuges criminels, &amp; les trente Iuges d’appel
                     iusques à trois cens ducats inclusiuement. il y a plusieurs autres magistrats,
                     desquels nous parlerons en leur lieu. Nous ferons mesme iugement de la
                     Republique de Luques,<note place="margin">L’estat de Luques.</note>  qui est
                     aussi Aristocratique, attendu que de cinquante &amp; deux mil citoyens, qui
                     furent leuez il y a vingt ans ou enuiron, il n’y a que les anciennes familles
                     de la cité qui ont part à la puissance souueraine: desquels on elist le Senat
                     de six XX. hommes par chacun an. &amp; du Senat font eleus les dix conseillers
                     du priué conseil annuel, y compris le Gonfalonnier. Nous dirons aussi en son
                     lieu des magistrats de ceste Republique. Il suffist pour Ie present de monstrer
                     les estats Aristocratiques, pour le regard de la souueraineté, affin d’entendre
                     par exemples diuers des nouuelles &amp; anciennes Republiques, la vraye nature
                     de l’Aristocratie. Disons aussi de l'estat d’Alemagne, que plusieurs croyent,
                     &amp; mesmes les plus sçauans d’Alemagne ont publié par escrit, que c’estoit
                     vne monarchie.<note place="margin">L’empire d’Alemaigne est vne
                        aristocratie.</note>   I’en ay touché cy dessus quelque mot, mais il faut
                     icy monstrer que c’eft vn estat Aristocratique. Car depuis Charlemaigne iusques
                     à Henry l’Oiseleur, c'estoit vne pure Monarchie par droit successif du sang de
                     Charlemaigne. &amp; depuis Henry l'Oiseleur, la Monarchie a continué par droict
                     d’election, assez longuement, &amp; iusques à ce que les sept Electeurs ont peu
                     à peu retranché la souueraineté, ne laissant rien à l’Empereur que les marques
                     en apparence, demeuranten effect la souueraineté aux estats des sept Electeurs
                     de trois cens Princes ou enuiron, &amp; des Ambassadeurs deputez des villes
                     Imperiales. Nous auons monstré que l'estat est Aristocratique, où la moindre
                     partie des citoyens commande au surplus en nom collectif, &amp; à chacun en
                     particulier. Or est-il que les estats de l’Empire, composez de trois à quatre
                     cens hommes, comme i’ay dit, ont la puissance souueraine, pratiquement à
                     l’Empereur, &amp; à tous autres Princes &amp; villes en particulier, de donner
                     la loy à tous les sugets de l’Empire, decerner la paix ou la guerre, mettre
                     tailles &amp; imposts, establir Iuges ordinaires &amp; extraordinaires pour
                     iuger des biens, de l’honneur, &amp; de la vie de l’Empereur, des Princes,
                     &amp; des villes Imperiales, qui sont les vrayes marques de souueraineté. S’il
                     est ainsi, comme il est tout certain, qui peut nier que l'estat d’Alemagne, ne
                     soit vne vraye Aristocratie? Qu’il soit vray ce que i’ay dit, il est assez
                     euident, puis qu’il est ainsi que la force du commandement souuerain depend des
                     recez, ou decrets des estats: les decrets font faits par les sept Electeurs,
                     qui ont vn tiers des voix, &amp; par les autres Princes de l’Empire, qui ne
                     font pas trois cens, qui ont aussi vn tiers des voix, &amp; par les deputez des
                     villes Imperiales, qui sont soixante &amp; dix ou enuiron, qui ont I'autre
                     tiers desvoix deliberatiues: pour arrester, casser, confirmer, ou infirmer ce
                     qui est proposé. Et n’y arien de particulier pour le regard <pb n="236"/> de
                     l'estat, qui soit differed des autres Aristocraties, sinon que les sept
                     Electeurs ont vn tiers des voix, les Princes vn autre, les villes le surplus.
                     de forte que si les sept Électeurs &amp; les deputez: ou les deputez, &amp; les
                     Princes: ou les Electeurs, &amp; les autres Princes sont d’accord, le decret
                     passe. &amp; d’autant que les Princes Ecclesiastiques sont en plus grand
                     nombre, ils emportent bien souuent par dessus les laiz. qui fut la cause qui
                     empescha les Princes laiz se trouuer à la diette de Ratisbonne l'an M.D.XLVI.
                     &amp; tout ainsi qu’au dessoubs de vingt ans, les gentils-hommes de Venize, de
                     Luques, &amp; de Rhaguse n’ont point d'entree au grand conseil, ny part en la
                     souueraineté: aussi les enfans de famille des Princes, soient ieunes ou vieux,
                     n’ont point de voix deliberatiue, s'ils ne font qualifiez Princes de l’Empire.
                     qui sont certain nombre de Ducs, Marquis, Comtes, Landgraues, Burgrafues,
                     Margraues, Barons, Archeuesques, Euesques. Car combien que le Duc de Lorraine
                     soit Prince de l’Empire, si est-ce que le Comte de Vaudemont son oncle n’est
                     reputé, ny assis aux ceremonies qu’entre les enfans de famille des Princes.
                     Plusieurs toutesfois pensent que les Princes, &amp; villes Imperiales ont leur
                     estat souuerain à part, &amp; que les estats de l’Empire sont comme ceux des
                     ligues des Suisses. Mais la difference est bien grande: car chacun Canton est
                     souuerain, &amp; ne soufre loy, ny commandement des autres, &amp; n’ont autre
                     obligation entre eux que d’alliance offensiue &amp; defensiue, comme nous auons
                     dit en son lieu. mais l’Empire d’Alemagne est vni par les estats generaux, qui
                     mettent les villes, &amp; les Princes au ban Imperial, &amp; despoüillent les
                     Empereurs de leur estat par puissance souueraine, comme ils ont debouté les
                     Empereurs Adolphe, &amp; Ouancelot fils de Charles quatriesme, &amp; plusieurs
                     autres. Dauantage les estats font ordinairement decrets, &amp; ordonnances qui
                     obligent tous les sugets de l’Empire, tant en general qu’en particulier. Et qui
                     plus est les dix cicles, ou circuits de l’Empire, qu’ils appellent aussi
                     banlieues, tiennent leurs estats particuliers, &amp; rapportent les requestes,
                     plaintes, &amp; doleances aux estats generaux pour receuoir leurs commandements
                     &amp; resolutions. Dauantage les Princes electeurs le iour d’apres le
                     couronnement de l’Empereur, aduoüent tenir leurs estats de l’Empire, &amp; non
                     pas de l’Empereur, iaçoit que cela se face entre les mains de l’Empereur. Brief
                     le ressort, &amp; souueraineté de toutes appellations en matiere ciuile. au
                     dessus de vingt escus, par les anciennes, &amp; de quarante par les nouuelles
                     ordonnances, appartiennent à la chambre Imperiale, commune à tous les sugets de
                     l’empire, qui est composee de XXIII. iuges, &amp; d’vn Prince de l’Empire, pris
                     par chacun an, selon l’ordre des circuits. &amp; s'il faut iuger entre deux
                     Princes, ou entre les villes, soit de la vie, de l’honneur, ou des biens, la
                     cognoissance en appartient à la chambre Imperiale, s'il ne plaist aux estats
                     d’euoquer, &amp; retenir la cognoissance: comme l'an M.D.LV. il est porté par
                     ordonnance de <pb n="237"/> l'empire, que s'il y a deslors en auant Prince,
                     ville, ny suget de l’empire qui leue les armes contre la nation Germanique,
                     qu’il sera iugé par les estats, qui à ceste fin seront tenus à Worme. &amp; par
                     le recez de la diette d'Ausbourg de l’an M.D.LV. defenses furent faictes à tous
                     sugets de l’Empire, de ne sortir hors les limites au secours des Princes
                     estrangers, soubs grandes peines. &amp; qui plus est, il est expressément porté
                     par les ordonnances de l’Empire, liure II. chapitre XXVIII. qu’il n y ait
                     Prince, ville ny communauté, qui soit si hardi d'empescher les appellations des
                     sugets de l’Empire à la chambre Imperiale, sus grandes peines. En dernier lieu,
                     l’Empereur comme chef, vnist encores plus les membres de l’Empire en vne
                     Republique, que. fil n’y auoit que les estats seulement. I’ay dit chef de
                     l’Empire, ou Capitaine en chef, non pas qu’il soit souuerain, comme plusieurs
                     pensent: car au lieu que les Roys &amp; monarques sont les Princes, l’Empereur
                     tout au contraire est eleu &amp; faict par les Princes. Et comment seroit il
                     souuerain &amp; suget de l’Empire, seigneur &amp; vassal de l’Empire? maistre
                     &amp; contraint d’obeir aux estats? &amp; non seulement aux estats, ains aussi
                     aux vicaires de l’Empire: ce qu’on pourroit trouuer estrange: &amp; toutesfois
                     il est veritable. Il me souuient auoir leu vne lettre d’vn seigneur
                     pensionnaire du Roy, escripte au Connestable en date du XII. May M.D.LII. par
                     laquelle il escriuoit que le Roy de France se debuoit plaindre au Duc de Saxe,
                     &amp; Comte Palatin vicaires de l’Empire, pour auoir iustice de l’Empereur,
                     Charles V. &amp; de Ferdinand Roy des Romains, suiuant la bulle d’or, &amp; les
                     ordonnances des estats, par ce qu’ils auoient intercepté Ies lettres du Roy
                     addressees aux estats de l'empire, au refus qu’auoit fait l'Archeuesque de
                     Magonce, de receuoir &amp; presenter lesdictes lettres aux estats comme
                     Chancelier de l’empire. Et par le recez de la diette Imperiale tenue à
                     Hildeberg l’an M.D.LIII. il fut arresté, que pas vn de la Cour de l’Empereur ne
                     maniroit les affaires de l’empire: comme i’ay veu par lettres de l’Ambassadeur
                     de France. Et quand il est question de leuer deniers pour les affaires de
                     l’empire, ils ne font pas portez à l’espargne de l’Empereur, ains ils sont mis
                     en depost és villes de Strasbourg, de Lubec, &amp; d'Ausbourg, &amp; n’est pas
                     au pouuoir de l’Empereur d’en leuer vn seul denier sans la permission des
                     estats. Qui monstre que ceux-là sont. bien loing de leur opinion qui pensent
                     que l’Empereur soit souuerain, &amp; appellent l’Empire monarchie, comme fil
                     estoit soubs la puissance d’vn Monarque: Ains au contraire Maximilian I.
                     bisayeul de cestui-cy, quoy qu’il fust Empereur assez ambitieux, dist aux
                     estats de l’empire, qu’il n’eftoit pas besoin de prendre la couronne Imperiale
                     du Pape, ny s'arrester à telles ceremonies, veu que la puissance souueraine
                     estoit aux estats. Si on medit quel’Empreur fait assembler les estats: cela est
                     vray, fil y a quel que affaire vrgent, &amp; extraordinaire: mais les diettes
                     ordinaires sont assignees aux recez de chacune diette. combien que le moindre
                        <pb n="238"/> magistrat en Rome, &amp; en Athenes auoit puissance de faire
                     assembler tout le peuple qui tenoit la majesté souueraine: &amp; le Consul
                     commandoit aux Senateurs de s'assembler soubs peine de proceder contre eux par
                     saisie de corps &amp; de biens. &amp; neantmoins les Princes ne font contraints
                     de venir aux estats, s'il n’y a que l’Empereur qui les mande, comme ils firent
                     bien entendre à l’Empereur Charles V. l’an M.D.LIIII Et s'il aduient que
                     l’Empereur, ou le Roy des Romains sortent des frontieres de leur pays, ils
                     marchent fus les terres des autres Princes quasi comme estrangers. Si on dit
                     que l’Empereur est iuge entre les Princes, &amp; villes Imperiales: cela est
                     bien vray en premiere instance, &amp; quand les parties l’ont accepté: mais
                     c’est en qualité de lieutenant pour l’Empire: comme en cas pareil le Duc de
                     Saxe, &amp; Comte Palatin peuuent aussi iuger en qualité de vicaires Imperiaux:
                     &amp; neantmoins l’appel aux estats suspend la puissance de l’Empereur, aussi
                     bien comme des vicaires Imperiaux. Encores peut on dire, que les Princes de
                     l’empire en l'assemblee des estats, vsent de ces qualitez enuers l’Empereur,
                     VOSTRE SACREE MAIESTE, qui ne peut conuenir sinon à celuy qui est souuerain: Ie
                     di que ces honneurs ne donnent pas la souueraineté: autrement le Roy des
                     Romains, seroit aussi souuerain, tellement qu’il y auroit deux souuerains:
                     &amp; toutesfois l’vn suget à I’autre. Et de fait Georges de Helfustein Baron
                     de Gondelfingen, portant les remonstrances du Roy des Romains aux estats de
                     l’empire tenus au moys de May M.D.LVI. dist ainsi: DE LA PART du Roy des
                     Romains nostre souuerain seigneur. Mais il y a bien plus d’argument en ce que
                     l’Empereur donne les fiefs de l’empire vacans, &amp; en inuestit qui bon luy
                     semble, sans le consentement des estats. Ie responds que le consentement expres
                     des estats n’y est pas requis: aussi n’est-ce pas outre le vouloir des estats
                     qui le souffrent, &amp; peuuent retrancher cest article, comme ils ont fait les
                     autres marques de souueraineté, combien que l'Ambassadeur Marillac, pensoit que
                     l’Empereur n’a pas ceste puissance: &amp; aduertit le Roy que l’Empereur
                     Charles v. auoit inuesti Philippe d’Espagne du Duché de Milan à Bruxelles l’an
                     M.D.LI.sans auoir eu le consentement des estats: mais il ne se trouuera pas vne
                     feule inuestiture de fief Imperial, où le consentement expres des estats y
                     soit. Aussi est-il certain que l’Empereur ne baille les inuestiturees sinon en
                     qualité de Lieutenant pour l’empire:tout ainsi qu’il reçoit la foy &amp;
                     hommage des Princes pour &amp; au nom de l’empire: comme il receut en cas
                     semblable le sieur de Chantonet chargé de procuration speciale du Roy
                     Catholique l’an M.D.LXV. pour faire la foy &amp; hommage à l’empire du Duché de
                     Milan, &amp; vicariat perpetuel de Syenne. Nous ferons mesme iugement des
                     confirmations des benefices, &amp; droits de regales, qu’il donne à ceux qui
                     sont eleus parles chapitres, corps, &amp; colleges, suiuant les concordats du
                     Pape auec l’empire: &amp; des lettres de sauuegarde, qu’il <pb n="239"/> donne
                     aux Ambassadeurs, Heraux d’armes, &amp; autres estrangers où Ia clause
                     ordinaire y est apposee portant ces mots, D'autant que toute chose nous est
                     possible à cause de nostre charge Imperiale: qui monstre assez que l'Empereur
                     estoit anciennement Monarque souuerain. Ce qu'il n'est plus. &amp; mesmes Ies
                     electeurs, &amp; autres Princes de l’Empire, refuserent à l’Empereur la diette
                     qu'il demandoit l'an M.D.LXVI.&amp;ordonnerent que l'argent qu'on leueroit pour
                     subuenir aux affaires de Ja guerre, ny l’Empereur, ny ses ministres n'y
                     toucheroient point. Et pour le trancher court, il ne faut que voir Ies articles
                     du ferment fait par les Empereurs, entre les mains des electeurs de l’Empire,
                     que i'ay cotez au chapitre du Prince qui tient en foy &amp; hommage d’autruy,
                     pour cognoistre encores plus euidemment que la souueraineté de l’empire n’est
                     aucunement à l’Empereur: ores qu’il porte les sceptres, les couronnes, les
                     habits imperiaux, &amp; qu’il precede les autres Roys aux ceremonies, &amp;
                     mesme qu’on luy attribue la qualité de majesté tres-sacree. Et à dire vray, on
                     ne sçauroit luy. faire tant d’honneur que la majesté du sainct Empire, duquel
                     il est chef, merite: mais la coustume des Aristocraties bien ordonnes, est
                     d’ottroyer le moins de puissance à celuy qui plus est honoré: &amp; moins
                     d’honneur à ceux qui plus ont de pouuoir: comme les Venitiens sçauent aussi
                     tresbien pratiquer. Puis donc que nous auons monstré que l’empire est vn estat
                     Aristocratique, il faut conclure qu’il n’y a Prince, ny ville imperiale qui ait
                     la souueraineté: ains ne sont autre chose que membres de l’empire gouuernant
                     chacun son estat soubs la puissance, &amp; sans deroger aux loix &amp;
                     ordonnances de l’empire. En quoy plusieurs s'abusent qui font autant de
                     Republiques, comme il y a de Princes &amp; de villes imperiales. Nous auons
                     monstré cy dessus le contraire. mais tout ainsi qu’en ce Royaume chacune ville
                     &amp; seigneur a ses Iuges, Consuls, Escheuins, &amp; autres magistrats
                     particuliers qui gouuernent leur estat, ainsi est-il des villes Imperiales:
                     horsmis qu’il y a plus de iuges Royaux, &amp; l’empire n’a que la chambre
                     Imperiale, qui cognoist des appellations des autres iuges, &amp; les vicaires
                     imperiaux. Et neantmoins quand il aduient que l’empire est diuise en factions
                     &amp;. partialitez, &amp; les Princes bandez les vns contre les autres, ce
                     qu'on a veu assez souuent, alors l'estat municipal des villes, &amp;
                     iurisdiction subalterne des Princes, se tourne en plusieurs estats
                     Aristocratiques &amp; monarchies particulieres: &amp; de chacun membre se fait
                     vn corps particulier de Republique souueraine. Et tout ainsi que le corps
                     vniuersel de l’empire est entierement Aristocratique: aussi les villes
                     imperiales tiennent l'estat Aristocratique, comme Ausbourg, Nuremberg, Worme,
                     &amp; autres villes imperiales qui sont presque toutes Aristocratiques: &amp;
                     s'il y en a quelques vnes plus populaires, comme Strasbourg, si est-ce que le
                     gouuernement est Aristocratique. Ie mettray seulement pour abreger, l'estat de
                     la ville de Nuremberg, la plus grande, la plus illustre, <pb n="240"/> &amp; Ia
                     mieux ordonnee de toutes les villes imperiales, qui est establie en forme
                     Aristocratique. car il n’y a que XXVIII. familles anciennes qui ont puissance
                     souueraine fur tout le reste des sugets, qui sont plus de quatre cens mil au
                     ressort de Nuremberg.<note place="margin">Conrad.celt.</note> De ces XXVIII.
                     familles on elist tous les ans des Censeurs sans reproche:<note place="margin">L’estat de Nuremberg.</note>  &amp; cela faict, tous les magistrats font
                     destituez de leur puissance. alors les Censeurs elisent le Senat de XXVI.
                     personnes: lequel Senat en elist XIII. pour le priué conseil des affaires
                     secrettes. &amp; du mesme Senat on elist les XIII. Escheuins: outre les sept
                     Burgomaistres, qui est vn autre conseil particulier, qui a pareille puissance
                     que le conseil des dix à Venize. Voila ceux qui manient l'estat. Ie laisse à
                     parler des cinq iuges criminels, &amp; douze pour le ciuil, &amp; du Preuost
                     des viures, &amp; des deux tresoriers, &amp; des trois arbitres des tutelles,
                     qui sont quasi en mesme office que les procureurs sainct Marc à Venize, au
                     pourtraict de laquelle ceux de Nuremberg ont voulu figurer aucunement la leur.
                     Et combien qu'il y ait des villes imperiales plus libres les vnes que les
                     autres, à sçauoir, celles qui ne font ny en fugetion, ny en protection des
                     Princes, comme Nuremberg, Strasbourg, Lubec, Hambourg, Breme, Worme, Spire: si
                     est-ce qu'elles font toutes sugettes à l’Empire. Vray est qu’il y en a
                     plusieurs qui se font exemptees de la puissance des Princes pour se maintenir
                     en liberté, &amp; tenir nuëment de l’empire, comme la ville de Brunsuich, qui
                     s'est distraicte de l'obeissance des Princes de Brunsuich: Worme, &amp; autres
                     qui se font exemptees de la puissance des anciens seigneurs: &amp; en cas
                     pareil les Suisses &amp; Grizons, qui ont Republiques separees, &amp; qui
                     estoient sugets de l’empire. Et mesmes les seigneurs du Canton de Fribourg au
                     traicté de combourgeoisie faict entr’eux, &amp; les seigneurs de Berne,
                     appellent la ville de Fribourg membre de l’empire, iaçoit qu’ils ont leur estat
                     à part en pleine souueraineté: les autres confessent tenir leurs priuileges
                     &amp; liberté de gouuerner leur estat des Empereurs, comme Vri, Vnderualden,
                     &amp; Suits, &amp; en ont lettres patentes de Loys de Bauieres Empereur, en
                     datte de l’an M.CCC.XVI. Aussi les Tietmarsois, pour l'asseurance, &amp;
                     assiette inuiolable de leur pays, situé aux frontieres du Royaume de Dannemarc,
                     se font soustraits de l’Empire: &amp; ont establi leur Republique en forme
                     Aristocratique de XLVIII. seigneurs, qui tiennent la souueraineté tant qu’ils
                     viuent: &amp; s'il en meurt quel qu’vn, on en elist vn autre en sa place. Vray
                     est que l'an M.D.LIX. Adolphe Duc de Holstein s'efforça les assugetir:
                     pretendant que Christierne son bisayeul auoit obtenu de l’Empereur Friderich
                     III. la seigneurie des Tietmarsois, pour s'estre demembree de l’empire: comme
                     i’ay veu par lettres du sieur Danzai, Ambassadeur pour le Roy en Dannemarc. Il
                     appert donc que l'estat d’Alemagne est vne droite Aristocratie, &amp; non pas
                     monarchie. Mais il faut prendre garde en l'estat Aristocratique, de ne
                     confondre pas les seigneurs souuerains auec les magistrats, &amp; auec le <pb n="241"/> Senat. Car quelquefois Ia Republique a si peu de Seigneurs, qu'ils
                     sont Senateurs &amp; Magistrats. comme les Pharsaliens n’auoient que x x.
                     Seigneurs, les Lacedemoniens xxx. les Tietmarsois xlvii i. &amp; n’y auoit
                     point d’autres Senateurs que Ia Seigneurie, mais les Çnidiéns, qui elisoiént
                     tous les ans lx. citoyens, qu’ils appelloient Amymones, 6 <note place="margin">
                        Plutar. In apoph. Graecor.</note> ausquels ils donnoient toute puissancé de
                     manier l’estat sans rendre compte: ils n’estoient pas pourtant Seigneurs
                     souuerains, mais bien Magistrats souuerains: demeurânt la souueraineté absoluë
                     en Ia Noblesse, comme i’ay dit. En cas semblable ceux de Surich elisoient tous
                     les ans xxxvi. Magistrats, qui gouuernoient quatre mois chacune douzaine: &amp;
                     dura ceste forme iusques à l’an m. cccxxx. que le menu peuple chassa les
                     Magistrats, faisant vn Senat de deux cens hommes, &amp; vn CônsuI. Mais c’est
                     beaucoup le plus seur, pour petite, que soit l’Aristocratie, de separer les
                     seigneurs du senat, &amp; le senat des magistrats: comme il se fait à Rhaguze,
                     ores qu’il y ait peu de Seigneurs, &amp; que Ia Republique foit de petite
                     estendue. &amp; par cy déuânt Ies Seigneurs de là République de Chio, qui
                     estoit establie en forme Aristocratique par certains géntils-hommes Geneuois de
                     la maison Iustiniénne l’ayant conquestee sus les Empereurs d’Orient, elisoient
                     tous les ans x ii. Conseillers d’estat pour leur Senat, auec quatre gouuerneurs
                     muables de six en six mois, &amp; vn Magistrat souuerain de deux en deux ans:
                     &amp; ont maintenu leur estat iusqu’à ce que le grand seigneur, depuis peu
                     d’annees, l’a reünià l’Empire d’Orient. Voila quant à la definition
                     d’Aristocratie. Nous dirons en son lieu les vtilitez, &amp; dangers qui sont en
                     l’estat Aristocratic, &amp; Ia manière de s’y gouuerner. Reste maintenant de
                     respondre à ce que dit Aristote touchânt l’Aristocratie, qui est du tout
                     contraire à ce que nous auons dit: Il y a, dit7 <note place="margin"> lib. 4
                        cap. 5. Polit. Opinion d’Aristote touchant l’Aristocratie.</note> il, quatre
                     sortes d’Aristocraties. la premiere, ou il n’y a que les riches, &amp; iusqu’à
                     certain reuenu, qui ont part à la Seigneurie: la sécondé, ou les estats &amp;
                     offices sont distribuez par sort à ceux qui plus ont de biéns: la troisiesme,
                     quand les enfans succedent aux peres en la seigneurie: la quatriesme, quand
                     ceux-là qui succedent vsent de puissancé seigneuriale, &amp; commandent sans
                     loy. Et neantmoins au mesme liure, 8 <note place="margin"> lib. 4. Cap.
                        7.</note> &amp; peu apres il fait cinq sortes de Republiques: c’est à
                     sçauoir la royale, la populaire, celle de peu de seigneurs, &amp; celle des
                     gens de bien, &amp; puis vne cinquiesme composee des quatre. puis il dit que la
                     cinquiesme ne se trouue point. Nous àuons monstré cy dessus, que telles
                     meslanges de Republiques est impossible, &amp; incompatible par nature:
                     monstrôns aussi que les especes d Aristocratie posees par Aristote, ne sont
                     aucunement considerables. L'erreur est venu de ce qu’Aristote ne definist point
                     que c’est d’Aristocratie. De dire que c’est ou il n’y a que les riches, ou les
                     gens de bien qui ayent part à la seigneurie, il n’y a point d’apparénce: car il
                     se peut faire que de dix mil citoyens, il y en ait six mil qui auront deux cens
                     escus de rente, &amp; part à la seigneurie, &amp; neantmoins l’estat sera
                     populaire, at- <pb n="242"/> tendu que la pluspart des citoyens tiendra la
                     souueraineté: autrement il n’y aura point de République populaire. autant
                     peut-on dire des gens de bien, qui peuuent estre la pluspart des citoyens qui
                     auront part à la seigneurie: &amp; neantmoins au dire d’Aristote l’estat sera
                     Aristocratique, car s’il prend la bonté au plus haut degré de vertu, il ne se
                     trouuera personne: sî à l’opinion populaire, chacun se dit homme de bien: &amp;
                     le iugement en est si perilleux, que le sage Caton, choisî pour arbitre
                     d’hônneur, n’osa donner sentence, si Q. Luctatius estoit homme de bien ou non.
                     Toutefois posons le cas que les gens de bien &amp; de vertu en toute Republique
                     facent la moindre partie des citoyens, &amp; que ceux-là tiennent le gouuernail
                     de la Republique: pourquoy par mesme moyén n’a fait Aristote vne sorte
                     d’Aristocratie, où les Nobles tiennent la seigneurie, veu qu’ils sont tousiours
                     en plus petit nombre que les roturiers? pourquoy n’a-il fait vne autre forte
                     d’Aristocratie, où les plus anciennes familles, ores qu’elles soient
                     roturieres, commandent? cômme il aduint à Florence apres que la Noblesse fut
                     chassee. car il est bien certain qu’il y a plusïeurs familles de roturiers fort
                     anciennes, &amp; plus illustres que beaucoup de gentils-hommes frais émoulus,
                     qui peut estre ne sçauent qui est leur pere. aussi pouuoit-il faire vne autre
                     sorte d’Aristocratie, où les plus grands auront la seigneurie, comme il dit
                     luymesme9 <note place="margin"> lib. 3. Cap. 5. polit.</note> qu’il se faisoit
                     en Ethiopie. &amp; par conséquent àussi l'Aristôcratie des beaux, des puissans,
                     des guerriers, des sçauâns, &amp; autres qualitez semblables, qui seroiént vne
                     infinité d’Aristocraties toutes diuerses. Encores y a-il moins d’apparence en
                     ce qu’il dit, que la troisiesme sorte d’Aristocratie est celle où les estats
                     &amp; offices sont donnez par sort aux plus riches: attendu que le sort tient
                     entièrement de l’estat populaire. Or il confesse que la Republique d'Athenes
                     estoit popülaire: &amp; neântmoins les grands estats, offices &amp; benefices
                     ne se 1 <note place="margin"> Plutar. In Pericle.</note> donnoiént qu’aux plus
                     riches au parauânt Pericles: &amp; en Rome, qui estoit aussi populaire au
                     parauant Ia loy Canuleia 2 <note place="margin"> Liuius lib. 4.</note> les
                     estats &amp; benefices ne se donnoient qu’aux plus anciens gentils-hommes,
                     qu’ils appelloiént Patriciens, qui est vn trescertain argumént, que la
                     Republique peut estre populaire, &amp; gouuernee Aristocratiquemént. &amp;
                     qu’il y a bien notable differénce entre l’estat d’vne Republique &amp; le
                     gouuernement d’icelle: comme nous auons dit cy dessus. Quânt à l’autre sorte
                     d’Aristocratie, qu’Aristote dit Seigneurier sans loy, &amp; ressembler à la
                     tyrannie, nous auôns monstré la différence de la monarchie royale, seigneuriale
                     &amp; tyrânnique, qui est sèmblable en l'aristocratie, où les seigneurs peuuént
                     gouuerner leurs sugets esclaues, &amp; disposer de leurs biens, tout ainsi que
                     le Monarque seigneurial, sans vser de loix, &amp; sans toutefois les
                     tyrànnizer: comme le pere de famille, qui est tousiours plus soigneux de ses
                     esclaues, qu’il n’est des seruiteurs à loüage. car ce n’est pas la loy qui fait
                     Ie droit gouuérnemént, ains là vraye iustice &amp; distribution egale d’icelle.
                     &amp; la plus belle chose du monde qu’on pourroit desîrer en matiere d'estat,
                     au iugemént d’Aristote, est d’a- <pb n="243"/> uoir vn sage &amp; vertueux Roy,
                     qui gouuerne son peuple sans aucune loy: attendu que la loy sert à plusieurs de
                     piege pour tromper, &amp; qu’elle est muette, &amp; inexorable, comme la
                     noblesse de Rome3 <note place="margin"> lib. 2. Prin.</note> se plaignoit,
                     qu’on vouloit establix loix, &amp; se gouuerner <note place="margin"> I. 2. De
                        orig. iuris.</note> par icelles apres les Roys chassez, qui gouuernoiént
                     sans loy, sèlon la diuersîté des faits qui se presentoiént. ce que les Consuls
                     &amp; la Noblesse, qui tenoient aucunement la Republique en estat
                     Aristocratique, continua iusques à ce que le peuple se voulânt preualoir en
                     estat populaire, qui ne demande que l’equalité de loix, receut la requeste de
                     son Tribun Terentius Arsa, &amp; sîx ans apres auoir debatu contre
                     l’Aristocratie seigneuriale des nobles, fist passer en force de loy, que
                     deslors en auânt les Consuls &amp; Magistrats seroient obligez aux Ioix, qui
                     seroient fàictes par ceux là que le peuple deputeroit à ceste fin. Ce n’est
                     donc pas la loy qui fait le Prince en la Monarchie, &amp; les Seigneurs en
                     l’Aristocratie iustes &amp; bons, mais la droite iustice qui est grauec en
                     l’ame des iustes Princes &amp; Seigneurs, &amp; beaucoup mieux qu’en tables de
                     pierre. &amp; plus Ies edits &amp; ordonnances ont esté multipliées, plus les
                     tyrannies ont pris leur force, comme il aduint soubs le tyran Caligula, qui à
                     propos &amp; sans propos faisoit des edits, &amp; en lettre si 5 <note place="margin"> Tranquil. In Calig.</note> menue qu'on ne les pouuoit lire,
                     afin d'y attraper les ignorans. &amp; son successeur, &amp; oncle Claude fist
                     pour vn iour 6 <note place="margin"> Tranquil. In Claud.</note> vingt edits:
                     &amp; toutefois la tyrannie ne fut onc si cruelle, ni les hommes plus meschans.
                     Or tout ainsî que l'Aristocratie bien ordonnée est belle à merueilles, aussi
                     est elle bien fort pernicieuse si elle est deprauee: car pour vn tyran il y en
                     a plusieurs: &amp; mesmes quand Ia Noblesse se bande contre le peuple, comme il
                     aduient souuent: &amp; comme anciennement quand on receuoit les nobles en
                     plusieurs Seigneuries Aristocratiques, ils faisoient7 <note place="margin">
                        Aristo. Lib. 5. C. 9.</note> serment d’estre à iamais ennemis iurez du
                     peuple. qui est la subuersion des Aristocraties. </p>
               </div></div></div></body></text></TEI>
                </passage>
            </reply>
            </GetPassage>