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                  <head><hi rend="italic"> CHAPITRE II</hi> ?De la Monarchie: Seigneuriale</head>
                  <p> Ovs auons dit que la Monarchie est vne forte de Republique, en laquelle la
                     souueraineté absoluë gist en vn seul Prince: Il faut maintenant éclaircir ceste
                     définition. I’ay dit en vn seul, aussi le mot de Monarque l’emporte: autrement
                     si nous y en mettons deux, ou plusieurs, pas vn n'est souuerain: d’autant que
                     le souuerain est celuy qui ne peut estre commandé de personne, &amp; qui peut
                     commander à tous. <note place="margin"> Duarchie, Triarchie, &amp; autres
                        especes d’oligarchies, sont comprises soubs la definition generale
                        d’Aristocratie.</note> Si donc il y a deux Princes égaux en puissànce, l’vn
                     n’a pas le pouuoir de commander à l’autre, ni souffrir commandement
                     defoncompaignon, s’il ne luy plaist, autremént ils ne seroient pas egaux: il
                     faut donc cônclure que de deux Princes en vne Republique égaux en pouuoir,
                     &amp; tous deux seigneurs de mesme peuple, &amp; de mesme pays par indiuis, ni
                     l'vn ni l’autre n’est souuerain: mais bien on peut dire, que tous deux ensemble
                     ont la souueraineté de l’estat, qui est compris soubs le mot d’Oligarchie,
                     &amp; propremént s’appelle Duarchie, qui peut estre durable, tant que les deux
                     Princes seront d’accord: comme Romule &amp; Tatius, rous deux roys des
                     Quirites, peuple composé des Romains &amp; Sabins: mais Romule bien tost apres
                     fist tuer son compaignon, comme il auoit fait son frere. aussi l’Empire Romain
                     fut chângé de Monarchie en Binarchie, soubs Marc Aurelle, qui fut Empereur auec
                     son frere Ælius Vcrus, mais l’vn mourut bien tost apres, car si deux princes ne
                     font bien d’accord ensemble, comme il est presqu’ineuitable en égalité de
                     puissance souueraine, il faut que l'vn soit ruiné par l'autre, aussi pour
                     euiter à discord, les Empereurs parcageoient l’estat en deux: l’vn estoit
                     Empereur d’Oriër, l’autre du Ponent: l’vn tenoit son siege à Constântinople,
                     l’autre à Rome: tellement que c’estoient deux Monarchies, ores que les edits
                     &amp; ordonnances fussent publiees d’vn commun confentemét des deux Princes,
                     pour seruir à l’vn &amp; à l’autre Empire, mais si tost qu’ils tomboient en
                     querelle, les deux Empires estoient alors diuisez de faict, de puissance, de
                     loix &amp; d’estat Autant peut-on dire de la Monarchie des Lacedemoniens, qui
                     dura iusques à la mort du roy Aristodême, 1 <note place="margin"> Pausan. lib.
                        4.</note> lequel laissant Procle &amp; Euristhene sès deux enfans Roys d’vn
                     mesme pays, &amp; par indiuis, l’estat leur fut bien tost osté par Lycurgue,
                     ores qu’il fust Prince du sang d’Hercules, &amp; qu’il peust paruenir à
                     l’estat. Le semblable aduint aux Roys des Messeniens, Amphareus &amp;
                     Leucippus. mais les Argiens, pour euiter à la pluralité de Roys, estant le
                     royaume echeu à Atreus &amp; Thyeste, le peuple adiugea tout le royaume au plus
                     sçauant, comme dit Lucian. 2 <note place="margin"> in lib. de
                        astrologia.</note> &amp; les princes du sang de Merouee &amp; de Charlemagne
                     partagèrent <pb n="199"/> partagèrent Ie royaume entr’eux, comme on void Ies
                     enfans de Clouis, &amp; de Loys Debonnaire: &amp; ne s'en trouue point qui
                     ayent esté Roys par indiuis, pour les inconueniens qui aduiennént de la
                     souueraineté tenue en commun, où il n’y a personne souuerain: hors mis quand vn
                     Prince estranger espouse vne Royne, ordinairement on met l’vn &amp; l’autre
                     conioinctement comme souuerains és mandemens &amp; lettres patentes, comme il
                     se fist de Ferdinand &amp; Isabelle Roy &amp; Royne de Castille: Antoine &amp;
                     Ieanne Roy &amp; Royne de Nauarre. mais les Anglois ne voulurent pas permettre
                     que Philippe d’Espaigne ayant espousé Marie d’Angleterre, eust part aucune à la
                     souueraineté, ni aux fruicts &amp; profits d’icelle: iaçoit qu’ils accordassent
                     bien qu’ils fussent tous deux en qualité, &amp; que l’vn &amp; l'autre peust
                     signer, à la charge toutefois que le seing de la Royne suffiroit, &amp; que
                     sans iceluy le seing du Roy Philippe n’auroit aucun effet. ce qui fut ainsi
                     accordé à Ferdinand Roy d’Arragon ayant espousé Isabelle, tous les mandemens
                     estoient ainsi signez, Yo el Rey, &amp; Yo la Reyna, &amp; le Secretaire
                     d’estat auec six Docteurs, mais la souueraineté pour le tout estoit en la
                     Royne: autrement ni l’vn ni l’autre n’eust esté souuerain. Qui est le plus fort
                     argument qu’on pouuoit faire aux Manicheans qui posoient deux Dieux égaux en
                     puissance: l’vn bon, l’autre mauuais: car s’il estoit ainsi, estans contraires
                     l’vn à l’autre, ou l’vn ruineroit l’autre, ou ils seroient en guerre
                     perpetuelle, &amp; troubleroient sans cesse la douce harmonie &amp; concorde
                     que nous voyons en ce grând monde. Et comment ce monde soufriroit-il deux
                     Seigneurs égaux en puissance, &amp; contraires en volonté, veu que la moindre
                     Republique n'en peut soufrir deux, ores qu’ils soient freres, s’ils tombënt
                     tant soit peu en diuision? beaucoup plus aisément se comporteroient trois
                     Princes que deux, car le troisiesme pourroit vnir les deux, ou se ioignant auec
                     l’autre, le contraindre de viure en paix: comme il aduint tandis que Pompee,
                     Cesar &amp; Crassus, qu’on appelloit le Monstre à trois testes, furent en vie,
                     ils gouuernerent paisiblement l’Empire Romain, qui ne dependoit que de leur
                     puissance: mais si tost que Crassus fut tué en Perse, les deux autres se firent
                     la guerre si opiniastremént, qu’il fut impossible les réunir, ni viure en paix,
                     quel’vn n’eust défait l’autre. Le semblable aduint d’Auguste, Marc Antoine
                     &amp; Lepide: lesquels neantmoins auoient fait d’vne Republique populaire trois
                     Monarchies, qui furent reduites à deux, apres qu’Auguste eut despoüillé Lepide,
                     &amp; les deux reünies en vne, pres la iournee Actiaque, &amp; la fuite de Marc
                     Antoine. Par ainsi nous tiendrons ceste resolution, que la Monarchie ne peut
                     estre s’il y a plus d’vn Prince. Or toute Monarchie est seigneuriale, ou
                     royale, ou tyrannique. ce qui ne fait point diuersité de republiques, mais cela
                     prouient de la diuersité de gouuerner la Monarchie. <note place="margin">
                        Difference de l’Estat &amp; du Gouuernement.</note> Car il y a bien
                     différence de l’estat &amp; du gouuernement. qui est vn secret de police qui
                     n'a point esté touché de personne. car l’estat peut estre en Monarchie, &amp;
                     neantmoins il <pb n="200"/> sera gouuerné populairement, si le Prince fait part
                     des estats, Magistrats, offices, &amp; loyers egalemént à tous, sans auoir
                     égard à la Noblesse, ni aux richesses, ni à la vertu. Il se peut faire aussi
                     que la Monarchie fera gouuernee aristocratiquement, quand le Prince ne donne
                     les estats &amp; benefices qu’aux Nobles, ou bien aux plus vertueux seulement,
                     ou aux plus riches, aussi la seigneurie Aristocratique peut gouuerner son estat
                     populairement., distribuant les honneurs &amp; loyers à tous les sugets
                     également, ou bien aristocratiquement, les distribuant aux Nobles ou aux riches
                     seulemént. laquelle variété de gouuerner a mis en erreur ceux qui ont méslé les
                     Republiques, sans prendre garde que l’estat d’vne Republique, est differend du
                     gouuernement &amp; administration d’icelle, mais nous toucherons ce poinct ici
                     en son lieu. Donc la Monarchie royale, ou légitimé, est celle ou les sugets
                     obeïssent aux loix du Monarque, &amp; le Monarque aux loix dé naturé, demeurânt
                     la liberté naturelle, &amp; propriété des biens aux sugets. La Monarchie
                     seigneuriale, est celle ou le Prince est fait Seigneur des biens &amp; des
                     personnes par le droict des armes, &amp; de bonne guerre, gouuernant ses sugets
                     comme le pere de famille ses esclaues. La Monarchie tyrannique, est où le
                     Monarque mesprisant les loix de nature, abuse des personnes libres comme
                     d’esclaues, &amp; des biéns des sugets comme des siens. La mesme différence se
                     trouue en l’estat Aristocratique &amp; populaire. car l’vn &amp; l’autre peut
                     estre légitimé, seigneurial, ou tyrannique en la sorte que i’ay dit. &amp; le
                     mot de Tyrannie se préd aussi pour l’estat turbulent d’vn peuple forcené, comme
                     Ciceron a tresbien dit. Quant à la Monarchie seigneuriale, il est besoin de la
                     traiter la premiere, comme celle qui a esté la premiere entre les hommes. Car
                     ceux là s'abusent, lesquels suiuans l’opinion d’Aristote pensent que les
                     premiers Monarques, aux temps heroïques, fussent eleus des peuples: <note place="margin"> Les premieres Monarchies ont este seigneuriales.</note> veu
                     que nous trouuons que la premiere Monarchie fut establie en Assyrie, soubs la
                     puissance de Nemrod, que l’escripture appelle le puissant veneur: qui est vne
                     forme de parler vulgaire aux Hebrieux, comme qui diroit voleur: &amp; mesmes
                     Aristote &amp; Platon ont mis le brigandage entre les especes de venerie, comme
                     i’ay remarqué sus1 <note place="margin"> In commentariis Oppiani de
                        venatione.</note> Oppian. Car au parauant Nemrod, il ne se trouue point
                     qu’il y eust puissance, ni domination les vns sus les autres: &amp; semble que
                     ce nom luy fut donné comme propre à sa qualité, d’autânt que Nemrod signifïe
                     Seigneur terrible: tost apres on a veu le monde plein d’esclaues, du viuant
                     mesmement de Sem, l'vn des enfans de Noé. Et en toute la Bible, l'escripture
                     parlant des sugets des Roys d’Assyrie &amp; d’Egypte, les appelle tousiours
                     esclaues. &amp; non seulement l’escripture saincte, ains aussi les Grecs, qui
                     escriuent à tous propos, que les Grecs estoiét libres, &amp; les Barbares
                     esclaues: ils entendent les peuples de Perse, &amp; de la haute Asie. Aussi les
                     Roys de Perse denonçans la guerre, demândoient l’eau &amp; la terre, dit
                     Plutarque, pour monstrer qu’ils estoient Seigneurs absolus des biens &amp; des
                     personnes. <pb n="201"/> C'est pourquoy Xenophon en la Cyropedie escrit, que
                     c'est chose belle &amp; loüable entre les Medois, que le Prince soit seigneur
                     proprietaire de totes choses. De là venoit l'adoration qu'on faisoiut au Roy de
                     Perse, comme à celuy qui estoit entierement seigneur des personnes &amp; des
                     biens: comme tresbien fist entendre Artaban Capitaine des gardes du Roy de
                     Perse, voyant que Themistocle se vouloit ingerer de parler au Roy à la façon
                        des<note place="margin"> Dio lib.57.&amp; Xiphil. in Adriano.</note> Grecs,
                     il empescha, que premierement il ne leust adoré, adioustant ces mots: Il est
                     bien seant, dit-il, de garder les coustumes de son pays: vous estimez la
                     liberté, &amp; l'equalité: mais nous estimons la plus belle chose du monde, de
                     reuerer, seruir &amp; adorer nostre Roy comme l'image du Dieu viuant. Et ne
                     doit pas la Monarchie seigneuriale estre appellee tyrannie: car il n'est pas
                     inconuenient, qu'vn Prince souuerain, ayant vaincu de bonne &amp; iuste guerre
                     ses ennemis, ne se face seigneur des biens &amp; des personnes par le froict de
                     guerre, gouuernant ses sugets comme esclaues, ainsi que le ere de famille est
                     seigneur de ses esclaues &amp; de leurs biens, &amp; en dispose à son plaisir:
                     mais le Prince qui par guerre, ou autres moyens iniustes fait des hommes libres
                     ses esclaues, &amp; s'empare de leurs biens, n'est pas Monarque seigneurial,
                     ains vn vray tyran. Ainsi voyons nous que lEmpereur Adrian ne voulut pas qu'vn
                     badin, que le peuple vouloit afranchir, fust libre, s'il ne plausoit à son
                     seigneur: comme Tibere auoit defendu auparauant, &amp; depuis Marc Aurele ne
                     voulut pas qu'il fust libre, quelque consentement que son seigneur eust donné à
                     la clameur du peuple, reputant cela plustost forces, que volonté: afin que la
                     pleine disposition demeurast à chacun de ce qui luy appartenoit. Or combian
                     qu'il y a peu maintenant de Monarques seigneuriaux, ores qu'il y a ait
                     plusieurs tyrans, si est-ce neantmoins qu'il y en a encores en l'Asie &amp; en
                     l'Ethiopie, &amp; mesmes en Europe les Princes de Tartarie &amp; de Moschouie,
                     desquels les sugets s'appellent Chlopes, c'est à dire Esclaues, ainsi que nous
                     lisons en l'histoire de Moschouie. &amp; pour ceste cause le Roy de Turcs est
                     appellé le grand Seigneur, non pas tant pour l'estendue de pays, car le Roy
                     Catholique en a dix fois autant, que pour estre aucunement seigneur des
                     personnes &amp; des biens: encores qu'il n'y a que ses gentil-hommes eleuez
                     &amp; nourris en sa maison, qu'on appelle ses esclaues. mais les Timariots,
                     ausquels sont tenus les autres sugets, comme censiers, ne tiennent leur timar
                     que par soufrance, &amp; faut que leur bail soit renouuelé de dix en dix ans:
                     &amp; s'ils meurent les heritiers n'emportent que les meubles. Mais au surplus
                     de toute l'Europe, &amp; des royaumes de Barbarie, il n'y a point de Monarchie
                     seigneuriale, que ie sçcache: &amp; moins encores anciennement qu'à present.
                     car mesmes AUgueste l'Empereur, quoy qu'il fust en effect le plus grand
                     Monarque de la terre, si est-ce qu'il auoit en<note place="margin"> Tranquillus
                        in Augusto.</note> horreur qu'on l'appellast Seigneur. &amp; n'y auoit point
                     alors de tenures en foy &amp; hommage. Et si on dit qu'il n'y a Monarque en
                     Europe qui ne pretende la sei- <pb n="202"/> gneurie directe de tous les biens
                     des suget, &amp; qu’il n’y a personne qui ne confesse tenir ses biens du Prince
                     souuerain: Ie di que cela ne sufist pour dire que le Monarque soit
                     seigneuriale, attendu que le suget est auoüé du Prince vray proprietaire, qui
                     peut disposer de ses biens: &amp; que le Prince n'a que la droicte seigneurie.
                     encores y a-il plusieurs terres allodiales, où il n'a ni proprieté ni droicte
                     seigneurie, non plus que les Romains, qui n’ont iamais cogneu ceste droicte
                     seigneurie: &amp; ne se trouueront point en tout le droict Romain, ni mesmes au
                     Code, ni aux authentiques ces mots, "Dominium directum, dominium vtile": mais
                     il: font venus apres l’inuasion des Hongres, nation1 Tartaresque, &amp; leur
                     entree en Europe, qui monstrerent l’exemple aux Alemans, Lombards &amp;
                     François, de la Monarchie seigneuriale, soy disans seigneurs de tous les biens.
                     Il est bien vray que les Romains ayans vaincu leurs ennemis les vendoient le
                     plus souuent comme esclaues, ou bien ils les condam- noient à perdre la
                     septiesme partie de leurs terres, comme dit Plutarque en la vie de Romule, mais
                     aussi tost: ils rebailloient les terres aux colo- nies en pure proprieté. Or
                     les Princes &amp; peuples adoucis peu à peu d'hu- manité, &amp; de bonnes loix,
                     n’ont rien retenu que l’ombre &amp; image de la Monarchie seigneuriale., telle
                     qu’elle estoit anciennement en Perse &amp; en toute la haute Asie. car combien
                     qu'auparauant leroy Artaxerxes3les Rois de Perse auoient accoustumé de faire
                     despoüiller tous nuds les plus grands seigneurs &amp; premiers Magistrats,
                     &amp; les faire fesser comme esclaues, si est-ce que le roy Artaxerxes fut le
                     premier qui ordonna qu’ils seroient bien despoüillez, mais qu’il n’y auroit que
                     leurs habits &amp; veste ments fessez: &amp; au lieu d’arracher leurs cheueux,
                     qu’on arracheroit le poil de leurs chapeaux. Vray est que François4 Aluarez
                     escrit, qu’ïl a veu en Ethiopie fesser tout nud le grand Chancelier, &amp;
                     autres grands seigneurs comme vrais esclaues du Prince, &amp; tiennent cela à
                     grand honneur. Et par tout le discours de son histoire on peut aisément
                     recueillir, que le grand seigneur d’Ethiopie est Monarque seigneuriale. mais
                     les peuples d’Europe plus hautains, &amp; guerriers que les peuples d’Asie de
                     d’Afri- que, n’ont iamais peu soufrirde Monarques seigneuriaux, &amp; onques
                     n’en auoient vsé auparauant l’inuasion des Hongres, comme i’ay dit. &amp;:
                     qu’ainsi soit Odouacre roy des Herules, qui regnoit quasi de mesme temps, ayant
                     reduit l’Italie soubs sa puissance, print la tierce partie des terres des
                     sugets (qui estoit l’amende de tous peuples vaincus, aux vns plus, aux autres
                     moins ) laissa les personnes libres, &amp; seigneurs de leurs biens, sans
                     tenure, ni prestation de foy ni d’hommage: mais depuis que les Alemans,
                     Lombards, Francons, Saxons, Bourguignons, Gots, Ostro- gots, Anglois, &amp;
                     autres peuples d’Alemaigne eurent gousté la coustu- me des Hongres Asiatiques,
                     ils commencerent à, se porter seigneurs non des personnes, ains de toutes les
                     terres des vaincus, &amp; peu à peu se con- tenterent de la droite seigneurie,
                     foy &amp; hommage, &amp; de quelques droits, <pb n="203"/> qui pour ceste cause
                     sont appellez seigneuriaux, pour monstrer que l'ombre des Monarchies
                     seigneuriales est demeuree, &amp; toutefois beaucoup diminuee. car les fiefs
                     &amp; seigneuries n'estoient<note place="margin"> cap.1.lib.1.feud.</note>
                     anciennement que benefices donnez à vie, &amp; puis par faueurs continuez de
                     pere en fils, hors mis les Duchez, Marquisats, Comtez, &amp; autres dignitez
                     semblables: coustume qui n'est point changee en Angleterre ni en Escosse pour
                     le regard des dignitez, où les Ducs &amp; Comtes estans morts, leurs enfans
                     &amp; successeurs ont bien les terres, mais ils n'ont pas les dignitez,
                     prerogatiues, &amp; qualitez de leurs predecesseurs. Depuis qu'on eut fait
                     ouuerture de faire les fiefs hereditaires aux masles, iceux defaillans ont
                     obtint aussi ce priuilege pour les filles: hosmis en Alemaigne, où les femelles
                     en sont encores excluses. qui fut le plus fort argument, duquel vsa Ferri Comte
                     de Vaudemont contre René d'Anjou Roy de Sicile, au concile de Constance,
                     demandant à l'Empereur qu'il fust inuesti du Duché de Lorraine, attendu que
                     c'estoit fief imperial: &amp; par consequent, qu'Isabelle femme de Rene en
                     deuoit estre deboutee. Toutefois M. de la Mothe, Conseiller du Roy au grand
                     conseil, m'a monstré que le Duché de Bauieres, &amp; plusieurs autres sont
                     tombez autrefois en quenoille. Combien que René d'Anjou auoit vn autre moyen
                     pour se defendre, à sçauoir, qu'en matiere de fiefs, &amp; seruitudes on doit
                     suiure la coustume de fief<note place="margin"> Iugé par arrest de Parlement
                        coté par Charle du Moulin infeudis 6.22.4.20 ou .86.contre l'opinion de
                        Faber in l.1. de sacrosanct. C.</note> seruant: or il est certain que par la
                     coustume de Lorraine les filles succedent aux fiefs. Mais quo y qu'il en soit,
                     il est bien certain que les marques des Monarchies seigneuriales sont demeurees
                     en Alemaigne, &amp; vers le Septentrion, plus qu'és autres lieux de l'Europe.
                     car quoy que Guillaume le Conquerant, ayant conquesté le Royaume d'Angleterre
                     par force, &amp; par armes, ne se dist pas seulement seigneur du royaume, ains
                     fist publier que la seigneurie, &amp; proprieté de tous les biens meubles &amp;
                     immeubles des sugets luy appartenoit, si est-ce neantmoins qu'il se contenta de
                     la seigneurie directe, foy &amp; hommage: demeurant aux sugets la liberté,
                     &amp; la pleine proprieté de leurs biens. mais l'Empereur Charles V. ayant mis
                     soubs son obeissance le royaume du Peru, s'est fait Monarque seigneurial, pour
                     le regard des biens que les sugets ne tiennent qu'a ferme, &amp; à vie<note place="margin"> En l'histoire du Peru. </note> pour le plus: qui fut vn
                     trait politic du Docteur Lagasca, lieutennant pour l'Empereur au Peru, apres
                     auoir defait les Pizarres, qui s'estoient emparez de l'estat, pour tenir les
                     sugets en plus grande obeissance. Qui est la mesme raison pourquoy en vn
                     chapitre de la loy de Mehemet, il est defendu à toutes personnes de quelque
                     qualité qu'elles soient, se dire seigneurs en sorte quelconque, horsmis au
                     Caliph ou grand Pontife, successeur de Mahemet, qui estoit seul Monarque
                     seigneurial, donnant aux Princes &amp; seigneurs les seigneuries par soufrance,
                     &amp; tant qu'il vouloit. mais peu à peu les ottomans, les Curdes, &amp; Roys
                     d'Afrique, pour la diuision des Anticaliphes, s'exempterent de leur puissance,
                     &amp; empieterent les Monarchies d'Asie &amp; d'Afrique. Ici peut estre, <pb n="204"/> dira quelqu'vn, que la Monarchie seigneuriale est tyrannieque,
                     attendu qu'elle est directement contre la loy de nature, qui retient chacun en
                     sa liberté, &amp; la seigneurie de ses biens. A quoy ie respons, que c'est bien
                     aucunement contre la loy de nature de faire les hommes libres esclaues, &amp;
                     s'emparer des biens d'autruy: mais puis que le consentment de tous les peuples
                     a voulu, que ce qui est acquis par bonne guerre, soit<note place="margin">
                        l.post liminium de captiuis.ff.</note> propre au vainqueur, &amp; que les
                     vaincus soient esclaues des vainqueurs, on ne peut dire que la Monarchie ainsi
                     establie soit tyrannique: veu mesmes que nous lisons, que Iacob par son
                     testament laissant à ses enfans vne terre qu'il auoit acquise, dist qu'elle
                     estoit sienne, par ce qu'il l'auoit acquise à la force de ses armes. Et qui
                     plus est, la reigle qui veut que le droict de guerre n'a point de lieu où il y
                     a superieur pour faire iustice: ce qui est pratiqué mesmes contre les plus
                     grands Princes 7 villes imperiales d'Alemaigne, qui sont mises au ban imperial,
                     à faute de restituer ce qui appartient à autruy, monstre bien où il n'y a point
                     de superieur qui commande, que la force mesme est reputee iuste. autrement si
                     nous voulons mesler, &amp; confondre l'estat seigneurial auec l'estat tyrannic,
                     il faudra confesser, qu'il n'y a point de difference entre le droict ennemi en
                     faict de guerre, &amp; le voleur: entre le iuste Prince &amp; le brigand, entre
                     la querre iustement denoncee &amp; la force iniuste &amp; violente, que les
                     anciens Romains appelloient volerie &amp; brigandage. Aussi voyons nous que les
                     tyrannies sont bien tost ruinees, &amp; les estats seigneuriaux, &amp;
                     mesmement les Monarchies seigneuriales ont esté grandes, &amp; fort durables:
                     comme les anciennes Monarchies des Assyriens, Medois, Persans, Egyptiens, &amp;
                     à present celle d'Ethiopie (qui est la plus ancienne Monarchie de toute l'Asie
                     &amp; l'Afrique) à laquelle sont sugets comme esclaues, cincquante Roys, si
                     nous croyons Paul Ioue. combien qu'ils sont, &amp; s'appellent tous esclaues du
                     grand Negus d'Ethiopie. Et la raison pourquoy la Monarchie seigneuriale est
                     plus durable que les autres, est pour autant qu'elle est plus auguste, &amp;
                     que les sugets ne tiennent la vie, la liberté, les biens, que du Prince
                     souuerain, quii les a conquestez à iuste tiltre: qui raualle bien fort les
                     courages des sugets. tout ainsi que le'esclaue recognoissant sa condition,
                     deuient humble, lasche, &amp; comme lon dit, ayant le coeur seruil: où au
                     contraire les hommes qui sont francs, &amp; seigneurs des biens, si on veut les
                     asseruir, ou s'empieter de ce qui leur appartient, se ressentent, &amp; se
                     rebellent aisément, ayans le coeur genereux, nourri en liberté &amp; non
                     abastardi de seruitude. Voila quant à la Monarchie seigneuriale. Disons
                     maintenant de la Monarchie Royale. <pb n="205"/>
                  </p>
               </div></div></div></body></text></TEI>
                </passage>
            </reply>
            </GetPassage>