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                  <head><hi rend="italic"> Chap. V.</hi> De la Puissance Seigneuriale, &amp; s’il
                     faut souffrir les eslcaues en la Republique bien ordonnee.</head>
                  <p> A troisiesme partie du gouuernement des mesnages depend de la puissance du
                     Seigneur enuers ses esclaues, &amp; du maistre enuers ses sèruiteurs. Car mesme
                     le nom de famille vient a famulis &amp; famulitio, par ce qu’il y auoit grand
                     nombre d'esclaues, &amp; de la pluspart des sugets de la famille, on nommoit
                     tout le mesnage, <note place="margin"> I pronuntiatio. De verb. Signif. Toto
                        tit. Si familia furtum. I. si quis id quod de iurisdie.</note> famille: ou
                     pource qu’il n’y auoit richesses que d’escIaues, on appella les compagnies
                     d’esclaues, familles, &amp; la succession du dessunct, famille. Et Seneque
                     voulant monstrer combien le Seigneur doibt estre modéré enuers ses esclaues, il
                     dit, que les anciens ont appellé le chef de la maison, pere de famille, &amp;
                     non pas seigneur. Et d’autânt que tout le mode est rempli d’esclaues, horsmis
                     vn quartier d e l’Europe, qui les reçoit désia peu à peu, il est icy besoin de
                     toucher &amp; de là puissance du seigneur enuers les esclaues, des inconueniens
                     &amp; commoditez, qui resultent de receuoir les esclaues, qui est vn poindt de
                     consequence, non feulement à toutes familles en général, ains aussi à toutes
                     Republiques. Or tout esclaue est naturel, a scauoir, engéndré de femme esclaue:
                     ou fait par droit de guerre: ou par crime, qu’on appelle esclaue de peine: ou
                     qui a eu part au pris de sa li- <pb n="34"/> berté, ou qui a ioué sa liberté,
                     comme faisoient anciennement les peuples d’Alemagne: 2 <note place="margin">
                        Tacit. De morib. German.</note> ou qui volontairement s'est voué d’estre
                     esclaue perpétuel d’autruy, comme les Hebrieux le pratiquoient. Le prisonnier
                     de guerre estoit esclaue du vainqueur, qui n’estoit pas tenu le mettre à
                     rançon, si autrement il n’eust esté conuenu: comme il fut anciennement3 <note place="margin"> Aristot. Lib. 5. ethic.</note> en Grece, que le Barbare
                     prisonnier de guerre pourroit estre mis à la cadene, &amp; retenu comme
                     esclaue: mais quant au Grec, qu’il seroit mis en liberté, en payant par luy vne
                     liure d’or. &amp; par l’ancienne ordonnance <note place="margin"> Cromer. In
                        history. Polon. &amp; in statutis Polon.</note> de Polongne, auparauant,
                     &amp; depuis trois cens ans, il fut arresté par les estats, que tous ennemis
                     prisonniers de bonne guerre demeureroient esclaues des vainqueurs, si le Roy
                     n’en vouloit payer deux florins pour teste, mais celuy qui a payé la rançon du
                     prisonnier, est tenu le remettre en liberté, ayant receu le pris: autrement il
                     le peut garder non comme esclaue, mais comme prisonnier, suiuant l’ancienne 5
                        <note place="margin"> Diony. Halic. Lib. 3. GREEK TEXT Demosthen. Contra
                        Lacritum. Varro in verbo claricare. I. nam &amp; Seruius. De negot. Gest.
                        &amp; ibid d. I. qui testamento. De testamentis. I. pater. De captiuis I.
                        senatus §. Vlt. De legat. 1. I. in bello. §. Si quis serum de
                        captiuis.</note> loy pratiquée en la Grece, puis en tout l’Empire Romain.
                     Quant aux debteurs prisonniers des creanciers, encores qu’il fust permis par la
                     loy des douze tables les demèmbrer en pieces pour les distribuer aux
                     créanciers, qui plus qui moins, comme au sol la liure: si est-ce toutefois que
                     s'il n’y auoit qu’vn créancier, il ne pouuoit luy oster la vie, &amp; moins
                     encores la liberté, qui estoit plus chere que la vie. car le pere pouuoit bien
                     vendre, troquer., eschanger, voire oster la vie à ses enfans, mais il ne
                     pouuoit leur oster6 <note place="margin"> I. 1. De patria pot. C. Cicero pro
                        Caecinna.</note> la liberté. aussi le cueur bon, &amp; genereux aymera
                     tousiours mieux mourir honnestement, que seruir indignement d’esclaue. C’est
                     pourquoy la loy des douze tables, qui adiugeoit le debteur non soluable au
                     creâcier, fut bien tost cassee à la requeste des Petiliens Tribuns du peuple,
                     qui firent ordonner, que deflors en auânt le debteur ne seroit adiugé au
                     créancier, &amp; qu’il ne pourroit estre par luy retenu pour debte, sauf au
                     creâcier à se pouruoir par saisîe de biés, &amp; autres voyes de iustice, ainsî
                     qu’il verroit estre à faire par raison. laquelle loy demeura inuiolable sept
                     cens ans, &amp; iusques au règne de Diocletian, <note place="margin"> I. ob
                        aesalienum. De action C. Alciatus hunc legem accepit pro Praetilia.</note>
                     qui la fist publier de rechef sus peine de la vie. Voila toutes les sortes
                     d’esclaues. Car quanta ceux qui sont prins par les brigans &amp; corsaires, ou
                     qui sont védus à faux tiltre pour esclaues, ils demeurent neantmoins libres,
                     &amp; en termes8 <note place="margin"> I. 1. De legat. 3. I. eius qui a
                        latronibus de testament. ff.</note> de droit peuuent faire tous actes
                     légitimes. Et quant aux autres seruiteurs domestiques, ils ne peuuent par
                     contract, ny conuention quelconque faire aucun preiudice à leur liberté, ny en
                     receuant vn laiz testamentaire, sous vne conditio9 <note place="margin"> I.
                        Maeuius de condit &amp; demonstra. 1. I. 1. §. que onerandae. Quarum rerum
                        action non detur.</note> tant soit peu seruile: ny mesme l’esclaue ne peut
                     promettre au seigneur qui l’afranchist, chose qui tourne à la diminution de
                     saliberté, horsmis les seruices aggreables &amp; ordinaires aux afranchis.
                     C'est pourquoy les arrests du Parlement de Paris, souuent ont caffe les
                     contracts des seruiteurs, qui s'obligent soubs peine à seruir certaines années:
                     les quelles neantmoins sont receus en Angleterre, &amp; en Escosse: où les
                     maistres après le terme du seruice expiré, s’en vont deuant le iuge <pb n="35"/> des lieux emanciper leurs seruiteurs, &amp; leur donner puissance de porter
                     bonnet, qui estoit l’ancienne marque de l'esclaue nouuellement afranchi, pour
                     cacher sa teste pelee, iusques a ce que les cheueux luy fussent reuenus. Qui
                     donna occasion à Brutus après auoir tué Cesar, de faire battre2 <note place="margin"> Plutar. In vita Caesaris.</note> la monnoye au bonnet, comme
                     ayant afranchile peuple Romain. &amp; après la mort de Néron, le menu peuple
                     alloit par les rues portant bonnets3 <note place="margin"> Tranquil. In
                        Nerone.</note> en teste, en signe de liberté. Et le Roy Eumenes vint en Rome
                     après la mort de Mithridate, &amp; entrant au Sénat auec bonnet, aduoua tenir
                     sa liberté du peuple Romain. Or combien que les seruiteurs domestiques ne
                     soient point esclaues, &amp; qu'ils puissent faire tous actes de liberté, soit
                     en iugement, soit hors iugement: si est-ce qu’ils ne font pas cômme simples
                     mercenaires, ou gaignedeniers à la iournee, sur lesquels celuy qui les a louez
                     n’a pouuoir, ny commandement, ny correction quelconque, comme le maistre a sus
                     les seruiteurs domestiques, qui doibuent seruice, honneur, &amp; obeissance au
                     maistre tant qu’ils font en sa maison, &amp; les peut chastier &amp; corriger
                     auec discrétion &amp; modération. Voila en trois mots la puissance du maistre
                     enuers les seruiteurs ordinaires. car nous ne voulons pas icy entrer aux réglés
                     morales, du comportement des vnsenuers les autres. Mais quant aux esclaues, il
                     y a deux difficultez, qui ne sont point encores resolues. La premiere est, à
                     sçauoir si seruitude des esclaues est naturelle, &amp; vtile, ou cotre nature.
                     La sécondé, quelle puissance doit auoir le seigneur sus l’esclaue. Quant au
                     premier point Aristote <note place="margin"> In Polit.</note> est d’adûis que
                     la seruitude des esclaues est de droit naturel: &amp; pour Ia preuue. Nous
                     voyons, dit il, les vns naturellement faits à seruir, &amp; obéir: les autres à
                     commander, &amp; gouuerner. Mais les Iurisconsultes, qui ne s'arrestent pas
                     tant aux discours des Philosophes, qu'a l’opinion populaire, tiennent que la
                     seruitude est droictement contre nature, &amp; font tout ce qu’ils peuuent pour
                     maintenir la liberté, <note place="margin"> I. libertas. De stans homi.</note>
                     contre l'obscurité, ou ambiguité des loix, des testaments, des arrests, des
                     contracts: &amp; quelquesfois il n’y a loy, ny testamént qui tienne, qu’on ne
                     donne coup à l'vn, &amp; à l’autre, pour afranchir l’esclaue, comme on peut
                     voir en tout <note place="margin"> maxime in I. proxime de iis qui in testa.
                        Delent. Vbi nec legibus, vllum nec testamento locum reliquit Imperator
                        fauore libertatis.</note> le droit, &amp; s’il faut que la loy tienne, si
                     est-ce que le Iurisconsulte fait cognoistre tousiours que l’acerbité d’icelle
                     contre les esclaues luy deplaist,7 <note place="margin"> I. prospexit. Qui
                        &amp; a quibus. Dura quidem ait Vlpian sed ita scripta lux est.</note>
                     l’appellant dure &amp; crùelle. De ces deux opinions il faut choifir la
                     meilleure. Il y a beaucoup d’apparence, pour soustenir que la seruitude est
                     vtile aux Republiques, &amp; qu’elle est naturelle. Car toute chose contre
                     nature ne peut estre de longue duree: &amp; sî on vient à forcer la nature,
                     elle retourneratousiours en son premier estat, comme on voit euidemmént en
                     toutes choses naturelles. Or est-il que la seruitude a prins son origine
                     soudain après le deluge, &amp; aussi tost qu’on a commencé d’auoir quelque
                     forme de Republique, &amp; depuis a tousiours continué: &amp; iaçoit que depuis
                     trois ou quatre cens ans elle a discontinué en quelques lieux, si est-ce qu’on
                     la voit retourner. Et mesmes les peuples <pb n="36"/> des Istes Occidentales,
                     qui sont trois fois de plus grande estendue, que toute l’Europe, qui n’auoient
                     iamais ouy parler de loix diuines, ny humaines, ont tousiours esté pleines
                     d'esclaues: &amp; ne se trouue pas vne seule Republique qui sè soit exemptee
                     des esclaues: voire les plus sàincts personnages qui furent onques en ont vsé.
                     qui plus est, en toute République le seigneur a eu la puissance des biens, de
                     la vie, &amp; de la mort fus l’esclaue: excepté quelques vnes où lés princes
                     &amp; legistateurs ont moderé ceste puissance. Il n’est pas vray-sèmblable que
                     tant de Roys &amp; legislateurs eussent attenté contre nature, ny que les sàges
                     &amp; vertueux hommes l’eussent approuué, ny tant de peuples par tant de
                     siecles eussènt receu les seruitudes, voire défendu par quelques <note place="margin"> tit. Quibus ex causis manu mittere non licet.</note> loix
                     d’afranchir les esclaues, sînon en certain nombre: &amp; neantmoins ont fleuri
                     en armes, &amp; en loix. Et qui voudroit nyer, que ce ne fust chose honneste,
                     &amp; charitable de garder vn prisonnier de bonne guerre, le loger, coucher,
                     vestir, nourrir, en faisant le seruice qu’il pourra, s’il n'a dequoy payer si
                     rançon, au lieu de le massàcrer de sang froid? c’est la premiere cause des
                     esclaues. Dauantage, les loix diuines &amp; humaines veulent9 <note place="margin"> L. I. §. Generaliter de poenis. I. si quis id quod de
                        iurisdict. I. cum ab eo. Ad I. Iuliam pecul.</note> que celuy qui n’a dequoy
                     payer pour la faute par luy commise, soit puni corporellement. Or celuy qui
                     fait iniustement la guerre aux biens, à la vie, à l’estat d’autruy, qui doubte
                     qu’il ne soit vray brigand, &amp; voleur, &amp; qu’il ne mérité la mort? Ce
                     n’est donc pas contre nature de le garder pour sèruir au lieu de le faire
                     mourir, car le mot de seruus, quoy qu’on ayt voulu reprendre Iustinian, vient à
                     seruando. <note place="margin"> Est enim GREEK TEXT, inquit Eustathius, &amp;
                        apud Hesychium GREEK TEXT, &amp; cum sibilio fit ex, GREEK TEXT seruo, vt
                        GREEK TEXT sero, GREEK TEXT sermo, non a serie vt Varro putat. &amp; Festus
                        eritudinem interpretatur seruitutem &amp; ex Aeolico digamma fit fersos vt
                        dafos, ofom, aefom quod efferebant veteres dauus, ouum, aeuum.</note> Et si
                     c’estoit contre nature que vn homme eust puissance sus l’autre de la vie, &amp;
                     de la mort, il n’y auroit ny Royaumes, ny seigneuries qui ne fussent contre
                     nature, veu que les Roys &amp; Monarques ont mesme puissance sur touts leurs
                     sugets, soyent sèigneurs ou esclaues. Ces raisons ont bien quelque apparence
                     pour monstrer que la seruitude est naturelle, vtile, &amp; honneste. mais il y
                     a bien respose. le confesseray que la seruitude sera naturelle, &amp; quand
                     l’homme fort, roide, riche, &amp; ignorant, obéira au sage, discret &amp;
                     foible, quoy qu'il soit pauure. mais d’asseruir les sages au fols, les ignorans
                     aux hommes entendus, les mechans aux bons, qui dira que ce ne soit chosè contre
                     nature? sî ce n’estoit qu’on voulust subtilizer, que l’esclaue bien auisé
                     gouuerne &amp; commande à son seigneur, &amp; le sàge conseiller a son Roy
                     mal-aduisé. De dire que c’est vne charité louable garder le prifonnier qu’on
                     peut tuer, c’est la charité des voleurs, &amp; corsaires qui sè glorifient
                     d'auoir donné la vie à ceux qu’ils n’ont pas tuez. Or voit on bien souuent que
                     les hommes doux &amp; paisîbles sont la proye des mechans, quand on vient à
                     départir les differens des princes par guerre, où le vaincueur a bon droict,
                     &amp; le plus foible a tousïours tort. Et sî les vaincus ont fait la guerre à
                     tort, &amp; sans causè comme brigans, pourquoy ne les met-on à mort? pourquoy
                     n’en fait-on iustice exemplaire? pourquoy les reçoyt-on à merci puisqu’ils sont
                     voleurs? Et quant à ce qu’on dict <pb n="37"/> que la seruitude n’eust pas duré
                     si longuement, si elle eust esté contre nature: cela est bien vray és choses
                     naturelles, qui de leur propriété suyuent l’ordonnance de Dieu immuable: mais
                     ayant donné à l’homme le chois du bien &amp; du mal, il contreuient le plus
                     souuent à la defense, &amp; choisist le pire contre la loy de Dieu &amp; de
                     nature. Et l’opinion de prauee en luy a tant de pouuoir, qu'elle passe en force
                     de loy, qui a plus d’autorité que la nature, de sorte qu’il n'y a si grande
                     impieté, ny mechanceté, qui ne soit estimee, &amp; iugee vertu &amp; pieté. ie
                     n’en mettray qu’vn exemple. On sçait assez qu’il n’y a chose plus cruelle ny
                     plus detestable, que de sàcrifier les hommes, &amp; toutesfois il n’y a quasi
                     peuple qui n’en aye ainsi vsé, &amp; tous ont couuert cela du voile de pieté
                     par plusieurs siècles, voire iusques à nostre aage toutes les Isles
                     Occidentales l’ont ainsi pratiqué: &amp; quelques peuples sus la riuiere de la
                     Plate en vsent encores: comme les Thraces aussi, par charité &amp; pieté,
                     auoient accoustumé de tuer leurs peres &amp; meres cassez de vieillesse, &amp;
                     de maladie, &amp; puis après les mangeoient, affin qu’ils ne fussent pasture
                     aux vers, comme ils respondirent au Roy de Perse. Et ne faut pas dire qu’il n’y
                     ait que les anciens Gaulois, qui sacrifiassent les hommes, ce qu'ils ont fait4
                        <note place="margin"> Caesar lib. 6. Belli Gallici. Cicero pro Fonteio.
                        Plin. Lib 7.</note> iusques à Tibere l’Empereur: car long temps auparauant
                     les Amorriens <note place="margin"> Sapientiae cap. 3.</note> &amp; Ammonites,
                     &amp; depuis encores Agamemnon, sacrifioient leurs enfans: &amp; presque tous
                     les peuples y alloient comme à l’enui, voire les plus humains &amp; mieux
                     policez: car5 <note place="margin"> Plutar. In Them. 6 Plutar. Eod. &amp; in
                        Artaxerxe.</note> Themistocle, &amp; Xerxés6 Roy de Perse, immolèrent les
                     hommes, l’vn trois, l’autre douze en mesme temps: ce qui estoit tout commun,
                     dit Plutarque en toute la Scythie. &amp; anciennement, dit Varron, en toute
                     l’Italie, &amp; en la Grece, soubs ombre d’vn oracle portant le mot GREEK TEXT,
                     qui signifie homme &amp; lumiere, si on n’y met l’accent, qui monstre bien
                     qu'il ne faut pas mesurer la loy de nature aux actions des hommes, quoy
                     qu’elles soient inueterees: ny conclure pour cela, que la seruitude des
                     esclaues soit de droit naturel. &amp; encores moins y a de charité de garder
                     les captifs, pour en tirer gain, &amp; profit comme de bestes. Et qui est
                     celuy, qui espargne la vie du vaincu, s’il en peut tirer plus de profit en le
                     tuânt, qu'en luy sauuant la vie? De mil exemples ie n’en mettray qu’vn. Au
                     siege de Hierusalem soubs la côduitte de Vespasian, vn soldat Romain ayânt
                     apperceu de l’or és entrailles d’vn Iuif, qu’on auoit tué, en auertit ses
                     compagnons, lesquels bien tost couperent la gorge à leurs prisonniers, pour
                     sçauoir, s’ils auoient auallé leurs escus, &amp; en fut tué en vn momént plus
                     de <note place="margin"> Ioseph. In bello Iudaico.</note> vingt mille. O la
                     belle charité! Encores dit-on qu’on les nourrist, &amp; qu'on les traite bién
                     pour quelque seruice. mais quelle nourriture, quel seruice! Caton le censeur,
                     estimé le plus homme de bien de son aage, après auoir tiré tout le seruice
                     qu’il pouuoit 8 <note place="margin"> Plutar. In Catone Censorio.</note> de ses
                     esclaues, iusques à ce qu’ils fussent recruds de vieillessè, ils les vendoit au
                     plus of- <pb n="38"/> frant, pour arracher encores ce profit du prix de leur
                     fang, qui leur restoit, &amp; pour euiter à la despénse, de sorte que les
                     pauures esclaues pour recompense de tous leurs seruices, estoiént traittez à la
                     fourche par nouueaux maistres encores la mule de Pallas en Athenes estôit plus
                     heureuse, parce qu’elle viuoit én pleine liberté sans qu’on osast la charger,
                     ny encheuestrer. Et combién qu’il n’y a chose plus naturelle, que le mariage,
                     si est-ce qu'il n’éstoit pas permis à l’esclaue: de forte que si l'homme franc
                     captif eust eu enfant de sà femme légitimé, si le pere mouroit entre les mains
                     des ennemis, quoy que la mere retournast en liberté, neantmoins son enfant
                     estoit reputé <note place="margin"> I. si quis praegnante de captiuis.</note>
                     bastard. le me garderay bien de coucher par escrit les contumelies detestables
                     qu’on faisoit souffrir aux esclaues: mais quant à la cruauté, il est incroyable
                     ce que nous en lisons. &amp; que diroit-on si la milliesme partie estoit
                     escripte? car les autheurs n’en disent rien, si l’occasio ne se prefente: &amp;
                     n'auons que les histoires des plus humains peuples, qui ayent esté en tout le
                     monde. On leur faisoit labourer la terre <note place="margin"> Collumel. Lib.
                        1.</note> ènchainez, comme on fait encores en barbarie, &amp; coucher es
                     fosses en tirant les eschelles, comme il se fait encores en tout l’Orient, pour
                     la crainte qû’on a de les perdre, ou qu’ils ne mettent le feu en la maison, ou
                     qu’ils ne tuent les maistres. Or pour vn voirre casse, il y alloit de leur vie.
                     Et de fait l’Empereur Auguste, soupant en la maison de Vedius Pollion, l’vn des
                     esclaues cassa vn voirre, il n’auoit fait que ceste faute, comme dit <note place="margin"> lib. 3. De ira. 2. Virgil. 6. Aenei.</note> Senecque, aussi
                     tost il fût tiré au viuier dés Murenes, qu’on nourrissoit de telle viande, le
                     pauure esclaue s'en fuit aux pieds d’Auguste, le suppliant qu’il ne fust pas
                     mangé des poissons après qu’on l’auroit tué: car il se sentoit coulpable de
                     mort pour le voirre casse: mais l’opinion commune estoit, que l’ame des noyez
                     ne tragnettoit iamais aux champs elysiés: ou qu’elle mouroit auec le corps:
                     comme Synesius <note place="margin"> In epistolis, qui affert ex Homero versum
                        vbi vsus est verbo GREEK TEXT de anima demersi hominis quo significare
                        voluit plane interiisse.</note> escrit de ses compagnons, lesquels voyans
                     l’orage impétueux sur la mer, tirerent leurs dagues affin de se couper la
                     gorge, &amp; fæire sortir l’ame de peur qu'elle ne fust noyee. ainsi le pauure
                     esclaue craignoit estre mange des poissons. Auguste esmeu de pitié, dit
                     Seneque, fist casser tous les voirres, &amp; combler le viuier. mais Dion 2
                        <note place="margin"> lib. 54.</note> l'historien racomptant la mesme
                     histoire, dit tout le contraire, qu’Auguste ne peut obtenir de Pollion la grâce
                     de l'esclaue, &amp; ne dit point qu’il fist combler le viuier: ioint aussi que
                     Seneque dit, qu'il ne laissa pas de faire bonne chere auec son hoste. Et pour
                     monstrer, que ce n’estoit rien de nouueau, plus de cent ans auparauant, Quintus
                        <note place="margin"> Plutar. In vita Titi Flaminij.</note> Flaminius
                     Sénateur Romain fist tuer l’vn de ses esclaues, sans autre cause que pour
                     gratifier &amp; complaire à son bardache, qui disoit n’auoir iamais veu tuer
                     d’homme. Or s’il aduenoir, que le maistre fust tué en sa maison par qui que ce
                     fust, on faisoit mourir tous ses esclaues, comme il aduint pour le meurtre de
                     Pedanius grand Preuost de Rome, quand il fut question <pb n="39"/> de mettre à
                     mort tous ses esclaues, suiuant, dit <note place="margin"> lib. 14.</note>
                     Tacite, la coustume ancienne, le menu peuple, qui estoit pour la plus part
                     d’hômmes afranchis, s'esmeut, d’autant qu’on sçauoit bien qui estoit le
                     meurdrier, &amp; néantmoins il falloit mettre à mort quatre cens esclaues
                     innocéns du fait: toutefois la chose debatue au Sénat, il fut resolu que la
                     coustume seroit gardee, &amp; de fait tous les esclaues furent mis à mort. le
                     laisse les meurdres des esclaues, qui estoient contraints s'entretuer aux
                     arenes pour donner plaisir au peuple, &amp; l’açcoustumer au mespris de la
                     mort. Et iaçoit que la loy Petronia eust fàit defense d’y mettre esclaue, qui
                     n'eust mérité la mort, si est-ce qu'elle ne fust iamais gardée, non plus que
                     l’edit de l’Empereur Néron, qui fut le premier, <note place="margin"> Seneca,
                        lib. 3. De benefic.</note> qui députa commissaires pour ouyr les plaintes
                     des esclaues: &amp; après luy, l'Empereur Adrian5 <note place="margin">
                        Spartian.</note> ordonna, qu’on informeroit contre ceux qui malicieusement
                     tueroient leurs esclaues sans, cause: combien que long temps au parauant ceux
                     là estoient coulpables comme meurdriers, par la loy6 <note place="margin"> I.
                        liber homo. Ad laquil.</note> Cornelia, mais on n’en tenoit compte, &amp;
                     tout ce que pouuoient faire les esclaues, pour obuier à la colere des maistres,
                     c’estoit d’aller ambrasser les images des Empereurs, carny le temple de Diane
                     en Rome, que le Roy Seruius <note place="margin"> Dionys. Lib. 4.</note> fils
                     d’vn esclaue, auoit ordonné pour la frânchise des esclaues, ny l’image de
                     Romule, quele Sénat auoit establi pour mesme cause, ne pouuoient pas empescher
                     la furie des seigneurs: non plus que le sepulchre dé8 <note place="margin">
                        Plutar. In Theseo.</note> Thesee en Athènes, ny l’image de Ptolemee en
                     Cyrene, ny le têmple de Diane 9 <note place="margin"> Philostrat. In vita
                        Appolonij.</note> en Ephese. iaçoit que si l’ordonnance des Ephesiens eust
                     esté gardée, l’esclaue s'estant retiré au temple, s'il auoit iuste cause,
                     estoit perdu pour le seigneur, &amp; seruoit à Diane, si ce n’estoient femmes
                     qui n’entroient point en son temple: &amp; si l’esclaue auoit tort, il estoit
                     rendu au seigneur, apres auoir fait ferment de ne le traitter point mal, comme
                     escrit Achilles Statius <note place="margin"> In amator, dytophontis &amp;
                        Leucippe.</note>. Mais Tibere, l'vn des plus ruzez tyrans qui fut oncques,
                     sur sâ vieilleisse <note place="margin"> Philostrat. In vit. Apollonij.</note>
                     ordonna, que les esclaues qui auroiént recours à son image, fussent en seureté,
                     &amp; sus la <note place="margin"> I. in capitalium. De poenis I. 1. De iis qui
                        ad staruas.</note> vie d’en arracher l’esclaue tenant l’image: affin que par
                     ce moyen les esclaues pour la moindre4 <note place="margin"> lib. 3. De
                        benesi.</note> occasion vinsent accuser leurs maistres: car mesmes on voit
                     en Seneque vn Sénateur s'exeuser enuers Tibere, d’auoir cuidé toucher l'vrinal
                     sans y penser, ayant l'anneau au doigt, auquel l'image de Tibere estoit grauee,
                     craignant la délation: tellement que les images des Empereurs, mesmement des
                     tyrans, estoient comme pieges pour attraper les maistres, qui faisoient mourir
                     bien souuent leurs esclaues, pour auoir eu recours aux images, si tost qu’ils
                     estoient de retour. La loy de Dieu y auoit bien mieux pourueu, donnant la
                     maison d’vn chacun pour franchise à l’esclaue fuyant son maistre; &amp; defense
                     de luy rendre en cholere. Car tous les maistres n’estoient pas si sâges que
                     Platon, qui dift à son esclaue, qu’il l’eust bien chastié s'il n’eust esté en
                     cholere: veu mesmes que Tacite dit, que les Alemans ne punissoient iamais sinon
                     en cholere. Ainsi <pb n="40"/> voit-on que la vie des maistres n’estoit point
                     asseuree, &amp; des esclaues encores moins. Et qui eust peu estre asseuré de sa
                     vie, ny de ses biêns sousla tyrannie de Sylla, qui offroit quinze cens escus à
                     l’homme libre, &amp; liberté à l'esclaue qui apporteroit la teste d’vn banni?
                     ceste cruauté là continua, iusques5 <note place="margin"> Plutar. In Sylla
                        &amp; Appian. Lib. 1. Bell. Ciu.</note> à ce que les troubles estans
                     aucunement apaisez, après auoir fait mourir soixante mil citoyèns, il y eut
                     encore vn esclaue, qui apporta la teste de son seigneur: Sylla l’afrânchit,
                     &amp; tost apres le fist precipiter. Et alors que les persecutions
                     s'echauserent contre les Chrestiens, il n’y auoit maistre qui osast estre
                     Chrestien, sinon au hazard de sa vie, ou bien qu'il afranchist ses esclaues. Et
                     sî on dit que la tyrannie cessant, la crainte des seigneurs, &amp; la calonnie
                     des esclaues cesse, &amp; ce péndant qu’on se peut asseurer des esclaues: soit,
                     mais aussi la cruauté &amp; licence des seigneurs augménte. Et neântmoins
                     l’estat des familles &amp; des Republiques, est tousiours en branle, &amp; au
                     hazard de sa ruine, si les esclaues se liguent. toutes les histoires sont
                     pleines des rebellions &amp; guerres seruiles. Et quoy queles Romains fussent
                     tresgrands &amp; trespuissans, si est-ce qu’ils ne peurént empescher que les
                     esclaues ne s'esleuassent par toutes les villes d’Italie, horsmis, dit Orose,
                     en la ville de Messane: &amp; depuis quelques loix qu’on eust faites, ils ne
                     peurént obuier qu’il ne se leuàst <note place="margin"> Plutar. In Crassi &amp;
                        Pompeij vita.</note> soixante mil esclaues soubs la conduite de Spartac, qui
                     vaincut par trois fois les Romains en bataille ragee. Car il est bién certain
                     qu'il y auoit pour le moins dix esclaues pour vn homme libre, en quelque pays
                     que ce fust: comme il est aysé à iuger du nombre qui fut leué des habitans
                     d’Athenes, qui se trouua pour vne fois de vint mil citoyens, dix mil
                     estrangers, &amp; quatre cens mil esclaues. &amp; l'Italie victoricuse de tous
                     les peuples en auoit beaucoup plus, ainsi qu’on peut voir en la harângue de
                     Cassius Senatéur: nous auons, dit-il, en nos familles diuers peuples &amp;
                     nations, en langues &amp; religions différéns. Et mesmes Crassus outre ceux,
                     qu’il employoit à son seruice, en auoit cinq cens, qui rapportoient tous les
                     iours leur gain des arts &amp; sciences questuaires. Milon pôur vn iour en
                     afranchit trois cens, affin qu’on ne les appliquast à là qùestion pour deposer
                     du meurtre commis en la personne de Claude le Tribun. c’est pourquoy le Senat
                     Romain voulant diuersisier l'habit. des esclaues, affin qu’on les peust
                     cognoistre d’auec les hommes libres, l'vn dés plus sages Sénateurs remonstra le
                     danger qu'il y aurait, si les esclaues venoient à se compter, car bien tost.
                     ils se fussent, depeschez des seigneurs pour la facilité de conspirer, &amp; le
                     signal de leurs habits. auquel danger est exposee l'Espagne, &amp; la Barbarie,
                     où Ion marque les esclauês au visâge: ce qu’on ne fàisoit anciennement qù'aux
                     plus meschans, &amp; qui ne pouuoient iamais <note place="margin"> In Iure
                        vocantur liberti, dedititij, &amp; stigmatici. Cicero in officiis.</note>
                     iouir pleinement du fruit de liberté, ny du priuilege des citoyens. mais bien
                     on les marquoit aux bras. C'est pourquoy les Lacedemoniens, vôyans que leurs
                     esclaues se multiplioient sans comparaison plus que les citoyens, pour <note place="margin"> I. arethusa. De statu hom.</note> l'esperance de liberté que
                     les maistres donnoient à ceux qui plus <pb n="41"/> faisoient d’enfans, &amp;
                     pour le profit qu’en tiroit chacun en particulier : feirét vn arrest qu’on en
                     leueroit iusques à trois mil des plus habiles à la guerre : mais si tost qu’ils
                     furent leuez, on les tua tous en vne<note place="marging">Plutar.in Lycurg.
                        Aristot. lib. 2. Polit.</note> nuict, sans qu’on eust apperceu qu’ils
                     estoient deuenus. Or la crainte que les citez &amp; Republiques auoient de
                     leurs esclaues, faisoit qu’ils n’ont iamais osé les aguerrir, ny permettre que
                     pas vn fust enrolé: comme<note place="margin">l.4.princip.de re militari. l. ab
                        omni militia.eod.</note> les loix y sont expresses auec peine capitale.
                     &amp; si la necessité le contraignoit de prendre des esclaues, ils les
                     affranchissoient gratuitement, comme fist Scipion qui afranchit trois cens bons
                     hommes, apres la iournee des Cannes: comme dit Plutarque: combien que
                        Florus<note place="margin">epiro.23.</note> escrit qu’on bailla les armes à
                     huit mil esclaues. car nous lisons qu’il ne fut permis aux afranchis de porter
                     les armes, qu’au temps de la guerre sociale, ou bien ils leur promettoient
                     liberté pour quelque somme d’argent, comme fist Cleomenés Roy de Lacedemonne en
                     sa necessité, qui ofrit liberté à tous Ilotes, à cinquante escuz pour teste: en
                     quoy faisant, il eut de l’argent &amp; des hommes pour s’en ayder. Et n’y auoit
                     peuple qui vsast d’esclaues en guerre sinon les Parthes, ausquels il estoit
                     defendu de les afranchir: vray est qu’ils les traitoient comme leurs enfans,
                     &amp; multiplierent de telle sorte qu’il ne s’en trouua en l’armee de Parthes
                     contre Marc Antoine, qui estoit de cinquante mil hommes, quatre cens cinquante
                     hommes libres, comme nous lisons en Iustin: qui n’auoient point d’occasion de
                     se rebeller estans bien traitez. Et mesmes on se defioit tant des esclaues,
                     qu’ils ne vouloient pas quelquesfois s’en seruir aux galeres, au parauant que
                     les auoir afranchiz, comme Auguste qui en afranchit vint mil pour<note place="margin">Tranquil.in Augu.</note> vne fois, affin de s’en seruir aux
                     galeres. Et de peur qu’on auoit, qu’ils coniurassent ensemble contre l’estat,
                     &amp; affin de les tenir tousiours empeschez aux arts mechaniques, Lycurgue en
                     Lacedemonne, &amp; Numa Pompilius en Rome, defendirent à leurs citoyens
                     d’exercer aucun mestier. Et neantmoins ils ne pouuoient si bien faire, qu’il
                     n’y eust tousiours quelque homme desesperé, lequel promettant liberté aux
                     esclaues, troubloit l’estat, comme Viriat le pirate, qui se fit Roy de
                     Portugal, Cinna, Spartac, Tacfarin, &amp; iusques à Simon Gerson capitaine
                     Iuif, lesquels de petits compaignons se feirent tous grands<note place="margin">Ioseph. in bello Iudaïco.</note> seigneurs en donnant liberté aux esclaues,
                     qui les suyuroient. Et pendant la guerre ciuile entre Auguste &amp; Marc
                     Antoine, on ne voyoit que fuitifs esclaues de part ou d’autre: de sorte
                     qu’apres la defaite de Sexte Pompee, il s’en trouua xxx. mil, qui auoient suyui
                     son parti, qu’Auguste fist prendre à iour nommé par tous les gouuernemens,
                     &amp; les feit rendre à leurs seigneurs: &amp; feit pendre ceux, qui n’auoient
                     point de seigneur, qui les demandast, comme nous lisons en Appian. Et de fait,
                     la puissance des Alarbes n’a pris accroissement que par ce moyen. car si tost
                     que le capitaine Homar, l’vn des lieutenans de Mehemet, eut promis liberté aux
                     exclaues, qui le sui- <pb n="42"/> uroient, il en attira si grand nombre, qu’en
                     peu d’annes ils se feirent seigneurs de tout l’Orient. Ce bruit de liberté,
                     &amp; des conquestes faites par les exclaues, enfla le cueur à ceux de
                     l’Europe, où ils commencerent à prendre les armes: &amp; premierement en
                     Espagne l’an DCC. LXXXI. puis apres en ce Royaume au temps de Charlemagne,
                     &amp; de Loüys le piteux, comme on voit aux edits, qu’ils firent lors contre
                     les coniurations des exclaues: &amp; mesme Lothaire fils de Louys, apres auoir
                     perdu deux batailles contre ses freres, appella les esclaues à son ayde, qui
                     depuis donnerent la chasse à leurs maistres l’an DCCCLII. &amp; soudain ce feu
                     s’embraza aussi tost en Alemagne, où les esclaues ayans prins les armes,
                     esbranlerent l’estat des Princes &amp; citez, &amp; mesmes Louys, Roy des
                     Alemagnes, fut contraint d’assembler toutes ses forces pour les rompre.<note place="margin">Frodouart qui lors viuoit.</note> Cela contraignit les
                     Chrestiens peuà peu, de relascher la seruitude, &amp; d’afranchir les esclaues:
                     reserué seulement certaines coruees, &amp; l’ancien droit de succession de
                     leurs afranchis mourans sans enfans. coustume qui tient encores presqu’en toute
                     la basse Alemagne, &amp; en plusieurs lieux de France, &amp; d’Angleterre. Car
                     nous voyons encores par les loix<note place="margin">cap.59. In legib.
                        Longobard. &amp; vbique in ripuariis.</note> des Lombars &amp; Ripuaires,
                     qu’il n’est quasi mention que des esclaues, qui ne pouuoient estre afranchis du
                     tout, que par deux afranchissemens, pour auoir puissance de disposer de leurs
                     biens. &amp; souuent le seigneur adioustoit en l’acte d’afranchissement, que
                     c’estoit pour le salut de son ame. car les premiers ministres de l’Eglise
                     Chrestienne, n’auoient rien en si grande recommandation, que de moyenner les
                     afranchissemens de esclaues, qui se faisoient Chrestiens bien souuent pour
                     auoir liberté, &amp; les maistres pour le salut de leur ame. &amp; mesmes nous
                     lisons en l’histoire d’Afrique, que Paulin Euesque de Nele, apres auoir vendu
                     tout son bien pour racheter les esclaues Chrestiens, luymesme se vendit aux
                     Vandales pour ses freres. &amp; de là sont venus les afranchissemens faits és
                     Eglises pardeuant les Euesques. qui continua si bien, qu’au temps de Constantin
                     le grand, les villes se sentirent chargees du nombre infini d’affranchis, qui
                     n’auoient autre bien que la liberté, &amp; la plus part ne vouloit rien faire:
                     les autres ne sçauoient point de mestier: de sorte que<note place="margin">l. 1
                        &amp; 2.de mendicantib. in C. Theodo. &amp; Iustin.</note> Constantin est le
                     premier, qui fist ordonnances, pour ayder aux pauures mendians: &amp; deslors
                     aussi on establit des hospitaux pour les pauures petits enfans, pour les vieux,
                     pour les malades, &amp; pour ceux qui ne pouuoient trauailler, comme nous
                     voyons aux edits, &amp; ordonnances<note place="margin">toto tit. de Episc.
                        &amp; cler.</note> qui lors en furent faites à la requeste, &amp; instance
                     des Euesques: comme nous lisons en saint Basile, qui se plaint de ce que les
                     pauures estropiats alloient par les Eglises, meslant auec le chant des
                     ministres leurs plaintes &amp; doleances. &amp; tost apres Iulian l’Apostat à
                     l’enui des Chrestiens,<note place="margin">Nicephorus Callist.</note> escriuoit
                     aux payens, &amp; pontifes des temples d’Asie, qu’ils deuroient auoir honte, de
                     ne suyure l’exemple des Chrestiens, qui fondoient temples, &amp; hospitaux pour
                     ceux de leur re- <pb n="43"/> ligion. Et d'autant que les pauures afranchis
                     exposoient leurs enfans par pauureté affin qu’on les nourrist, Gratian<note place="margin">l.r. &amp; seq. de infautibus liber. expos.</note> fist
                     ordonnances, par les- quelles il voulut, que l’enfant exposé, demeureroit
                     esclaue de celuy qui l'auoit eleué &amp; nourri. Et au mesme temps l’Empereur
                     Valens donna puissance à chacun de prendre les vagabonds, &amp; s’en seruir
                     comme d’esclaues, auec defenses d'aller aux bois pour viure en Ermites, &amp;
                     en fist mourir vn fort grand nombre qui s’y estoient retirez, pour retrancher,
                     l’oysiueté, &amp; induire vn chacun au trauail. Et mesmes par lettres patentes
                     du Roy Dagobert, qui sont au thresor sainct Denys en France, il est defen- du à
                     tous subiets de retirer, ny receler les esclaues de l'Abbaye de sainct Denys.
                     Depuis estant les esclaues reduits à la forme des mains mortes, l’Abbé subiet
                     afranchit aussi les hommes de main-morte, pourueu qu’ils changeassent de pays:
                     comme i’ay veu par la charte qu’il en fist l’an m. c x l i. lors qu’il estoit
                     regent en France. Et au pris que la religion Chre- stienne commenca à croistre,
                     les esclaues commencerent à diminuer, &amp; encores plus à la publication de la
                     loy deMehemet, qui afranchit tous ceux de sa religion: de sorte que l’an M. c
                     c. les seruitudes estoient quasi abolies par tout le monde: horsmis aux lsles
                     Occidentales, qui se trou- uerent; alors qu’on les descouurit, pleines
                     d’esclaues, qu’on pouuoit tuer sans peine quelconque. ioint aussi, que les
                     vaincus n’estoient point mis à rançon, &amp; le larron eftoit liuré comme
                     esclaue à celuy, auquel il auoit fait le larcin, &amp; permis à chacun de faire
                     soy &amp; ses enfans esclaues. Il y auoit bien encores l’an m.ccxii. des
                     esclaues en Italie, comme on peut voit par les ordonnances de Guillaume Roy de
                     Sicile, &amp; de Friderich ii. Empereur aux plaids du Royaume de Naples: &amp;
                     par les decrets d’A- lexandre iii. Vrbain iii. &amp; Innocent iii. Papes,
                     touchant les mariages des esclaues. <note place="margin">titul.de coniugiis
                        seruor.</note> le premier fut esleu Pape l’an m.clviii. le second l'an
                     M.clxxxv: le troisiesme, M.clxxxxviii. de sorte qu'il faut conclure que
                     l’Europe fut afranchie d’esclaues depuis l’an m.ccl. ou enuiron. car<note place="margin">ad l. hostes. de captiuis.</note> Bartol, qui viuoit l’an
                     m.ccc. escrit que de son temps il n’y auoit plus d’esclaues, &amp; que par les
                     loix Chrestiennes les hommes ne se vendoient plus, il entend des edits faits
                     par les Princes Chrestiens. ce que l’Abbé de Palerme<note place="margin">cap.1.de coniugiis seruor.</note> ayant apprins de Bartol, dit que c'est vn
                     poinct notable. Tou- tesfois nous lisons en l'histoire de Poulogne, que tout
                     prisonnier de bon- ne guerre estoit deflors &amp; long temps apres esclaue du
                     vainqueur, si le Roy n’en vouloit payer deux fleurins pour teste, comme i’ay
                     dit cy des- sus: &amp; encores a present les subiets censiers, qu’ils appellent
                     Kmetous, sont en la puissance de leurs seigneurs, qui les peuuent tuer, sans
                     qu’on les puisse appeller eu iustice: &amp; s’ils ont tué les subiets d'autruy,
                     ils sont quites en payant dix escus, moitié au seigneur, moitié aux heritiers,
                     ainsi que nous lisons aux ordonnances de Poulogne. qui sont semblables es
                     Royaumes de Dannemarch, de Suede &amp; Noruege. mais il y a plus de quatre cens
                     ans, que la France n’a souffert les vrays esclaues. Car quant à <pb n="44"/> ce
                     que nous lisons en nos histoires, que Loüys Hutin, qui vint à la couronne l’an
                     m. c c c. x iii. au temps mesme que Bartol viuoit, afranchit tous les esclaues
                     qui voulurent à pris d'argent, pour fournir aux frais de la guerre: cela se
                     doit entendre des mains-mortes, que nous voyons encores à present afranchir par
                     lettres Royaux, ainsi faut-il entendre ce que nous lisons de l’an m.ccclviii.
                     au subside accordé à Charles v. il fut dit, que les villes feroient pour l x x.
                     feux vn homme d'armes: le plat pays pour cent feux: les personnes serues &amp;
                     de morte-main, &amp; de serfs mariages pour cc. feux feroient aussi vn homme
                     d'armes. ce qu’ils n’eussent pas fait, s'ils eussent esté en la possession
                     d'autruy, &amp; censez entre les biens d’autruy: comme il semble par l’article
                     suyuant, où il est dict, que les bourgeois payeront pour les serfs qu’ils
                     tiennent, comme les nobles: ce qui s'entend des successions, qu’ils en
                     amendoient. Ainsi s'en- tend ce qui est escript de Humbert Daufin, qui au mesme
                     temps afran- chit tous les esclaues de Daufiné: &amp; deslors en fut redigé
                     l'article en la coustume. autant en fist en son pays Thibaut Comte de Blois,
                     l’an M.cc xlv. &amp; à celà se rapporte l’ancien arrest du Parlement de Paris,
                     par lequel il est permis à l’Euesque de Chalons d’auoi rdes fiefs &amp;
                     d'afranchir les hommes de seruile condition du consentement du chapitre, aussi
                     Charles vii. venant à la couronne l’an m.ccccxxx. afranchit plusieurs personnes
                     de seruile condition: il y a ainsï aux registres du Parlement de Paris
                     intitulé, les ordonnances Barbines. &amp; de nostre memoire le Roy Henry par
                     lettres patentes afranchit ceux de Bourbonnois m. d.x l i x. &amp; le Duc de
                     Sauoye fist le semblable en tous ses pays l’an m. d. l x i. Car le prince de sa
                     puissance legitime ne pouuoit afranchir l'esclaue d’autruy, &amp; moins<note place="margin">l.ad bestias. de poenis l.si proprietatem. de iis qui à non
                        Domino.C.l. si seruo.qui &amp; à quibus.</note> encores les magistrats,
                     quelque priere qu’en fist le peuple. Et mesmes ils ne vouloient pas seulement
                     donner aux afranchis priuilege de porter anneau d’or, sans le consentement de
                     celuy qui l'auoit afranchi: &amp; de faict, l'Empereur Commode<note place="margin">l.3.de iure aureor.annull.</note> osta ce priuilege a tous
                     ceux, qui l’auoient obtenu au desceu du patron: ou si l’afranchi obtenoit ce
                     priuilege du prince, c’estoit sans preiudice des droits du patron, <note place="margin">l.vlt.eod.</note> encores que le prince l’eust restitué en
                     l'estat d’ingenuité, <note place="margin">l.1.eod.</note> qui estoit bien
                        plus<note place="margin">l.sed si bac.§.sed si. de in ius vocand.l.2.de
                        natalib.resticu. C. l.2. de iure aureorum. C.</note> que d’auoir le droit de
                     porter anneau d’or: lequel combien qu’il appartintau prince seulement, <note place="margin">l.1.de natalib.restitu.C.</note> si est -ce que le patron du
                     temps de Tertulian<note place="margin">in lib. de resurtectio.</note> le
                     donnoit à son afranchi, auec vne robe blanche, &amp; son non, &amp; le faisoit
                     seoir à sa table, au lieu, dit-il, qu’il auoit accoustumé d’auoir les fers
                     &amp; les fouets. &amp; en fin Iustinian<note place="margin">authent.78.</note>
                     mesme par vn edict général restitua tous les afranchis en l’estat d’ingenuité,
                     sans qu’il leur fust besoin d’en auoir lettres. Neant- moins en ce Royaume il
                     faut obtenir lettres du prince, qui a tousiours accoustumé de restituer aux
                     hommes de main-morte, &amp; de seruile condi- tion, l’estat d’ingenuité, ostant
                     l’ancienne marque de seruitude, au preiu- dice des seigneurs, qui peuuent
                     seulement faisir tous les biens de l’afran- chi acquis auparauant sa liberté en
                     quelque lieu qu’ils soient. comme il <pb n="45"/> a este iugé par arrest de la
                     Cour, puis n’agueres contre l’abbé saincte Geneuiesue. mais deslors en auant,
                     tout le bien, qu’ils acquierent, leur appartient &amp; en peuuent disposer par
                     testament, encores qu’ils n'ayent point d'enfans. I’ay bien veu, que le
                     seigneur de la Roche blanche en Gascogne, pretendoit auoir non seulement le
                     droict de main morte sur ses subiets, ains aussi qu’ils estoient tenus de faire
                     ses vignes, labourer ses terres, faucher ses prez, scier &amp; batre fes bleds,
                     bastir sa maison, payer sa rançon, &amp; la taille és quatre cas accoustumez en
                     ce Royaume, ains aussi de les pouuoir ramener auec vn cheuestre, s'ils
                     sortoient de sa terre sans son congé. Ce dernier poinct luy fut tranché par
                     arrest du parlement de Thoulouze: <note place="margin">anno 1558.</note> comme
                     estant au preiudice de la droite liberté, &amp; ressentant sa seruitude qui n’a
                     point de lieu en tout ce Royaume: de sorte mesme que l’esclaue d’vn estranger
                     est franc, &amp; libre, si tost qu’il a mis le pied en France, comme il fut
                     iugé par vn ancien arrest de la Cour, contre vn Ambassadeur. &amp; me souuient
                     estant en Toulouze, qu’vn Geneuois y passant, fut contraint d’afranchir vn
                     esclaue, qu'il auoit achepté en Espa- pagne, voyant que les Capitouls le
                     vouloient declarer franc &amp; libre, tant en vertu de la coustume generale du
                     Royaume, que d’vn priuilege special que l’Empereur Theodose le grand leur
                     donna, ainsi qu’ils disoient, que tout esclaue mettant le pied en Thoulouze
                     estoit franc: chose toutefois qui n’est pas vray-semblable, attendu que
                     Narbonne, <note place="margin">à Martio Narbone deducta ex Liuio.</note> vraye
                     colonie des Romains, &amp; la plus ancienne qui fust en France, Lectore,
                     Nysmes, Vienne, Lyon, qui estoient aussi colonies, ny Rome mesmes, ou estoit le
                     siege de l’Empire, n’auoient pas ce priuilege. mais le Geneuois deuant
                     qu’afranchir son esclaue, luy fist promettre qu’il le seruiroit toute sa vie:
                     qui est vne clause regettee<note place="margin">l.1.§.quae onerandae. quarum
                        rerum actio.</note> en terme de droit. Voila comme les esclaues ont esté
                     afranchis. Mais icy me dira quelqu’vn, s'il est ainsi que les Mehemetistes ont
                     afranchi tous les esclaues de leur religion, qui a cours en toute l’Asie, &amp;
                     presque en toute l’Afrique, voire en vne bonne partie de l’Europe, &amp; que
                     les Chrestiens ayent fait le semblable, comme nous auons monstré, comment
                     est-il possible que tout le monde soit encores plein d’esclaues? car les Iuifs
                     ne peuuent auoir esclaue de leur nation, obstant la loy qu’ils tiennent, &amp;
                     n’en peuuent auoir de Chrestiens, entre les Chreftiens, attendu les defenses
                        portees<note place="margin">l.1.ne Christianum mancipium vel Paganus vel
                        Iudaeus.C.</note> par les loix, &amp; moins encores de Mehemetistes sous
                     leur obeissance, où ils sont pour la pluspart. A cela ie responds, que les
                     peuples des trois religions, ont tranché la loy de Dieu par la moitié, pour le
                     regard des esclaues. car la loy de Dieu de- fend aux Hebrieux de prendre aucun
                     esclaue, si ce n’est de son plein vouloir &amp; consentement, &amp; lors le
                     seigneur luy doit percer l’oreille à l’es- sueil de sa porte, pour marque
                     d'esclaue perpetuel. bien pouuoit-il aus- si se seruir de son debteur; &amp; de
                     ses enfans; iusques à ce qu'il eust payé. &amp; s'il auoit serui sept ans son
                     creancier, il estoit quitte de la debte &amp; du seruice. mais il ne leur
                     estoit pas defendu d’auoir des esclaues d’autre <pb n="46"/> nation, d’autant
                     que les Payens acheptoient ordinairement des esclaues Iuifs, &amp; n’y auoit
                     point de meilleurs esclaues que de Iuifs &amp; Syriens. Voyez, dit Iulian
                        l’Empereur<note place="margin">in epistola ad Antiochum Misopogona.</note>,
                     combien les Syriens sont propres à seruir: &amp; combien les Celtes sont
                     amoureux de leur liberté, &amp; difficiles à dompter. Mais les Iuifs ayans
                     achepté des esclaues Payens, ou Chrestiens, les faisoient circoncir, &amp;
                     catechiser, ce qui donna occasio à Traian l’Empereur, de faire l’edict<note place="margin">l.circoncidere.de poenis.</note> portant defenses à toutes
                     personnes de circoncir: &amp; combien qu’ils eussent instruit leurs esclaues en
                     leur loy, ils les retenoient neantmoins esclaues contre leur gré: &amp; qui
                     plus est, toute leur posterité, interpretant ce mot, de ton peuple, ou de ton
                     frere, de leur nation seulement. aussi les Payens leur faisoient le semblable.
                     Mais nous voyons, que Dieu reproche à son peuple en Hieremie, qu’ils n’ont pas
                     affranchy ceux de leur sang apres le septiesme an. Et quant aux esclaues
                     Chrestiens qu’ils auoient circoncis &amp; endazez (ainsi parle l’histoire) ce
                     fut l’vne des causes, pour lesquelles Philippe le conquerant les chassa de
                     France, &amp; confisca leurs biens immeubles: par ce qu’ils auoient des
                     sergens, &amp; chambrieres Chrestiennes (ainsi parle l’ancienne histoire)
                     contre le loy qui le defend<note place="margin">l.1.ne Christianum mancipium.
                        C.</note>. mais le mot de sergent, que les vns appellent seruientem, ne
                     signifie pas esclaue, ou serf, qui est à dire mancipium: comme il s’entend en
                     vn article des estats tenus à Tours, où il est dit, qu’anciennement on nous
                     appelloit francs, &amp; maintenant nous sommes serfs. Les Mehemetistes ont fait
                     le semblable: car ayant circoncy &amp; catechizé leurs esclaues Chrestiens, les
                     retiennent tousiours esclaues, &amp; toute leur posterité. &amp; à leur exemple
                     les Espagnols, ayans reduit les Neigres à la religion Chrestienne, les
                     retiennent neantmoins, &amp; toute leur posterité comme esclaues. Et quoy que
                     l’Empereur Charles v. eust afranchi tous les esclaues des Indes Occidentales
                     par edit general, fait l’an m.d.xl. neantmoins pour les rebellions des maistres
                     &amp; gouuerneurs, &amp; l’auarice des marchans, &amp; mesme de Roy de
                     Portugal, qui en tient des haraz comme de bestes, il a esté impossible de
                     l’executer. encores que le gouuerneur Lagasca, qui fist trancher la teste à
                     Gonsales Pizzare, chef de ceux qui s’estoient rebellez pour l’afranchissement
                     des esclaues, en declarant l’edict, eust afranchi les esclaues Peruzius, à la
                     charge des coruees qu’ils deuoient aux seigneurs: qui fut le moyen qu’on garda
                     anciennement en toute l’Europe, pour obuier aux rebellions. Voila l’occasion
                     d’auoir renoué les seruitudes par tout le monde, hors mis en ce cartier
                     d’Europe, qui en sera bien tost remply si les prince n’y mettent bon ordre: car
                     on ne fait maintenant plus grande trafique, mesmement en Orient: &amp; se
                     trouue que les Tartares depuis cent ans ayans couru la Moschouie, Lituanie,
                     &amp; Poulogne, emmenerent pour vn voyage trois cens mil esclaues Chrestiens:
                     de nostre memoire Sinan Bassa, ayant pris l’isle de Gosse pres de Malte, emmena
                     six mil trois cens esclaues, &amp; tous les habitans de Tripoli en Barbarie.
                     Aussi le capitaine general de Ianis- <pb n="47"/> saires, à trois cens
                     esclaues, que le grand seigneur luy donne pour son seruice, &amp; chacun des
                     Cadilesquiers autant. Car quant aux leuees des ieunes Chrestiens que fait le
                     grand Seigneur, qu’ils appellent enfans du tribut, ie ne les tiens pas pour
                     esclaues, ains au contraire, il n’y a que ceux là, &amp; leurs enfans iusques à
                     la troisiesme lignee, qui soient nobles, &amp; ne l’est pas qui veut: attendu
                     qu’il n’y a que ceux –là qui iouissent de priuileges, estats, offices, &amp;
                     benefices. Or puisque nous auons par experience, de quatre mil ans tant
                     d’inconueniens, de rebellions, de guerres seruiles, d’euersions &amp;
                     changemens auenus auz Republiques par les esclaues: tant des meurtres, de
                     cruautez, &amp; vilenies detestables commises en la personne de esclaues par
                     les seigneurs, c’est chose trespernicieuse de les auoir introduits, &amp; les
                     ayant chassez, de les rechercher. Si on dit que la rigueur des loix se peut
                     moderer auec defenses, &amp; punitions seueres de ceux qui tueront les
                     esclaues: &amp; quelle loy peut estre plus iuste, plus forte, plus entiere que
                     la loy de Dieu, qui y auoit si sagement pourueu? Voire iusques à defendre de
                     les chastier de fouëts, (ce que permet la loy des Romains<note place="margin">l.capitalium.§. in seruorum. de poenis.</note>) &amp; veut que l’esclauesus
                     le champ soit affranchi, si le seigneur luy a rompu vn membre: ce que
                     l’Empereur Constantin<note place="margin">l.1de emendat.ser. C.</note> fist
                     passer en force de loy generale. Et qui feroit la poursuite de la mort d’vn
                     esclaue? qui en oyroit la plainte? qui en feroit la raison n’ayant aucun
                     interest? attendu que les tyrans tiennent pour reigle Politique, qu’on ne peut
                     assez asseruir les subiets pour les rendre doux &amp; ployables. On dira qu’en
                     Espagne on voit les seigneurs traiter fort doucement leurs esclaues, &amp;
                     beaucoup mieux que les seruiteurs libres: &amp; les esclaues de leur part,
                     faire seruice à leurs seigneurs auec vne allaigresse, &amp; amour incroyable.
                     Quant aux Espagnols, on dit en prouerbe, qu’il n’y a point de maistres plus
                     courtois au commencement, &amp; generalement tous commencemens sont beaux:
                     aussi est-il bien certain, qu’il n’y a point d’amour plus grand que d’vn bon
                     esclaue enuers son seigneur, pourueu qu’il recontre vn humeur propre au sien.
                     c’est pourquoy à mon aduis, la loy de Dieu auoit si sagement pourueu, que
                     personne ne fust esclaue, que celuy lequel ayant serui sept ans, &amp; gousté
                     l’humeur de son maistre, ou creancier, auroit consenti luy estre esclaue
                     perpertuel. mais puis qu’il ya si peu des humeurs est infinie, qui sera l’homme
                     si mal aduisé, qui en face vn edict, vne loy, vne reigle generale? l’ancien
                     prouerbe, qui dit, autant d’ennemis que d’esclaues, monstre assez quelle
                     amitié, soy &amp; loy auté on peut attendre des esclaues. De mil exemples
                     anciens ie n’en mettray qu’vn aduenu du temps de Iouius Pontanus, lequel
                     recite, qu’vn esclaue voyant son seigneur absent, barre les portes, lye la
                     femme du seigneur prend ses trois enfans, &amp; se mettant au plus haut de la
                     maison, si tost qu’il voit son seigneur, il luy gette sus le paué l’vn de ses
                     enfans, &amp; puis l’autre: le pere tout esperdu, &amp; craignant qu’il getast
                     le troisiesme, a recours aux <pb n="48"/> prieres, promettant impunité &amp;
                     liberté à l’esclaue, s'il vouloit sauuer le troisieme: l’esclaue dist qu’il le
                     getteroit, si le pere ne se coupoit le nez, ce quil ayma mieux faire pour
                     sauuer son enfant: cela faict l'esclaue neantmoins getta le troisieme, &amp;
                     puis apres se precipita luy mesme. On me dira qu’en receuant les esclaues, on
                     retranchera le nombre infini des vagabonds, &amp; cessionaires, qui apres auoir
                     tout mangé, veulent payer leurs creanciers en faillites, &amp; qu'on pourra
                     chasser tant de vagabonds, &amp; fait- neants, qui mangent les villes, &amp;
                     succent comme guespes le miel des abeil- les: ioint aussi, que de telles gens
                     se prouignent les voleurs, &amp; pirates: puis la faim, &amp; mauuais
                     traictement des pauures, attirent les maladies populaires aux villes. car il
                     faut nourrir les pauures, &amp; non pas les tuer. or c'est les tuer<note place="margin">l.vel necare.de liber. agnosc.</note> quand on leur refuze la
                     nourriture, ou qu’on les chasse des villes, comme dit S. Ambrois. le respond
                     quant aux cessionaires, que la loy de Dieu y a pourueu, c’est à sçauoir, qu'ils
                     seruent à leurs creanciers sept ans: combien que la loy des xii. tables
                     pratiquee en toutes les Indes Occidentales, &amp; en la plus part
                        d’Afrique<note place="margin">Fran.Aluarez en l’hist. d’Ethiopie.</note>,
                     vouloit qu’ils demeuras- sent tousiours prisonniers du creancier iusques à ce
                     qu’ils eussent satis- fait, car d’oster le moyen de cession en cas ciuil, comme
                     ils font en tout l’Orient, c'est oster aux debteurs le moyen de trauailler,
                     &amp; de gaigner pour s'aquiter. Quant aux voleurs, ie dy, qu’il y en auroit
                     dix pour vn: car l’esclaue sera tousiours contraint, s'il peut eschapper,
                     d’estre voleur ou corsaire, ne pouuant souffrir son seigneur, ny se monstrer
                     estant marqué, ny viure sans biens. Ie n’en veux point de meilleur exemple, que
                     celuy de Spartac, qui assembla en Italie soixante mil esclaues pour vne fois,
                     outre neuf cens voiles de corsaires, qui estoient sus mer. Or le sage politic
                     n’est pas celuy qui chasse de la Republique les voleurs, mais celuy qui les
                     empesche d’y entrer. Cela se peut faire aisément, si on faisoit en chacune
                     ville des maisons publiques pour apprendre les pauures enfans à diuers
                     mestiers, comme il se fait à Paris, à Lyon, à Venize, &amp; aùtres villes bien
                     policees, où il y a des pepinieres d’artizans, qui est la plus grande riches-
                     se d'vn pays. Aussi ie ne suis pas d’auis que tout à coup on affranchisse les
                     esclaues, comme l’Empereur fist au Peru, car n’ayans point de biens pour viure,
                     ny de mestier pour gaigner, &amp; mesmes estans afriandez de la douceur
                     d’oysiueté, &amp; de liberté, ne vouloient trauailler: de sorte que la plus-
                     part mourut de faim. mais le moyen c’est deuant les afranchir, leur ensei- gner
                     quelque mestier. Si on me dit qu’il n’y a bon maistre que celuy qui a esté bon
                     seruiteur: ie di, que c’est vne opinion qui est mal fondee, quoy qu’elle soit
                     ancienne: car il n’y a rien qui plus rauale &amp; abastardisse le cueur bon,
                     &amp; genereux, que la seruitude, &amp; qui plus oste la maiesté de comman- der
                     autruy, que d'auoir esté esclaue. aussi le'maistre de sagesse dit en ses
                     prouerbes, qu’il n’y a rien plus insupportable, que l'esclaue deuenu maistre:
                     ce qu’il entend non seulement de la cupidité estant maistresse de la raison:
                     ains aussi de celuy qui va d’vne extremité à l’autre, de seruitude au <pb n="49"/> commandement. Mais puis que la raison diuine, &amp; naturelle va
                     par tout, &amp; quelle n’est point enclose es frontieres de la Palestine,
                     pourquoy ne sera elle suiuie? Combien que de tout temps les Tartares extraits
                     des dix lignees d'lsrael, afranchissent leurs esclaues mesmes au bout de sept
                     ans, à la charge qu’ils sortiront du pays: qui est vne clause en cas de vente
                     d’es- claues, que<note place="margin">l.6.&amp; sequenti de seruis
                        export.</note> Papinian auoit regettee: mais depuis il changea d'auis, &amp;
                     corrigea sa faute: &amp; neantmoins en cas d'afranchissemens elle est nulle,
                     s'il ny auoit edit, ou coustume generale au contraire, comme nous dirons cy
                     apres. Voila quant à la puissance des Seigneurs fur les esclaues, &amp; des
                     maistres sur les seruiteurs. Or puis que nous auons assez amplement, &amp;
                     toutefois aussi briefuement qu'il nous a esté possible discouru de la famille,
                     &amp; de toutes les parties d’icelle, qui est le fondement de toute Republique,
                     disons maintenant du citoyen &amp; de la cité. </p>
               </div></div></div></body></text></TEI>
                </passage>
            </reply>
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