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                    <TEI xmlns="http://www.tei-c.org/ns/1.0"><text xml:lang="fre"><body><div type="edition" xml:space="preserve" n="urn:cts:pdlpsci:bodin.livrep.perseus-fre1" xml:lang="fre"><div n="1" type="textpart" subtype="book"><div n="1" type="textpart" subtype="chapter">
                  <head><hi rend="italic">CHAPITRE I</hi> ? Quelle est la fin principale de la
                     Republique bien ordonnee</head>
                  <p> REPUBLIQUE est un droit gouvernement de plusieurs mesnages, &amp; de ce qui
                     leur est commun, avec puissance souveraine. Nous mettons cette definition en
                     premier lieu, par ce qu’il faut chercher en toutes choses la fin principale:
                     &amp; puis apres les moyens d’y parvenir. Or la definition n'est autre chose
                     que la fin du sujet qui se presente: &amp; si elle n'est bien fondee, tout ce
                     qui sera basti sur icelle se ruinera bien tost apres. Et jaçoit que celuy qui
                     a trouve la fin de ce qui est mis en avant, ne trouve pas tousjours les moyens
                     d’y parvenir, non plus que le mauvais archer, qui voit le blanc &amp; n’y vise
                     pas: neantmoins avec l’adresse &amp; la peine qu'il emploira, il y pourra
                     fraper, ou approcher: &amp; ne sera pas moins estime, s’il ne touche au bute,
                     pourveu qu’il face tout ce qu’il doit pour y attaindre. Mais qui ne sçait la
                     fin &amp; definition du suget qui luy est: propose, cestuy-la est hors
                     d'esperance de trouver jamais les moyens d’y parvenir, non plus que celuy qui
                     donne en l’air sans voir la bute. Deduisons donc par le menu les parties de la
                     definition, que nous avons posee. Nous avons dit en premier lieu, droit
                     gouvernement, pour la difference qu’il y a entre les Republiques, &amp; les
                     troupes des voleurs &amp; pirates, avec lesquels on ne doibt avoir part, ny
                     commerce, ny alliance: comme il a tousjours esté gardé en toute Republique bien
                     ordonnee, quand il a esté question de donner la foy, traitter la paix, denoncer
                     la guerre, accorder ligues offensives, ou defensives, bourner les frontieres,
                     &amp; decider les differens entre les princes &amp; seigneurs souverains, on
                     n’y a jamais compris les voleurs, ny leur suitte: si peut estre cela ne s’est
                     fait par necessité forcee, qui n’est point sugette à la discretion des loix
                     humaines, lesquelles ont tousjours separé les brigans &amp; corsaires, d’avec
                     ceux que nous di- <pb n="2"/> sons droits ennemis en fait de guerre: qui
                     maintiennent leurs estats &amp; Republiques par voye de iustice, de laquelle
                     les brigans &amp; corsaires cherchent l'eversion &amp; ruine. C’est pourquoy
                     ils ne doivent jouyr du droit de guerre commun à tous peuples, ny se prevaloir
                     des loix que les vainqueurs donnent aux vaincus. Et mesme la loy n’a pas voulu,
                     que celuy qui tomberoit entre leurs mains, perdist un seul poinct de sa
                        liberté,<note place="margin">postliminium De captivis.ff.</note> ou qu’il ne
                     peust faire testament,<note place="margin">l.t.de legat.3.</note>  &amp; tous
                     actes legitimes, que ne pouvoit<note place="margin">eius qui a latronibus.De
                        testam.ff.</note>   celuy qui estoit captif des ennemis, comme estant leur
                     esclave, qui perdoit sa liberté, &amp; la puissance<note place="margin">l.in
                        bello. De captivis.ff.</note>  domestique sur les siens. Et si on dit, que
                     la loy<note place="marging">l.si pignore, §.Si prædo act.de pignore. l.I.§.si
                        prædo.l bona fides.depositi.l ita ut si fur vel prædo commodat.</note>  veut
                     qu'on rende au voleur le gage, le depost, la chose empruntee, &amp; qu’il soit
                     ressaisi des choses par luy occupees injustement sur autruy, s’il en est
                     depouillé par violence, il y a double raison: l'une, que le brigand merite,
                     qu’on ayt egard à luy, quand il vient faire hommage au magistrat, &amp; se rend
                     soubs l’obeissance des loix pour demander, &amp; recevoir justice: l’autre, que
                     cela ne se fait pas tant en faveur des brigans, qu’en haine de celuy, qui veut
                     retenir le sacré depost, ou qui procede par voye de fait ayant la justice en
                     main. Et quant au premier, nous en avons assez d’exemples, mais il n’y en a
                     point de plus memorable que d’Auguste l’Empereur, qui fïst publier à son de
                     trompe, qu’il donneroit XXV. mil escus à celuy, qui prendroit Crocotas, chef
                     des voleurs en Espagne: dequoy adverty Crocotas, se represente luy mesme à
                     l’Empereur, &amp; luy demande XXV. mil escus. Auguste les luy fist payer,<note place="margin">Dion.lib.56.</note>   &amp; luy donna sa grace: affin qu’on
                     ne pensast point qu’il voulust luy oster la vie, pour le frustrer du loyer
                     promis, &amp; que la foy &amp; seureté publique fust gardee a celuy qui venoit
                     en justice: combien qu'il pouvoit proceder contre luy &amp; luy faire son
                     proces. Mais qui voudroit user du droit commun envers les corsaires &amp;
                     voleurs, comme avec les droits ennemis, il feroit une perilleuse ouverture a
                     tous vagabons de se joindre aux brigans, &amp; asseurer leurs actions &amp;
                     ligues capitales soubs le voile de justice. Non pas qu’il soit impossible de
                     faire un bon Prince d’un voleur, ou d’un corsaire un bon Roy: &amp; tel pirate
                     y a, qui merite mieux d’estre appelle Roy, que plusieurs qui ont porté les
                     sceptres &amp; diademes, qui n'ont excuse veritable, ny vray-semblable, des
                     voleries &amp; cruautez, qu’ils faisoient souffrir aux fugets: comme disouit
                     Demetrius le corsaire au Roy Alexandre le Grand, qu’il n’avoit appris autre
                     mestier deson pere, ny hérité pour tout bien que deux fregates: mais quant à
                     luy, qui blasmoit la piratique, il ravageoit neantmoins, &amp; brigandoit avec
                     deux puissantes armees, par mer, &amp; par terre, encore qu’il eust de son pere
                     un grand &amp; florissant royaume, ce qui esmeut Alexandre plustost à un
                     remords de conscience, qu'a vanger la juste reproche à luy faite par un
                     escumeur, qu’il fist alors capitaine en chef d’une legion: comme de nostre aage
                     Sultan Sulyman appella à son conseil les deux plus nobles corsaires de memoire
                     d’homme, Ariadin Barberousse, &amp; Dragut Reis, faisant l’un &amp; l’autre <pb n="3"/> Amiral, &amp; Bascha, tant pour nettoyer la mer des autres pirates,
                     que pour asseurer son estat, &amp; le cours de la traffique. Ces moyens
                     d’attirer les chefs des pirates au port de vertu, est, &amp; fera tousiours
                     loüable, non seulement affin de ne reduire point telles gens au desespoir
                     d’envahir l’estat des Princes, ains aussi pour ruiner les autres comme ennemis
                     du genre humain: &amp; quoy qu’ils semblent viure en amitié &amp; societé
                     partageans egalement le butin, comme on disoit de Bargule &amp; de Viriat,
                     neantmoins cela ne doit estre appelle societé, ny amitié, ny partage en
                        termes<note place="margin">l.communi.§.inter prædones communi diuid.</note> 
                     de droit: ains coniurations, voleries, &amp; pillages: car le principal poinct,
                     auquel gist la vraye marque d’amitié, leur defaut, c’est à sçavoir, le droit
                     gouvernement selon les loix de nature. C’est pourquoy les anciens<note place="margin">Cicero &amp; Aristo in polit.</note>  appelloient Republique,
                     une societé d’hommes assemblez, pour bien &amp; heureusement viure: laquelle
                     definition toutesfois a plus qu’il ne faut d'une part, &amp; moins d’une autre:
                     car les trois poincts principaux y manquent, c’est à sçavoir, la famille, la
                     souveraineté, &amp; ce qui eft commun en une Republique: joint aussi que ce
                     mot, heureusement, ainsi qu’ils entendoient, n’est point necessaire: autrement
                     la vertu n’auroit aucun pris, si le vent ne soufloit tousiours en poupe: ce que
                     jamais homme de bien n’accordera: car la republique peut estre bien gouvernee,
                     &amp; sera neantmoins affligee de pauvreté, delaissee des amis, assiegee des
                     ennemi &amp; comblee de plusieurs calamitez: auquel estat Ciceron mesmes
                     confesse avoir veu tomber la Republique de Marseille en Provence, qu’il dit
                     avoir efté la mieux ordonnee, &amp; la plus accomplie, qui fust onques en tout
                     le monde sans exception: &amp; au contraire, il faudroit, que la Republique
                     fertile en assiette, abondante en richesses, fleurissante en hommes, reveree
                     des amis, redoutee des ennemis, inuincible en armes, puissante en chasteaux,
                     superbe en maisons, triomphante en gloire, fust droittement gouvernee, ores
                     qu’elle fust debordee en mechancetez, &amp; fondue en tous vices. Et neantmoins
                     il est bien certain, que la vertu n’a point d’ennemy plus capital, qu’un tel
                     succés qu’on dit tresheureux: &amp; qu’il est presque impossible d’accoler
                     ensemble deux choses si contraires. Par ainsi nous ne mettrons pas en ligne de
                     compte, pour definir la Repub. ce mot, heureusement: ains nous prendrons la mire
                     plus haut pour toucher, ou du moins approcher, au droit gouvernement:
                     toutefois, nous ne voulons pas aussi figurer une Republique en Idee sans
                     effect, telle que Platon, &amp; Thomas le More chancelier d’Angleterre, ont
                     imaginé, mais nous contenterons de suivre les regles Politiques au plus pres
                     qu’il sera possible: en quoy faisant, on ne peut justement estre blasmé,
                     encores qu’on n’ayt pas attaint le but où l’on visoit, non plus que le maistre
                     pilote transporté de la tempeste, ou le medecin vaincu de la maladie, ne font
                     pas moins estimez, pourveu que l’un ayt bien gouverné son malade, &amp; l’autre
                     son navire. Or si la vraye felicité d'une Republique, &amp; d’un homme seul est
                     tout <pb n="4"/> un, &amp; que le souverain bien de la Republique en general,
                     aussi bien que d’un chacun en particulier, gist es vertus intellectuelles,
                     &amp; contemplatives, comme les mieux entendus<note place="margin">Aristotel.lib.7.cap.3. &amp;15.polit.&amp; lib.10.ethic.ad
                     Nicomach.</note>  ont resolu: il faut aussi accorder, que ce: peuple là jouist
                     du souverain bien, quand il a ce but devant les yeux, de s'exercer en la
                     contemplation des choies naturelles humaines, &amp; divines, en rapportant la
                     louange du tout au grand prince de nature. Si donc nous confessons, que cela
                     est le but principal de la vie bien heureuse d’un chacun en particulier, nous
                     concluons aussi que c’est la fin &amp; felicité d'une Republique. mais d’autant
                     que les hommes d’affaires, &amp; les Princes, ne sont jamais tombez d’accord
                     pour ce regard, chacun mesurant son bien au pied de ses plaisirs &amp;
                     contentemens: &amp; que ceux qui ont eu mesme opinion du souverain bien d'un
                     particulier, n’ont pas tousiours accordé que l’homme de bien, &amp; le bon
                     citoyen soit tout un: ny que la felicité d’un homme, &amp; de toute la
                     Republique fust pareille: cela fait, qu’on atousjours eu varieté de loix, de
                     coustumes, &amp; desseings, selon les humeurs &amp; passions des Princes &amp;
                     gouverneurs. Toutefois puisque l’homme sage est la mesure de justice &amp; de
                     verité: &amp; que ceux là qui sont reputez les plus sages, demeurent d’accord,
                     que le souuerain bien d’un particulier, &amp; de la Republique n'est qu’un,
                     sans faire difference entre l'homme de bien, &amp; le bon citoyen, nous
                     arresterons là le vray poinct de felicité, &amp; le but principal, auquel se
                     doit rapporter le droit gouvernement d’une Republique: jaçoit qu’Aristote a
                     doublé d’opinion, &amp; tranché quelquefois le different des parties par la
                     moitié, couplant tantost les richesses, tantost la force &amp; la santé avec
                     l'action de vertu, pour s'accorder à la plus commune opinion des
                        hommes: mais<note place="margin">lib.10.ethic.Nico.&amp; 7.politic.</note> 
                     quand il en dispute plus subtilement, il met le comble de felicité en
                     contemplation. Qui semble avoir donné occasion à Marc Varron de dire, que la
                     felicité des hommes est meslee d’action, &amp; de contemplation: &amp; sa
                     raison est à mon advis, que d'une chose simple la felicité est simple, &amp;
                     d’une chose double, composee de parties diverses, la felicité eft double: comme
                     le bien du corps gist en santé, force, alegresse, &amp; en la beauté des
                     membres bien proportionnez: &amp; la felicité de l’ame inferieure, qui eft la
                     vraye liaison du corps &amp; de l'intellect, gist en l'obeissance que les
                     appetits doivent à la raison: c’est à dire, en l’action des vertus morales:
                     tout ainsi que le souverain bien de la partie intellectuelle, gist aux vertus
                     intellectuelles: c’est à sçauoir, en prudence, science, &amp; vraye religion:
                     l’une touchant les choses humaines, l’autre les choses naturelles: la
                     troisiesme, les choses divines: la premiere monstre la difference du bien &amp;
                     du mal: la seconde, du vray &amp; du faux: la troisiesme, de la pieté &amp;
                     impieté, &amp; ce qu’il faut choisir &amp; fuir: car de ces trois se compose la
                     vraye sagesse, où est le plus haut poinct de felicité en ce monde. Aussi peut
                     on dire par comparaison du petit au grand, que la Republique doit auoir un
                     territoire suffisant, &amp; lieu capable pour les habitans, la fertilité d’un
                     pays assez plantureux, &amp; quantité de bestail pour la <pb n="5"/> nourriture
                     &amp; vestemens des sugets: &amp; pour les maintenir en sante, la douceur du
                     ciel, la temperature de l'air, la bonté des eaux: &amp; pour la defense &amp;
                     retraite du peuple, les matieres propres à bastir maisons &amp; places fortes,
                     si le lieu de soy n’est assez couuvrt &amp; defensable. Voila les premieres
                     choses, desquelles on est le plus soigneux en toute Republique, &amp; puis on
                     cherche ses aisances: comme les medecines, les metaux, les teintures: &amp;
                     pour assugetir les ennemis, &amp; allonger ses frontieres par conquestes, on
                     fait provision d’armes offensives: &amp; d’autant que les appetits des hommes
                     font le plus souvent insatiables, on veut avoir en affluence, non seulement les
                     choses utiles &amp; necessaires, ains aussi plaisantes &amp; inutiles. Et tout
                     ainsi qu’on ne pense gueres à l’instruction d'un enfant qu’il ne soit elevé,
                     nourri, &amp; capable de raison: aussi les Republiques n’ont pas grand soing
                     des vertus morales, ny des belles sciences, &amp; moins encores de la
                     contemplation des choses naturelles &amp; divines, qu’elles ne soient garnies
                     de cequi leur fait besoin: &amp; se contentent d'une prudence mediocre, pour
                     asseurer leur estat contre les estrangers, &amp; garder les sugets d’offenser
                     les uns les autres, ou si quelcun est offensé, reparer la faute. Mais l’homme
                     se voyant eslevé &amp; enrichi de tout ce qui luy est necessaire &amp; commode,
                     &amp; sa vie asseuree d’un bon repos, &amp; Tranquillité douce, s’il est bien
                     né, il prend à contre-cueur les vicieux &amp; meschans, &amp; s'approche des
                     gens de bien &amp; vertueux: &amp; quand son esprit est clair net des vices
                     &amp; passions, qui troublent l'ame, il prend garde plus soigneusement à voir
                     la diversïté des choses humaines, les aages differens, les humeurs contraires,
                     la grandeur des uns, la ruine des autres, le changement des Republiques:
                     cherchant tousiours les causes des effects qu’il voit, puis apres, se tournant
                     à la beauté de nature, il prend plaisir à la varieté des animaux, des plantes,
                     des minéraux, considerant la forme, la qualité, la vertu de chacune, les haines
                     &amp; amitiez des unes envers les autres, &amp; la suitte des causes
                     enchaisnees, &amp; dependentes l’une de l’autre: puis laissant la region
                     elementaire, il dresse son vol jusques au ciel, auec les aisles de
                     contemplation, pour voir la splendeur, la beauté, la force des lumieres
                     celestes, le mouvement terribIe, la grandeur &amp; hauteur d’icelles, &amp;
                     l’harmonie melodieuse de tout ce monde: alors il est ravi d'un plaisir
                     admirable, accompagné d’un desir perpetuel de trouver la premiere cause, &amp;
                     celuy qui fut autheur d’un si beau chef-d’œuure: auquel estant paruenu, il
                     arreste là le cours de ses contemplations, voyant qu’il est infini &amp;
                     incomprehensible en essence, en grandeur, en puissance, en sagesse, en bonté.
                     Par ce moyen de contemplation, les hommes sages &amp; entendus, ont resolu une
                        tresbelle<note place="margin">Aristot.lib.6.phys.&amp; lib 12.cap.vlt.
                        metaphys.</note> demonstration, c'est asçavoir, qu’il n'y a qu’un Dieu
                     eternel &amp; infini: &amp; de là ont quasi tiré une conclusion de la felicité
                     humaine. Si doncun tel homme est jugé sage, &amp; bien heureux, aussi sera la
                     Republique tres-heureuse, ayant beaucoup de tels citoyens, encores qu’elle ne
                     soit pas de grande estendue, ny opulente en biens, mesprisant les pom <pb n="6"/>  pes &amp; delices, des citez superbes plongees en plaisirs, &amp; ne faut
                     pas pourtant conclure, que la felicité de l'homme soit confuse &amp; meslee:
                     car combien que l’homme soit composé d’un corps mortel, &amp; d’une ame
                     immortelle, si faut-il confesser, que son bien principal depend de la partie la
                     plus noble: car puisque le corps doibt servir à l'ame, &amp; l’appetit bestial
                     à la raison divine, son bien souverain despend aussi des vertus
                     intellectuelles, qu’Aristote appelle l’action de l’intellect: &amp; jaçoit
                     qu’il eust dit, que le souverain bien gist en l’action de vertu, si est-ce
                     qu’en fin il a esté contraint de confesser,<note place="margin">Aristot.lib.10.ethicor.&amp; cap.7.polit.</note>  que l’action se rapporte
                     à la contemplation, comme à sa fin, &amp; qu’en icelle gist le souuerain bien:
                     autrement, dit-il, les hommes feroient plus heureux que Dieu, qui n’est point
                     empesché aux actions muables, jouissant du fruit eternel de contemplation,
                     &amp; d’un repos treshault, mais ne voulant pas s'arrester ouvertement à
                     l’advis de son maistre, ny se departir de la maxime qu’il avoit posee, c’est à
                     sçauoir, que le souverain bien gist en l’action de vertu, quand il a conclu la
                     dispure du souverain bien, il a coulé doucement ce mot æquivoque, l’action de
                     l’intellect, pour contemplation, disant que la felicité de l’homme gist en
                     l’action de l’intellect: affin qu’il ne semblast vouloir mettre la fin
                     principale de l’homme, &amp; des Republiques, en deux choses du tout
                     contraires, c’est a sçauoir, en mouvement &amp; en repos. en action &amp;
                     contemplation. &amp; neantmoins voyant que les hommes &amp; les Republiques
                     font en perpetuel mouvement, empeschez aux actions necessaires, il n’a pas
                     voulu dire simplement, que la felicité gist en contemplation, ce qu’il faut
                     neantmoins advouër, car quoy’que les actions, par lesquelles la vie de l’homme
                     est'entretenuë, soient fort necessaires, comme boire &amp; manger, si est- ce
                     qu’il n’y eut jamais homme bien appris, qui fondast en cela le souverain bien,
                     aussi l’action des vertus morales est bien fort louable: par ce qu’il est
                     impossible, que l'ame puisse recueillir le doux fruit de contemplation, qu'elle
                     né soit esclarcie, &amp; purisiee parles vertus morales, ou par la lumiere
                     divine: de forte, que les vertus morales se rapportent aux intellectuelles. or
                     la felicité n’est pas accomplie, qui se rapporte, &amp; cherche quelque chose
                     de meilleur, comme sa fin principale, &amp; ce qui est moins noble, au plus
                     noble, comme le corps à l'ame, celle cy à l’intellect, l’appetit à la raison,
                     &amp; vivre pour bien vivre. Par ainsi Marc Varron, qui a mis la felicité en
                     action, &amp; en contemplation, eust mieux dit, à mon advis, que la vie de
                     l’homme a besoin d’action, &amp; de contemplation: mais que le souverain bien
                     gist en contemplation<note place="margin">Plato in Phædone.</note> , que les
                     Academiques ont appellé la mort plaisante, &amp; les Hebrieux la mort<note place="margin">Psal.116. &amp; Leo Hebræus
                        lib.3.de amore.</note> precieuse,
                     d’autant qu’elle ravist l’ame hors de la fange corporelle, pour la deifier. Et
                     neantmoins il est bien certain, que la Republique ne peut estre bien ordonnee,
                     si on laisse du tout, ou pour long temps les actions ordinaires, la voye de
                     justice, la garde &amp; defense des sugets, les vivres, &amp; provisions
                     necessaires à l'entretenement d’iceux, non plus que l’homme ne peut vivre
                     longue. <pb n="7"/> Mais tout ainsi qu’en ce monde, qui est la vraye image de
                     la Republique bien ordonnee, &amp; de l’homme bien reiglé, on voie la lune
                     comme l'ame s’approcher du Soleil, laissant aucunement la region elementaire,
                     qui ressent un merueilleux changement, pour le declin de ceste lumiere, &amp;
                     tost apres l’accouplement du Soleil se remplir d’une vertu celeste, qu’elle
                     rend à toutes choses: aussi l’ame de ce petit monde estant par fois ravie en
                     contemplation, &amp; aucunement unie à ce grand Soleil intellectuel, elle
                     s’enflamme d’une clarté divine, &amp; force émerveillable, &amp; d’une vigueur
                     celeste fortifiant le corps, &amp; les forces naturelles. mais si l’ame
                     s’addonne par trop au corps, &amp; s’enyure des plaisirs sensuels, sans
                     rechercher le soleil divin, il luy en prend tout ainsi qu’à la lune, quand elle
                     s'envelope du tout en l’ombre de la terre, qui luy oste sa lumiere, &amp; sa
                     force, &amp; produit par ce desaut plusieurs monstres. &amp; neantmoins si elle
                     demeuroit tousiours unie au Soleil, il est bien certain que le monde
                     elementaire periroit. Nous ferons mesme jugement de là Republique bien
                     ordonnee, la fin principale de laquelle gist aux vertus contemplatiues, jacoit
                     que les actions politiques soient preallables, &amp; les moins illustres soient
                     les premieres: comme faire provisions necessaires, pour entretenir &amp;
                     defendre la vie des sugets: &amp; neantmoins telles actions se rapportent aux
                     morales, &amp; celles cy aux intellectuelles, la fin desquelles est la
                     contemplation du plus beau suget qui soit, &amp; qu’on puisse imaginer. Aussi
                     voyons nous, que Dieu a laisse six jours pour toutes actions, estant la vie de
                     l’homme sugette pour la plus-part à icelles: mais il a ordonné, que le
                     septiesme, qu’il au oit beni sus tous les autres, seroit chomé, comme le saint
                     jour du repos, affin de l’employer<note place="margin">Psal.I.</note>  en la
                     contemplation de ses œuures de sa loy, &amp; de ses louanges. Voila quant à la
                     fin principale des Republiques bien ordonnees, qui sont d’autant plus
                     heureuses, que plus pres elles approchent de ce but: car tout ainsi qu’il y a
                     plusieurs degrez de felicité des hommes, aussi ont les Republiques leurs degrez
                     de felicité, les unes plus, les autres moins, selon le but que chacune se
                     propose pour imiter: comme l’on disoit<note place="margin">Plato.</note>  des
                     Lacedemoniens, qu’ils estoient courageux, &amp; magnanimes, &amp; au reste de
                     leurs actions, injustes: par ce que leur institution, leurs loix, &amp;
                     coustumes n’avoient autre but devant les yeux, que rendre les hommes courageux,
                     &amp; invincibles aux labeurs &amp; douleurs, meprisans les plaisirs &amp;
                     delices. mais la Republique de Romains a fleuri en justice, &amp; surpasse
                     celle de Lacedemonne, par ce que les Romains n’avoient pas seulement la
                     magnanimité, ains aussi la vraye justice leur estoit comme un suget, auquel ils
                     adressoient toutes leurs actions. Il faut donc s’efforcer de trouver les moyens
                     de parvenir ou approcher de la felicité, que nous avons dit, &amp; à la
                     definition de la Republique, que nous avons posee. <pb n="8"/>
                  </p>
               </div></div></div></body></text></TEI>
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