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considérables que ceux de Lachés et d’Eurymédon, et
de la soumettre, s’il, était possible. La plupart d’entre
eux ignoraient la grandeur de l'ile, le nombre de ses
habitants, Grecs et Barbares; ils ne soupçonnaient pas
que la guerre qu’ils allaient entreprendre ne le cédait
que de bien peu en importance à celle du Péloponnèse.
En effet, le périple de la Sicile n’est guère de moins de
huit jours pour un vaisseau de transport; et cette Ile
si vaste n’est séparée du continent que par un bras de
mer de vingt stades<note xml:lang="mul">Environ 3,700 mètres. La pins petite distance est un peu moindre que ne le dit Thucydide.</note>.</p></div><div type="textpart" subtype="chapter" xml:base="cts:urn:tlg0003.tlg001.1st1K-fre2:6" n="2"><p>II La Sicile fut anciennement habitée; voici l’énumération de tous les peuples qui l’occupèrent : Les
premiers habitants furent, dit on, les Cyclopes et les
Lestrigons établis dans une partie de l’île. Je ne saurais
dire ni leur origine, ni d’où ils vinrent, ni où ils se retirèrent; il faut se contenter de ce qu’én ont raconté
les poëtes et de ce que chacun en sait. Après eux, les
<note xml:lang="fre" type="footnote">1 Environ 3,700 mètres. La pins petite distance est un peu moindre que ne le dit Thucydide.</note>
<pb n="v.2.p.94"/>
Sicanes paraissent y avoir les premiers formé des établissements, Ils leur seraient même antérieurs, à les
en croire, puisqu’ils se prétendent autochlhones; mais
la vérité est que ce sont des Ibères<note xml:lang="mul">Ce témoignage est confirmé par celui de Philistus, cité par Diodore, et d’Éphorus.</note>, chassés par les
Ligyens des bords du fleuve Sicanos<note xml:lang="mul">En l’absence de tout témoignage positif, la position de ce fleuve ne peut être exactement déterminée.</note>, en Ibérie. L’île,
nommée jusque-là Trinacrie, fut alors appelée, de leur
nom, Sicanie. Ils occupent encore aujourd’hui la partie
occidentale de la Sicile.</p><p>Après la prise d’Ilion, quelques Troyens échappés
aux Grecs abordèrent en Sicile, s’établirent sur les
confins des Sicanes et prirent en commun le nom
d’Élymes; leurs villes sont Éryx et Égeste. A côté d’eux
s’établirent aussi, au retour de Troie, quelques Phocéens qui, jetés d’abord par la tempête en Libye, passèrent de là en Sicile. Les Sicèles passèrent d’ltalie,
où ils habitaient, en Sicile, pour fuir les Opiques. On
dit, et il est vraisemblable qu’ils firent la traversée sur
des radeaux, en profitant du moment où le vent souffle
de terre; peut-être aussi y abordèrent-ils de quelque
autre façon. Aujourd’hui encore il se trouve des Sicèles en Italie, et cette contrée même fut ainsi appelée
d’un certain Italos, roi des Sicèles. Arrivés en Sicile
avec des forces considérables, ils vainquirent dans un
combat les Sicanes, les refoulèrent vers le sud et l’ouest
de l’île et substituèrent au nom de Sicanie celui de Sicélie. A partir de cette invasion jusqu’à l’arrivée des
Grecs en Sicile, ils restèrent maîtres de la plus riche
partie du pays, l’espace d’environ trois cents ans. En-
<note xml:lang="fre" type="footnote">1 Ce témoignage est confirmé par celui de Philistus, cité par Diodore, et d’Éphorus.</note>
<note xml:lang="fre" type="footnote">* En l’absence de tout témoignage positif, la position de ce fleuve ne peut être exactement déterminée.</note>
<pb n="v.2.p.95"/>
core aujourd’hui ils possèdent le centre et le nord de
l'île. Des Phéniciens formèrent aussi des établissements
tout autour de la Sicile; ils occupèrent des promontoires et' des îlots situés près du rivage, en vue du
commerce avec les Sicèles. Mais quand les Grecs vinrent à leur tour y aborder en grand nombre, ils Abandonnèrent la plupart de ces établissements, et se concentrèrent à Motye, à Soloïs et à Panorme, dans le
voisinage des Élymes, sur l’alliance desquels ils comptaient; un autre motif était que cette partie de la Sicile
n’est séparée de Carthage que par une fort courte traversée.</p><p>Tels sont les peuples barbares qui habitèrent la Sicile et les établissements qu’ils y formèrent.</p></div><div type="textpart" subtype="chapter" xml:base="cts:urn:tlg0003.tlg001.1st1K-fre2:6" n="3"><p>III. Parmi les Grecs, les Chalcidiens, les premiers,
passèrent d’Eubée en Sicile, et fondèrent, sous la conduite de Thouclès, la ville de Naxos<note xml:lang="mul">Naxos était située à peu de distance de la colline où fut bâtie plus tard Tauroménium (Taormina).</note>, ainsi que l’autel
d’Apollon Archégétès, qui est maintenant hors de la
ville<note xml:lang="mul">Appien, contemporain des Antonins, parle de cette statue (Guerre civile, liv. v) comme existant encore de son temps.</note> : c’est sur cet autel que les théores, envoyés
hors de la Sicile, font leur premier sacrifice. L’année
suivante, Archias, l’un des Héraclides, parti de Corinthe, fonda Syracuse. Il chassa d’abord les Sicèles de
l’île<note xml:lang="mul">L’île Ortygie.</note> où est aujourd’hui la ville intérieure, maintenant reliée à la terre ferme; par la suite des temps une
muraille y réunit la ville extérieure, qui devint ellemême très-populeuse. Thouclès et les Chalcidiens, partis de Naxos cinq ans après la fondation de Syracuse,
<note xml:lang="fre" type="footnote">1 Naxos était située à peu de distance de la colline où fut bâtie plus tard Tauroménium (Taormina).</note>
<note xml:lang="fre" type="footnote">2 Appien, contemporain des Antonins, parle de cette statue (Guerre civile, liv. v) comme existant encore de son temps.</note>
<note xml:lang="fre" type="footnote">3 L’île Ortygie.</note>
<pb n="v.2.p.96"/>
combattirent les Sicèles, les chassèrent, et fondèrent
Léontium, puis Catane. Les Catanéens choisirent euxmêmes<note xml:lang="mul">Ordinairement c’était la mère-patrie qui désignait le chef de la colonie.</note> Évarchos pour fondateur de leur colonie.</p></div><div type="textpart" subtype="chapter" xml:base="cts:urn:tlg0003.tlg001.1st1K-fre2:6" n="4"><p>IV. Vers le même temps encore, Lamis arriva en
Sicile à la tête d’une colonie de Mégariens et fonda,
sur le fleuve Pantacyas, un établissement du nom de
Trotilos; mais il l’abandonna ensuite, se mêla quelque
temps à la colonie de Léontium et, chassé par les
Chalcidiens, alla fonder Thapsos. Après sa mort, ses
compagnons, chassés de Thapsos, allèrent, sous la conduite d’un roi sicèle nommé Hyblon, qui leur livra son
pays, fonder Mégarée<note xml:lang="mul">A peu de distance au nord de Syracuse.</note>, surnommée Hybléenne. Après
une occupation de deux cent quarante-cinq ans, ils
furent chassés de la ville et du pays par Gélon, tyran
de Syracuse; mais, antérieurement à cette expulsion
et cent ans après leur établissement, ils avaient envoyé
Pamillos fonder Sélinonte. Pamillos vint de Mégare<note xml:lang="mul">11 s’agit ici de Mégare en Grèce.</note>,
leur métropole, pour présider à la colonisation.</p><p>Antiphémos de Rhodes et Entimos de Crète amenèrent une colonie et fondèrent en commun Géla, quarante-cinq ans après la fondation de Syracuse. Cette
ville prit son nom du fleuve Géla; mais l’emplacement
où est maintenant la citadelle, c’est-à-dire la ville
primitive, s’appelle Lindii. Les institutions furent celles des Doriens<note xml:lang="mul">Le gouvernement aristocratique, tempéré par quelques institutions démocratiques.</note>. Environ cent huit ans après leur
établissement en Sicile, ceux de Géla fondèrent Agri-
<note xml:lang="fre" type="footnote">1 Ordinairement c’était la mère-patrie qui désignait le chef de la colonie.</note>
<note xml:lang="fre" type="footnote">3 A peu de distance au nord de Syracuse.</note>
<note xml:lang="fre" type="footnote">3 11 s’agit ici de Mégare en Grèce.</note>
<note xml:lang="fre" type="footnote">* Le gouvernement aristocratique, tempéré par quelques institutions démocratiques.</note>
<pb n="v.2.p.97"/>
gente<note xml:lang="mul">LesSicanes avaient déjà sur ce point une ville nommée Camicos, dont parle Hérodote, et qui parait s’être confondue avec Agrigente.</note>, à laquelle le fleuve Acragas donna son nom.
Ils choisirent pour fondateurs Aristonoüs et Pystilos, et
lui donnèrent les institutions de Géla.</p><p>Zancle fut originairement fondée par des pirates venus de Cyme, ville chalcidique de lOpicie<note xml:lang="mul">L’Opicie s’étendait sur les côtes de la mer Tyrrliénienne, au midi du Tibre, jusqu’à rCEnotrie.</note>. Plus tard,
une foule de nouveaux habitants arrivèrent de Chalcis
et du reste de l’Eubée, et se partagèrent le pays qu’ils
colonisèrent, sous la conduite de Périérès et de Cratéménès, l’un de Cyme, l’autre de Chalcis. C’étaient
Les Sicèles qui avaient d’abord donné à la ville le nom
de Zancle, parce que l’emplacement a la figure d’une
faux et qu’ils appellent la faux <hi rend="italic">Zanclon</hi>. Eux-mêmes
furent expulsés ensuite par les Samiens et d’autres
Ioniens qui, fuyant devant'les Mèdes, vinrent aborder
en Sicile. Les Samiens furent chassés à leur tour, peu
de temps après, par Anaxilas, tyran de Rhéges, qui
établit dans la ville une population mêlée, et l’appela
Messène, du nom de son ancienne patrie.</p></div><div type="textpart" subtype="chapter" xml:base="cts:urn:tlg0003.tlg001.1st1K-fre2:6" n="5"><p>V. Himère, colonie de Zancle, fut fondée par Euclides, Simos et Sacon. Elle fut peuplée surtout de
Chalcidiens, auxquels se joignirent des Syracusains
nommés Milétides, vaincus et expulsés à la suite d’une
sédition. La langue dominante était un mélange de
chalcidien et de dorien; les institutions se rapprochaient davantage de celles des Chalcidiens.</p><p>Acré et Casméné furent fondées par les Syracusains :
Acré, soixante-dix ans après Syracuse; Gasméné, environ vingt ans après Acré.</p><note xml:lang="fre" type="footnote">1 LesSicanes avaient déjà sur ce point une ville nommée Camicos, dont parle Hérodote, et qui parait s’être confondue avec Agrigente.</note><note xml:lang="fre" type="footnote">1 L’Opicie s’étendait sur les côtes de la mer Tyrrliénienne, au midi du Tibre, jusqu’à rCEnotrie.</note><pb n="v.2.p.98"/><p>Camarina fut d’abord une colonie syracusaine, fondée
par Dascon et Ménécolos, environ cent trente-cinq ans
après la fondation de Syracuse<note xml:lang="mul">La fondation de Syracuse remonte à l’an 735 avant notre ers,</note>. Mais les Camarinéens s’étant révoltés contre les Syracusains, ceux-ci
les chassèrent, et donnèrent plus tard le territoire de
Camarina à Hippocrate, tyran de Géla, comme rançon
de prisonniers syracusains. Hippocrate établit une colonie à Camarina et en devint ainsi lui-même le fondateur. Plus tard, les nouveaux habitants furent à leur
tour chassés par Gélon, qni la colonisa pour la troisième fois.</p></div><div type="textpart" subtype="chapter" xml:base="cts:urn:tlg0003.tlg001.1st1K-fre2:6" n="6"><p>VI. Tel est le dénombrement des peuples grecs et
barbares établis en Sicile; et c’est contre une île de
cette importance que les Athéniens brûlaient de marcher! Leur véritable bût était de soumettre l'ile entière à leur domination; mais en même temps ils se
couvraient d’un prétexte spécieux, celui de secourir
les peuples de même race qu’eux et les alliés qu’ils
s’étaient faits en Sicile. Ils furent surtout déterminés
par les pressantes sollicitations des députés d’Égeste,
venus à Athènes pour réclamer leur appui. Limitrotrophes de Sélinonte, les Égestains étaient en guerre
avec elle pour des questions de mariage<note xml:lang="mul">Οιουοηε, xn, 82, n’indique que le second motif.</note> et pour un
territoire contesté; ceux de Sélinonte, aidés par les
Syracusains qu’ils avaient engagés dans leur alliance,
serraient de près Égeste par terre et par mer. Dans cette
extrémité, les Égestains rappelaient aux Athéniens le
souvenir de l’alliânce contractée sous Lachés, lors de
la première guerre de Léontium, et les priaient d’envoyer des vaisseaux à leur secours; parmi les nombreux
<note xml:lang="fre" type="footnote">1 La fondation de Syracuse remonte à l’an 735 avant notre ers,</note>
<note xml:lang="fre" type="footnote">* Οιουοηε, xn, 82, n’indique que le second motif.</note>
<pb n="v.2.p.99"/>
motifs qu’ils faisaient valoir, ils alléguaient surtout
que, si les Syracusains, après avoir impunément chassé
les Léontins et écrasé les autres alliés qui pouvaient
rester à Athènes<note xml:lang="mul">Les villes chalcidiennes de Sicile.</note>, réunissaient entre leurs mains toutes
les forces de la Sicile, il était à craindre qu’étant de
race dorienne, ils ne vinssent un jour, en vertu de la
communauté d’origine, porter secours aux Doriens, et
qu’unis aux Péloponnésiens dont ils étaient une colonie, ils ne détruisissent avec eux la puissance d’Athènes; qu’il était prudent dès lors aux Athéniens de s’opposer aux Syracusains avec les alliés qui leur restaient,
surtout quand les Égestains offraient une subvention
suffisante pour les frais de la guerre. Les Athéniens, à
force d’entendre, dans leurs assemblées, répéter ces
discours par les Égestains et les orateurs qui plaidaient
dans le même sens, décrétèrent d’abord l’envoi à Égeste
d’ambassadeurs chargés de vérifier, d’une part, si les
ressources dont ils parlaient se trouvaient en effet dans
le trésor public et dans les temples, de l’autre où
en était la guerre avec les Sélinontins. Les ambassadèurs athéniens partirent donc pour la Sicile.</p></div><div type="textpart" subtype="chapter" xml:base="cts:urn:tlg0003.tlg001.1st1K-fre2:6" n="7"><p>VII. Le même hiver, les Lacédémoniens et leurs
alliés, à l’exception des Corinthiens, firent une expédition contre l’Argie, ravagèrent une petite partie du
pays et emportèrent du blé sur des chariots qu’ils
avaient amenés. Ils établirent à Ornées les exilés
d’Argos, à qui ils laissèrent quelque peu de troupes
prises dans le reste de l’armée; puis ils conclurent un
traité aux termes duquel les Ornéates et les Argiens
devaient, pendant quelque temps, respecter mutuelle-
<note xml:lang="fre" type="footnote">1 Les villes chalcidiennes de Sicile.</note>
<pb n="v.2.p.100"/>
ment leur territoire, et ils ramenèrent chez eux leur
armée. Mais, les Athéniens étant arrivés peu après
avec trente vaisseaux et six cents hoplites, les Argiens
sortirent en masse avec eux et assiégèrent Ornées pendant un jour. La nuit suivante, pendant qu’ils bivouaquaient à distance, lesOrnéates s’échappèrent. Dès que
les Argiens s’en aperçurent le lendemain, ils rasèrent
Ornées et se retirèrent. Les Athéniens, de leur côté,
retournèrent ensuite chez eux sur leurs vaisseaux.</p><p>Les Athéniens transportèrent aussi par mer à Méthone, sur les confins de la Macédoine, des cavaliers
d’Athènes ainsi que des bannis de Macédoine qu’ils
avaient accueillis, et ils ravagèrent les États de Perdiccas. Les Lacédémoniens envoyèrent chez les Chalcidiens de l’Épithrace, qui avaient une trêve de dix jours
avec les Athéniens, pour les engager à unir leurs armes à celles de Perdiccas; mais ils s’y refusèrent. L’hiver finit, et, avec lui, la seizième année de cette guerre
dont Thucydide a écrit l’histoire.</p></div><div type="textpart" subtype="chapter" xml:base="cts:urn:tlg0003.tlg001.1st1K-fre2:6" n="8"><p>VIII. L’été suivant, dès le commencement du printemps<note xml:lang="mul">Première année de la quatre-vingt-onzième olympiade, 415 avant notre ère.</note>, les ambassadeurs athéniens revinrent de Sicile, et avec eux ceux d’Égeste; Ils apportaient soixante
talents d’argent non monnayé<note xml:lang="mul">Λ raison d’un drachme par homme et par jour.</note>, pour un mois de solde
de soixante vaisseaux dont ils devaient demander l’envoi. Les Athéniens, réunis en assemblée, écoutèrent
les récits séduisants et mensongers des ambassadeurs
d’Égeste et des leurs; entre autres choses, qu’il y avait
de grandes richesses toutes prêtes dans les temples et
dans le trésor public. Ils décrétèrent l’envoi en Sicile
<note xml:lang="fre" type="footnote">1 Première année de la quatre-vingt-onzième olympiade, 415 avant notre ère.</note>
<note xml:lang="fre" type="footnote">* Λ raison d’un drachme par homme et par jour.</note>
<pb n="v.2.p.101"/>
de soixante vaisseaux avec des généraux munis de
pleins pouvoirs : Alcibiade, fils de Clinias; Nicias, fils
de Nicératos; etLamachos, fils de Xénophanes. Ils devaient secourir Égeste contre les Sélinontins, rétablir
les Léontins, si la guerre leur en laissait le moyen, et
tout disposer en Sicile de la manière qui leur semblerait la plus avantageuse aux Athéniens. Cinq jours
après, une nouvelle assemblée eut lieu pour aviser aux
moyens d’équiper les vaisseaux le plus promptement
possible, et voter aux généraux ce dont ils pourraient
avoir besoin pour prendre la mer. Alors Nicias s’avança : élu au commandement malgré lui, il était persuadé qu’on avait pris une résolution funeste, et que
sous un prétexte spécieux, mais futile, on voulait entreprendre une tâche immense, la conquête de toute
la Sicile. Résolu à combattre ces dispositions, il s’exprima ainsi :</p></div><div type="textpart" subtype="chapter" xml:base="cts:urn:tlg0003.tlg001.1st1K-fre2:6" n="9"><p>IX. « Cette assemblée est convoquée pour délibérer
sur les préparatifs de l’expédition de Sicile, maintenant résolue; néanmoins il me semble, à moi, que
nous devrions encore revenir sur le fond même de la
question et examiner si l’envoi d’une flotte est ce qu’il
y a de mieux; si nous n’aurions pas tort, après une délibération aussi précipitée sur des objets de cette importance, de nous laisser entraîner par des étrangers
à une guerre qui ne nous touche point. Et pourtant
cette expédition est pour moi une source d’honneur;
je crains moins que d’autres pour ma propre vie, — ce
qui ne veut pas dire qqe je regarde comme un moins
bon citoyen celui qui a quelque souci de sa personne
et de sa fortune; car celui-là surtout voudra, dans son
intérêt même, la prospérité de la république. — Mais
<pb n="v.2.p.102"/>
n’ayant jamais jusqu’ici parlé contre ma pensée en vue
des honneurs, je ne commencerai pas maintenant, et je
dirai ce que je crois le meilleur. Avec votre caractère
ce serait parler sans fruit que de vous engager à conserver ce que vous possédez et à ne pas risquer ce que
vous avez sous la main pour des avantages incertains
et à venir; aussi me contenterai-je de vous montrer que
votre précipitation est intempestive et qu’il n’est pas
aisé d’atteindre le but que vous poursuivez.</p></div><div type="textpart" subtype="chapter" xml:base="cts:urn:tlg0003.tlg001.1st1K-fre2:6" n="10"><p>X. « En effet, je le déclare, vous embarquer pour la
Sicile quand vous laissez ici de nombreux ennemis,
c’est vouloir ici même vous en attirer de nouveaux.
Vous croyez sans doute que les traités conclus par
vous<note xml:lang="mul">Les traités avec les Lacédémoniens.</note> ont quelque solidité : tant que vous resterez
tranquilles, vous aurez la paix, de nom du moins (car
on a si bien fait et ici et chez nos adversaires que ce
n’est plus autre chose); mais si vos armées éprouvent
quelque notable échec, aussitôt vos ennemis s’empresseront de vous attaquer : d’abord parce qu’ils n’ont fait
la paix que par nécessité, dans des circonstances critiques et à des conditions moins honorables pour eux
que pour nous; ensuite parce que nous avons, dans ce
traité même, bien des points contestés. Il est même des
peuples qui n’ont pas encore accepté la trêve, et ce ne
sont pas les plus faibles : les uns nous font ouvertement la guerre<note xml:lang="mul">Les Corinthiens.</note>, les autres ne sont retenus que par
l’inaction des Lacédémoniens et par une simple trêve
de dix jours avec nous. Qui sait si, profitant de cette
division de nos forces que nous avons en ce moment
<note xml:lang="fre" type="footnote">1 Les traités avec les Lacédémoniens.</note>
<note xml:lang="fre" type="footnote">8 Les Corinthiens.</note>
<pb n="v.2.p.103"/>
tant de hâte d’opérer, ils ne nous attaqueront pas tous
ensemble, d’accord avec les Siciliens, dont naguère ils
auraient mis l'alliance à si haut prix? Voilà ce qu’on
doit considérer, au lieu d’aller, quand la république
est encore loin du port, chercher d’autres périls, ambitionner d’autres conquêtes, avant d’avoir affermi ce
que nous possédons; les Chalcidiens de l’Épithrace, révoltés contre nous depuis tant d’années, ne sont pas
encore rentrés sous notre dépendance; sur plusieurs
points du continent, nous n’obtenons qu’une obéissance douteuse; et nous, qui mettons tant d’ardeur
à secourir les Égestains nos alliés, à venger leur offense, nous tardons encore à venger une offense personnelle sur des sujets depuis longtemps révoltés!</p></div><div type="textpart" subtype="chapter" xml:base="cts:urn:tlg0003.tlg001.1st1K-fre2:6" n="11"><p>XI. « Et pourtant, ces peuples une fois soumis, nous
pourrions maintenir sur eux notre autorité; tandis
qu’en Sicile, même vainqueurs, la distance et le nombre des ennemis ne nous permettraient que bien difficilement d’établir notre domination. Or il est insensé
de marcher contre un peuple dont la défaite n’assure
pas la soumission, et avec lequel un échec ne vous
laisse plus dans la même situation qu’auparavant<note xml:lang="mul">C’est-à-dire qu’un échec diminue la considération des Athéniens et les ressources dont ils peuvent actuellement disposer contre les Lacédémoniens.</note>.
Les Siciliens, bien peu redoutables, ce me semble,
dans l’état actuel, le seront bien moins encore sous la
domination des Syracusains, dont les Égestains nous
font un épouvantail : maintenant, en effet, chacun
d’eux pourrait, à la rigueur, venir nous attaquer, pour
complaire aux Lacédémoniens; mais dans la seconde
éventualité, il n’est pas vraisemblable qu’un empire
<note xml:lang="fre" type="footnote">i C’est-à-dire qu’un échec diminue la considération des Athéniens et les ressources dont ils peuvent actuellement disposer contre les Lacédémoniens.</note>
<pb n="v.2.p.104"/>
attaque un autre empire. Car lorsque, unis aux Péloponnésiens, ils auraient détruit notre domination, la
leur pourrait l’être également -par les Péloponnésiens.
Si nous voulons nous rendre redoutables aux Grecs
de Sicile, le mieux est de ne pas aller chez eux ·
nous pouvons encore arriver au même but, mais à
un degré moindre, en leur montrant notre puissance
et en nous retirant après une courte apparition. Si
au contraire nous éprouvions le moindre échec, ils
nous mépriseraient, et ne tarderaient pas à s’unir
aux Grecs d’ici pour nous attaquer : car on admire,
nous le savons tous, ce qui est très-éloigné, ce dont
la renommée n’a pas encore été soumise à l’épreuve<note xml:lang="mul">II faut ajouter pour compléter le sens : Mais on dédaigne ce qu’on connaît, ce qu’on a soumis à l’épreuve. C’est sur cette pensée sousentendue que tombe la phrase suivante.</note>,
C'est précisément ce qui vous arrive maintenant,
Athéniens, à l’égard des Lacédémoniens et de leurs
alliés : pour les avoir vaincus, bien au delà de votre
attente si on compare le résultat à vos premières craintes, vous en êtes venus à les dédaigner, et déjà vous
portez vos vues jusque sur la Sicile. Ce n’est pas de la
mauvaise fortune de ses adversaires qu’on doit s’enorgueillir : c’est quand la pensée même est subjuguée
chez eux qu’on peut prendre confiance; soyons persuadés, au contraire, que les Lacédémoniens, au milieu de leur humiliation, ne songent maintenant encore qu’à une seule chose, aux moyens de nous renverser et d’effacer leur propre honte; d’autant mieux
que ce qui les préoccupe par-dessus tout et sans relâche, c’est l’application à se faire une réputation de
bravoure. Aussi n’est-ce pas des Égestains, d’un peu-
<note xml:lang="fre" type="footnote">i II faut ajouter pour compléter le sens : Mais on dédaigne ce qu’on connaît, ce qu’on a soumis à l’épreuve. C’est sur cette pensée sousentendue que tombe la phrase suivante.</note>
<pb n="v.2.p.105"/>
pie barbare de Sicile, qu’il s’agit pour nous, si nous
sommes sages, mais bien des moyens de nous mettre
sûrement en garde contre les menées oligarchiques de
notre rivale.</p></div><div type="textpart" subtype="chapter" xml:base="cts:urn:tlg0003.tlg001.1st1K-fre2:6" n="12"><p>XII. « Rappelons-nous que nous nous relevons à
peine, et depuis bien peu de temps, d’une terrible maladie et des maux de la guerre; que nos ressources et
notre population ne font que commencer à renaître;
qu’il est juste de les employer ici à nos propres besoins
au lieu de les consacrer à ces exilés qui mendient nos
secours, qui ont intérêt à faire de spécieux mensonges,
et qui, s’ils réussissent, au risque d’autrui, sans fournir
eux-mêmes autre chose que des paroles, n’auront point
une reconnaissance égale au service; tandis que, s’ils
échouent, ils entraîneront leurs amis dans leur ruine.</p><p>Que si quelqu’un<note xml:lang="mul">Alcibiade.</note>, tout glorieux du commandement
auquel il a été élu, vous engage à mettre à la voile; si,
n’ayant en vue que lui seul, trop jeune d’ailleurs pour
commander, il n’aspire qu’à se faire admirer par le
luxe de ses chevaux et à exploiter sa charge au profit
de son faste; ne lui permettez pas de chercher un éclat
tout personnel au péril de la république : songez que
de tels hommes compromettent les affaires publiques
et se ruinent eux-mêmes; songez que l’entreprise est
grande et qu’elle n’est pas de celles dont on peut abandonner à un jeune homme et la décision etl’exécution
précipitée.</p></div><div type="textpart" subtype="chapter" xml:base="cts:urn:tlg0003.tlg001.1st1K-fre2:6" n="13"><p>XIII. « Quand je vois ceux qui siégent ici en ce moment<note xml:lang="mul">Les jeunes gens, partisans d’Alcibiade, chargés par lui de soutenir ses propositions.</note> comme tenants et avocats de cet homme, je
<note xml:lang="fre" type="footnote">1 Alcibiade.</note>
<note xml:lang="fre" type="footnote">* Les jeunes gens, partisans d’Alcibiade, chargés par lui de soutenir ses propositions.</note>
<pb n="v.2.p.106"/>
crains : j’adjure à mon tour les hommes d’un âge plus
mûr, s’il en est quelqu’un qui siége à côté des gens
de cette faction, de ne point céder, par une fausse
honte, à la crainte de paraître lâches s'ils ne votent pas
pour la guerre. Je les supplie de ne pas se laisser
aller à cette folle passion pour des objets absents qui
pourrait, eux aussi, les entraîner. Ils savent qu’on gagne peu par la convoitise et beaucoup par la prévoyance.
Qu’ils protestent donc par leurs votes, dans l’intérêt
de la patrie qui se précipite vers le plus grand péril
qu’elle ait jamais couru; qu’ils décrètent que les Siciliens garderont, vis-à-vis de nous et sans contestation,
leurs limites actuelles : le golfe d’Ionie pour la navigation le long des côtes, et celui de Sicile pour la
navigation en haute mer. Disons aux Égestains en particulier que, puisqu’ils ont, sans les Athéniens, commencé la guerre contre Sélinonte, c’est à eux aussi à
la terminer par eux-mêmes : en un mot ne nous faisons
plus désormais, selon notre usage, des alliés auxquels
il nous faille porter secours quand ils sont malheureux, sans pouvoir en tirer nous-mêmes aucun profit
dans lé besoin.</p></div><div type="textpart" subtype="chapter" xml:base="cts:urn:tlg0003.tlg001.1st1K-fre2:6" n="14"><p>XIV. « Et toi, prytane<note xml:lang="mul">Président de l’assemblée, nommé aussi épistnte.</note>, si tu crois qu’il t’appartienne de veiller sur la république, si tu veux être bon
citoyen, mets cette proposition en délibération et
appelle les Athéniens à vote de nouveau; songe, si tu
crains de revenir sur un vote acquis, que, quand on a
pour soi un si grand nombre de témoins, on ne saurait
être accusé de violer les lois<note xml:lang="mul">Il était contraire aux usages de revenir sur une décision acquise; cependant nous en trouvons un autre exemple dans Thucydide, à propos de la condamnation des Mityléniens.  Le sens delà phrase est qu’en présence de témoins si nombreux, qui sauront tous comment on est revenu sur le vote, et qui sanctionneront cette infraction λ la loi, la responsabilité du prytane ne saurait être engagée.</note>; que la république,
<note xml:lang="fre" type="footnote">1 Président de l’assemblée, nommé aussi épistnte.</note>
<note xml:lang="fre" type="footnote">2 Il était contraire aux usages de revenir sur une décision acquise; cependant nous en trouvons un autre exemple dans Thucydide, à propos de la condamnation des Mityléniens.  Le sens delà phrase est qu’en présence de témoins si nombreux, qui sauront tous comment on est revenu sur le vote, et qui sanctionneront cette infraction λ la loi, la responsabilité du prytane ne saurait être engagée.</note>
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compromise par une résolution funeste, trouvera en
toi son médecin; enfin que si on remplit les devoirs
d’un magistrat, en faisant tout le bien possible à sa patrie, on le remplit aussi en ne permettant pas volontairement qu’il lui arrive aucun mal. »</p></div><div type="textpart" subtype="chapter" xml:base="cts:urn:tlg0003.tlg001.1st1K-fre2:6" n="15"><p>XV. Ainsi parla Nicias. La plupart des orateurs,
s’avançant au milieu de l’assemblée, insistaient pour
la guerre et le maintien du décret; quelques-uns cependant étaient d’un avis opposé. Celui qui plaidait
avec le plus de chaleur en faveur de l'expédition était
Alcibiade, fils de Clinias : il voulait contredire Nicias,
dont il ne partageait pas du reste les opinions politiques; il avait d’ailleurs été désigné par lui d’une manière offensante; mais avant tout il ambitionnait un
commandement qui lui permît de s’emparer de la Sicile et de Carthage, objets de ses espérances, et de
recueillir personnellement, en cas de succès, richesses
et renommée. En grand crédit auprès de ses concitoyens, il avait des goûts de luxe au-dessus de sa
fortune : passion des chevaux, autres goûts de dépensé;
et ce ne fut pas là ce qui contribua le moins, par la
suite, à la ruine d’Athènes : car bien des gens, effrayés
du débordement inouï de son faste personnel et de la
hauteur ambitieuse de ses conceptions dans toutes les
affaires auxquelles il avait part, crurent qu’il aspirait
à la tyrannie et devinrent ses ennemis. Homme public,
il avait imprimé une grande force à l’organisation militaire; mais, comme homme privé, chacun était cho-
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qué de sa conduite; on confia à d’autres les affaires, et
en peu de temps on perdit l’État.</p><p>. Dans cette circonstance, il s’avança au milieu de
l’assemblée et harangua ainsi les Athéniens :</p></div><div type="textpart" subtype="chapter" xml:base="cts:urn:tlg0003.tlg001.1st1K-fre2:6" n="16"><p>XVI. « Mieux que d’autres, j’ai des titres au commandement, Athéniens! — Il faut bien que je commence par là, puisque Nicias m’a mis en cause, — et
je crois d’ailleurs en être digne. Car ce à quoi je
dois mon illustration est tout à la fois glorieux pour
mes ancêtres et pour moi, utile à la patrie. Les Grecs,
à la vue de la magnificence que j’ai déployée aux jeux
Olympiques, se sont exagéré la puissance de notre ville
qu’ils aimaient auparavant à se figurer écrasée par la
guerre. J’ai fait descendre sept chars dans la carrière,
ce que n’avait jamais fait encore aucun particulier;
vainqueur, j’ai obtenu en outre le second et le quatrième rang; j’ai déployé dans'tout le reste une magnificence digne de ma victoire; et, si ces dépenses
sont commandées par l’usage, elles n’en sont pas
moins, par la manière dont elles sont faites, un indice
de puissance. Quant à l’éclat dont je brille au dedans
de la république, soit dans les fonctions de chorége<note xml:lang="mul">Les choréges fournissaient les choeurs pour les jeux scéniques et les grandes cérémonies religieuses. C’était à qui se distingneriÿt le plus par le nombre des personnages et l’éclat des costumes.</note>,
soit dans d’autres occasions, il excite tout naturellement, il est vrai, l’envie des citoyens, mais il est aussi
aux yeux des étrangers un indice de puissance. Ce n’est
point là d’ailleurs une folie inutile, lorsque par des
dépenses toutes personnelles on sert tout à la fois et
soi-même et l'État. Il n’y a pas non plus injustice,
lorsqu’on a de soi une haute opinion, à ne pas rester
<note xml:lang="fre" type="footnote">1 Les choréges fournissaient les choeurs pour les jeux scéniques et les grandes cérémonies religieuses. C’était à qui se distingneriÿt le plus par le nombre des personnages et l’éclat des costumes.</note>
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l’égal des autres, puisque le malheureux ne trouve
personne qui veuille s’égaler à lui par le partage de sa
mauvaise fortune. De même qu’on tient à l’écart l’infortuné, on doit par le même motif supporter les dédains de l’homme plus heureux que soi; ou bien qu’on
accorde à autrui l’égalité, si on veut la réclamer pour
soi-même.</p><p>« Je sais que de tels hommes, que tous ceux qui à
quelque égard ont brillé d’un éclat supérieur, sont,
pendant leur vie, vus avec chagrin par leurs égaux
d’abord, et ensuite par tous ceux avec qui ils vivent :
mais plus tard, on voit des hommes se réclamer du
nom qu’ils ont laissé, sous prétexte d’une parenté sou-</p><p>ent imaginaire; leur patrie aussi les revendique avec
orgueil; elle ne veut ni qu’ils lui soient étrangers, ni
qu'ils aient commis de fautes; ils sont siens, et elle ne
voit que leurs grandes actions. C’est à cette gloire que
j’aspire; c’est par là que je me suis rendu illustre
comme particulier; comme homme public, voyez si je
le cède à personne pour l’administration des affaires :
c’est moi qui ai réuni les peuples les plus puissants du
Péloponnèse, sans beaucoup de dangers ni de dépense
pour vous, et qui ai amené les Lacédémoniens à tout
risquer en un seul jour à Mantinée; si bien que, même
après leur victoire, ils ne sont pas encore aujourd’hui
complètement rassurés.</p></div><div type="textpart" subtype="chapter" xml:base="cts:urn:tlg0003.tlg001.1st1K-fre2:6" n="17"><p>XVII. « Et tout cela est l’oeuvre de ma jeunesse,
de cette folie qui paraît si incroyable : par elles j’ai
pénétré au sein de cette puissance péloponnésienne,
j’ai si bien fait par la séduction de mes discours, par
l’indignation que j’ai excitée et la confiance qui en a
été la suite, qu’elle a cessé aujourd’hui d’être redou-
<pb n="v.2.p.110"/>
table. Pendant que cette folie de jeunesse est encore
chez moi dans sa fleur, pendant que la fortume semble
favoriser Nicias, mettez à profit les avantages que nous
vous offrons l'un et l’autre; ne renoncez pas à l’expédition de Sicile, par la pensée qu’elle est dirigée
contre une puissance redoutable; car si la population
des villes est nombreuse, elle est mélangée; les changements de gouvernement et l’adjonction de nouveaux
citoyens y rencontrent peu de difficultés. Aussi, comme
personne n’y croit avoir de patrie à soutenir, on n’a
pas d’armes pour défendre sa vie, et le pays même
n’est pas dans un état régulier de défense. Chacun,
n’ayant en vue que de s’enrichir aux dépens de l’État,
met tout en oeuvre, et la persuasion et la sédition,
décidé d’avance, s'il ne réussit pas, à s’expatrier. Aussi
n’est-il pas vraisemblable que dans une pareille multitude il puisse y avoir aucun accord de volontés pour
suivre un avis, aucune entente dans l’exécution.
Chacun individuellement s’empressera de se ranger à
l’opinion qui pourra le flatter, surtout s’ils sont en
état de sédition, comme on nous l’assure. D’ailleurs
leurs hoplites ne sont pas aussi nombreux qu’ils ont la
prétention de le faire croire. Il en est de la Sicile
comme du reste de la Grèce qui, pour le nombre des
soldats, s’est montrée, à l’épreuve, bien au-dessous
des prétentions de chaque peuple. Après nous avoir
grossièrement trompés nous-mêmes sur ses forces,
c’est à peine si dans la guerre actuelle elle s’est trouvée avoir des armements suffisants. Tel est, d’après
ce que j’entends dire, et plus favorable encore pour
nous l’état de la Sicile : car nous trouverons un grand
nombre de Barbares qui, en haine des Syracusains,
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s'uniront à nous pour les attaquer. D’un autre côté, vos
affaires ici ne seront pas un obstacle, si vous prenez
de sages mesures. Nos pères avaient ces mêmes ennemis qu’on dit que nous laissons derrière nous en nous
embarquant; ils avaient de plus le Mède sur les bras,
quand ils ont conquis l’empire, sans autre élément de
succès que la supériorité de leur marine. Aujourd’hui
moins que jamais les Péloponnésiens ne peuvent espérer aucun avantage sur nous : à supposer même qu’ils
reprennent tout à fait confiance, ils seront en mesure
sans doute d’envahir notre territoire (ils le pourraient
même si nous ne faisions pas l’expédition); mais leur
marine né saurait nous inquiéter, puisqu’il nous reste
une flotte en élat de se mesurer contre la leur.</p></div><div type="textpart" subtype="chapter" xml:base="cts:urn:tlg0003.tlg001.1st1K-fre2:6" n="18"><p>XVIII. « Quel motif plausible pourrions-nous donc
donner de nos hésitations, et sous quel prétexte refuserions-nous de secourir nos alliés de Sicile, nous qui
sommes tenus par des serments mutuels à les défendre, sans pouvoir objecter qu’ils ne nous ont point
aidés de leur côté? car, en nous les attachant, notre
but n’était pas d’obtenir par réciprocité leurs secours
chez nous; nous voulions qu’en inquiétant chez eux
nos ennemis, ils ne leur permissent pas de venir ici.
D’ailleurs, comment avons-nous obtenu l’empire, nous
et tous ceux qui l’ont exercé? C’est en nous empressant toujours de secourir ceux qui nous invoquaient,
Grecs ou Barbares : rester en repos, ou chicaner sur
ceux qu’il faut secourir, c’est non-seulement se condamner à ajouter peu de chose à notre domination, mais la
rendre elle-même beaucoup plus précaire. Car, contre
une puissance supérieure, on ne se borne pas à repousser l’attaque, on prend les devants pour la pré-
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venir. Il n’est pas en notre pouvoir de fixer une limite
où s’arrêtera notre empire; car telle est notre situation, qu’il nous faut agir contre ceux-ci,, ne pas
abandonner ceux-là, ou bien risquer de subir nousmêmes le joug d’autrui, si nous ne l’imposons aux
autres. Vous ne pouvez envisager le repos du même
point de vue que les autres, à moins de changer aussi
tout votre système de conduite pour-vous assimiler à
eux. Soyons donc convaincus qu’en allant en Sicile
nous accroitrons ici notre puissance; faisons cette
expédition, afin que les Péloponnésiens soient humiliés dans leur orgueil, lorsqu’ils nous verront, dédaigneux du repos présent, faire voile pour la Sicile. Cette
conquête, ajoutée à notre puissance actuelle, nous assurera vraisemblablement l’empire sur la Grèce entière;
ou du moins le mal que nous ferons aux Syracusains
servira à la fois et nos propres intérêts et ceux de nos
alliés. Nos vaisseaux nous donneront toute sécurité,
soit pour rester si nous avons quelque avantage, soit
pour nous retirer; car du côté de la marine nous serons supérieurs même à tous les Siciliens réunis. Ne
vous laissez point détourner par ces discours de Nicias, qui prêchent l’indolence et sèment la division
entre les jeunes gens et les vieillards : fidèles aux anciens usages, semblables à nos pères qui, par les conseils réunis de la jeunesse et de la vieillesse, ont élevé
la république à ce point de grandeur, tâchez, vous
aussi, en ce jour, d’étendre également sa puissance;
songez que jeunes gens et vieillards ne peuvent rien
les uns sans les autres; mais que du mélange de la
faiblesse, de la médiocrité, et de la vigueur en pleine
possession d’elle-même, résulte une force irrésistible;
<pb n="v.2.p.113"/>
songez que la république abandonnée au repos s’usera
contre elle-même comme toute autre chose, que toute
capacité s’y éteindra dans la décrépitude, tandis que
dans la lutte elle acquerra sans cesse une expérience
nouvelle et contractera l’habitude de se défendre, non
en paroles, mais par des actes. En un mot, je suis convaincu qu’un État habitué à l’activité périrait bientôt
en passant à l’inaction; que le meilleur gage de sécurité pour un peuple est le respect des coutumes et
des lois établies, fussent-elles même défectueuses, et
la stabilité du gouvernement. »</p></div><div type="textpart" subtype="chapter" xml:base="cts:urn:tlg0003.tlg001.1st1K-fre2:6" n="19"><p>XIX. Ainsi parla Alcibiade. Entraînés par ce discours, émus par les prières des exilés d’Égeste et de
Léontium, qui étaient venus à l’assemblée et suppliaient, au nom de la foi jurée, de ne par les laisser
sans secours, les Athéniens embrassèrent l’expédition
avec plus d’ardeur encore qu’auparavant. Nicias sentit
bien qu’il ne les ébranlerait pas en revenant sur les
mêmes raisonnements; mais il espérait encore, par
l’immensité des préparatifs et la longue énumération
qu’il en ferait, changer leurs dispositions. Il s’avança
de nouveau et leur parla ainsi :</p></div><div type="textpart" subtype="chapter" xml:base="cts:urn:tlg0003.tlg001.1st1K-fre2:6" n="20"><p>XX. « Athéniens, puisque vous êtes, à ce que je
vois, tout à fait résolus à l’expédition, puisse-t-elle
réussir selon nos voeux! Pour moi, je vous dirai ma
pensée sur la situation actuelle. D’après ce que j’entends dire, les villes contre lesquelles nous devons
marcher sont puissantes, indépendantes les unes des
autres; elles n’ont pas besoin de ces révolutions dans
lesquelles on se jette volontiers pour passer d’un dur
esclavage à une condition plus douce; elles n’échangeront pas, cela est vraisemblable, leur liberté contre
<pb n="v.2.p.114"/>
notre domination; elles sont nombreuses enfin, pour
une seule île, à ne prendre même que les villes grecques. En effet, indépendamment de Naxos et de Catane
qui, je l’espère, se joindront à nous à cause de leur
parenté avec Léontium<note xml:lang="mul">Voyez même livre, ch. 3.</note>, il y a sept autres villes qui,
pour les dispositions militaires, peuvent à tous égards
marcher de pair avec la puissance athénienne, surtout
celles contre lesquelles notre expédition est plus particulièrement dirigée, Sélinonte et Syracuse. Elles
sont abondamment pourvues d’hoplites, d’archers, de
gens de trait, de trirèmes et d’équipages pour les
monter. Elles ont d’abondantes ressources, soit dans
les fortunes privées, soit dans les trésors des temples
de Sélinonte; les Syracusains reçoivent même un tribut de quelques peuples barbares soumis à leur domination; mais leur principal avantage sur nous est
d’avoir une nombreuse cavalerie, et de récolter euxmêmes des blés, au lieu de les tirer du dehors.</p></div></div></div></body></text></TEI>
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            </reply>
            </GetPassage>